1,2 million de dollars : une des cartes les plus célèbres des États-Unis a été vendue aux enchères
Alors que le plan original de la ligne Mason-Dixon est mis aux enchères, Scott Zillmer, cartographe senior pour le magazine, nous dévoile ce que beaucoup ignorent sur cette carte.

Même si aujourd’hui la ligne Mason-Dixon évoque la division des États-Unis durant la guerre de Sécession, cette frontière a en réalité été fixée à l’époque des Treize colonies afin de résoudre un conflit entre William Penn et Lord Baltimore concernant les limites de leurs propriétés respectives.
Même si aujourd’hui la ligne Mason-Dixon évoque la division des États-Unis durant la guerre de Sécession, cette frontière a en réalité été fixée à l’époque des Treize colonies afin de résoudre un conflit entre William Penn et Lord Baltimore concernant les limites de leurs propriétés respectives.
Au printemps 1982, à New York, la maison Christie’s mit aux enchères une pièce inédite. D’un mouvement qu’il a plus tard avoué lui avoir coupé le souffle, Malcolm Forbes Jr., le président du magazine Forbes, leva sa plaquette et remporta les enchères du plan de la ligne Mason-Dixon. Avec un prix de vente encore jamais atteint à l’époque pour une carte américaine : 360 000 dollars (soit environ 1,2 million de dollars actuels - 1,1 million d’euros - si l'on utilise l'inflation américaine comme référence, ndlr). Les enchérisseurs furent impressionnés, car la carte était montée à plus de vingt fois son prix estimé, éclipsant par la même occasion la vente d’un rare exemplaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis (adjugé pour 285 000 dollars de l’époque, soit près d’un million de dollars actuels). L’enchérisseur adverse de Forbes était la Bibliothèque du Congrès.
L’acheteur se retrouva en possession d’une relique singulière : six feuilles de papier reliées en un manuscrit d’à peine 17 cm d’épaisseur pour plus de 1,80 m de long. Cet exemplaire serait le seul original du tronçon ouest du plan Mason-Dixon, la frontière la plus célèbre des États-Unis.
Plus de quarante ans plus tard, un acheteur anonyme vient d'acquérir cette même carte pour 1 187 500 dollars (soit un peu plus d’un million d’euros), d’après Brunk Auctions en Caroline du Nord. Le prix de départ était de 400 000 dollars (environ 357 000 euros) et a triplé en quelques minutes.
Aujourd’hui, la ligne Mason-Dixon évoque l'époque des États-Unis divisés. Elle a pourtant été initialement créée pour régler un conflit de longue date entre deux familles des toutes nouvelles colonies américaines. En 1681, le roi Charles II d’Angleterre octroya par décret royal à William Penn un territoire situé entre les actuels États de New York et du Maryland, effaçant ainsi une dette contractée par le défunt père de Penn. La création de la colonie de Pennsylvanie déplut à Charles Calvert, aussi appelé Lord Baltimore, propriétaire de la colonie voisine du Maryland. Cette colonie, d’après lui, chevauchait la frontière nord de ses terres. Peu impressionné, Penn continua la construction de Philadelphie sur les terres revendiquées par Calvert. Les décennies suivantes, de violents affrontements éclatèrent, car les géomètres ne parvinrent pas à s’accorder sur les limites des deux territoires.
En septembre 1763, Charles Mason et Jeremiah Dixon, deux célèbres astronomes britanniques, embarquèrent pour l’Amérique afin de désamorcer la situation. Ils s’attendaient à résoudre le conflit en un mois. Au lieu de cela, ils lancèrent depuis Philadelphie une expédition qui dura quatre ans, épaulés par une équipe de guides Haudenosaunee (ou Iroquois).
En octobre 1767, à près de 375 kilomètres de Philadelphie, ils atteignirent le point le plus à l’ouest possible. En effet, sur les berges de la Dunkard Creek, aujourd’hui en Virginie-Occidentale, les guides natifs refusèrent de s’engager sur le territoire des Lenapes en raison de tensions entre leurs peuples. L’équipée fit demi-tour et consigna ses découvertes, permettant d’établir les frontières entre la Pennsylvanie, le Maryland, le Delaware et l'actuelle Virginie-Occidentale. Les descendants de Penn furent sans doute ravis : la Pennsylvanie conserva la majorité de ses terres, y compris quelques parcelles du Maryland et de la Virginie. Il fallut ensuite dix-sept ans pour achever le relevé des 58 kilomètres restants.
Durant la période précédant la guerre de Sécession, la nation déchirée par l’esclavage commença à utiliser la ligne Mason-Dixon comme délimitation grossière entre les États abolitionnistes du nord et les États esclavagistes du sud. Bien que cette représentation existe encore aujourd’hui, les choses n’étaient pas aussi simples : l’esclavage était en réalité proscrit au-dessus du parallèle 36°30’ nord, soit la frontière sud de l’État du Missouri où, pour des raisons particulières, il était encore autorisé. De son côté, l’État du Maryland situé au sud de ce parallèle était en mauvaise posture du fait de sa fidélité envers l’Union abolitionniste du nord.

La carte originale de la ligne Mason-Dixon.
La carte originale de la ligne Mason-Dixon.
L’exactitude de la ligne Mason-Dixon resta incontestée à chaque réinspection, une au 19e siècle et deux au 20e siècle. Pourtant, la fameuse carte originale du tronçon ouest de la frontière réalisée par Mason et Dixon était considérée comme perdue.
En réalité, cette carte manuscrite était restée en la possession des descendants de Benjamin Chew, le juge en chef de la Cour suprême de Pennsylvanie qui avait aidé Mason et Dixon à rédiger leur rapport final. Près de deux cents ans plus tard, dans les années 1960, l’historien qui étudiait ce document réalisa qu’il ne s’agissait pas d’une supposée gravure de la carte, mais bien du seul exemplaire original qui nous soit parvenu. Le plan du tronçon est, côté Delaware, est actuellement détenu par l’Université de Princeton.
Dix-neuf ans plus tard, cet exemplaire original revint à Malcolm Forbes Jr. à la suite d'enchères en 1982. Il fut revendu en 2002 pour 556 000 dollars. Depuis, il a été confié aux experts de l’écomusée Colonial Williamsburg qui travaillent d’arrache-pied à sa restauration. D’après la maison Brunk Auction, remplacer l’ancien envers en lin par du papier japonais leur a déjà pris plus de 200 heures.
« Non, je n’appellerais pas cela une bonne affaire, a déclaré Malcolm Forbes Jr. au New York Times juste après avoir remporté l’enchère. Pour quiconque connaît l’histoire des États-Unis et l’importance de cette carte dans les tensions qui ont précédé la guerre de Sécession, elle est inestimable. »
Nina Strochlic est une journaliste new-yorkaise indépendante. Elle traite régulièrement des sujets de culture et d'Histoire pour National Geographic.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
