17 mars 1916 : la Saint-Patrick qui a marqué l’histoire de l’Irlande
Au cours des mois qui précédèrent l’insurrection de Pâques, les défilés de la Saint‑Patrick offrirent un premier aperçu de la montée du sentiment nationaliste en Irlande.

Défilé des Irish Volunteers, une milice nationaliste, à Cork en Irlande le jour de la Saint-Patrick 1916. Un peu plus d'un mois plus tard, nombre d'entre eux étaient impliqués dans une rébellion contre l'autorité britannique en Irlande.
Aujourd'hui, la Saint-Patrick vous évoque sûrement les trèfles, la bière Guinness et un petit homme barbu tout vêtu de vert. Mais en 1916, cette fête traditionnelle s'est transformée en une véritable répétition générale de la révolte.
Cette année-là, des milliers d'hommes armés revêtirent des uniformes en lambeaux et des chapeaux à larges bords et défilèrent dans les rues de Dublin, Cork et Limerick lors des défilés de la Saint-Patrick, non pas par patriotisme mais pour organiser une insurrection contre l'autorité du gouvernement britannique.
Officiellement, ces hommes manifestaient contre la perspective d'envoyer des Irlandais combattre pour la Grande-Bretagne sur le front de la Première Guerre mondiale. Officieusement, un groupe d'Irlandais prévoyait quelque chose de plus ambitieux : une insurrection prévue pour le mois suivant, désormais connue comme l'« insurrection de Pâques », au cours de laquelle plus de 480 personnes perdirent la vie et 2 600 personnes furent blessées.
Ce jour-là, le mécontentement face à la présence britannique en Irlande, qui couvait depuis des décennies, finit par éclater.
QUI ÉTAIENT LES IRISH VOLUNTEERS ?
À la fin du 19e siècle, l'Irlande était sur le point d'obtenir une certaine indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Le mouvement Home Rule, visant à donner une autonomie interne à l'Irlande, devait permettre au pays de bénéficier d'une forme limitée d'autonomie politique tout en continuant à faire légalement partie du Royaume-Uni. « La majeure partie de la population y était favorable à la veille de la Première Guerre mondiale » indique Darragh Gannon, directeur associé des études irlandaises à l'université de Georgetown et auteur de Proclaiming a Republic: Ireland, 1916, and the National Collection. « Mais le conflit européen a tout changé » explique-t-il.
En réaction au projet de loi Home Rule en 1912, un groupe de protestants d'Ulster se rassembla pour former les Ulster Volunteers, les Volontaires de l'Ulster. Les membres de ce groupe paramilitaire craignaient de perdre leurs liens avec la Grande-Bretagne et d'être gouvernés par un parlement à majorité catholique à Dublin.
Un groupe opposé vit le jour en réaction : les Irish Volunteers, les Volontaires irlandais.
Les Irish Volunteers cherchaient encore leurs marques. En interne, le groupe était divisé sur la meilleure manière d'obtenir l'autonomie. L'un des membres, John Redmond, estimait que le meilleur moyen consistait à s'allier à la Grande-Bretagne afin de s'assurer qu'elle remporte la guerre imminente contre l'Allemagne.
Lors d'un célèbre discours, John Redmond encouragea les Irish Volunteers à revêtir l'uniforme militaire britannique et à se battre « jusqu'aux confins de la ligne de front. » 90 % des Volontaires adhérèrent à l'idée.
Tous les Irish Volunteers n'étaient toutefois pas d'accord avec l'idée de se battre pour une cause britannique. Après le discours de John Redmond, 12 000 Irish Volunteers dissidents quittèrent le groupe et en formèrent un nouveau. Cette nouvelle faction minoritaire était menée par Eoin MacNeill, professeur à l'université de Dublin et l'un des principaux membres des Irish Volunteers. De ce fait, leur groupe conserva le nom d'origine tandis que le groupe mené par John Redmond fut rebaptisé les National Volunteers, les volontaires nationaux.
LA MONTÉE D'UN SENTIMENT ANTI-GUERRE
La Première Guerre mondiale a façonné le climat politique de l'Irlande au 20e siècle. Le pays faisant partie du Royaume-Uni au début de la guerre, 21 000 Irlandais servaient dans l'armée britannique et 47 000 réservistes supplémentaires furent mobilisés au cours des deux premiers mois de conflit. En février 1916, plus de 13 600 Irlandais, femmes et hommes confondus, avaient perdu la vie au combat.
Dans le même temps, le projet de loi Home Rule avait connu des contretemps. John Redmond avait réussi à convaincre l'Irish Parliamentary Party, le parti parlementaire irlandais, d'adopter ce projet de loi, aussi connu sous le nom de « Government of Ireland Act 1914, » ou loi de 1914 sur le gouvernement de l'Irlande. Néanmoins, en raison du déclenchement de la guerre en juillet 1914, la mise en œuvre de cette loi, qui devait débuter en septembre 1914, fut immédiatement suspendue.
À l'apogée des tensions, les Irish Volunteers et les Ulster Volunteers se procurèrent tous deux des armes en Europe afin de se préparer à un conflit violent. L'Allemagne, qui avait tout intérêt à déstabiliser le Royaume-Uni, fournit plus de 20 000 fusils aux Irish Volunteers.
Un sentiment anti-guerre commença à s'installer, d'autant plus lorsque la conscription militaire se répandit en Irlande, le service militaire étant obligatoire pour les citoyens britanniques.
« Les Britanniques pensaient, à juste titre, que [la conscription des Irlandais] serait une véritable bombe politique » affirme Caoimhe Nic Dhaibheid, professeure d'histoire irlandaise à l'université de Sheffield et commissaire de l'exposition consacrée à l'insurrection au musée national d'Irlande.
Caoimhe Nic Dhaibheid explique qu'au sein des Irish Volunteers, « un petit groupe de nationalistes radicaux » commença à se former sous le nom de « Irish Republican Brotherhood », la Fraternité républicaine irlandaise. Les principaux militants de ce groupe fermé décidèrent qu'il était temps d'organiser une révolution et estimèrent que Pâques serait une date symbolique pour l'insurrection, en raison des liens étroits entre le catholicisme et le mouvement nationaliste irlandais.
De plus, les Irish Volunteers seraient libérés de leurs obligations professionnelles puisqu'il s'agissait d'un jour férié. Le groupe agissait de manière stratégique : ils savaient que se lancer dans une rébellion sans stratégie risquait de compromettre la réussite de leur projet. Les défilés de la Saint-Patrick leur permirent donc d'évaluer les chances de succès de leurs objectifs de résistance à plus grande échelle.
« En mars 1916, leur stratégie était déjà bien avancée » indique Caoimhe Nic Dhaibheid. « Il fallait établir des liens avec des nationalistes aux États-Unis, en particulier à New York, et d'essayer d'obtenir de l'aide auprès de l'Empire allemand pour qu'il envoie des armes et des hommes afin d'organiser une rébellion. »
Un défilé de la Saint-Patrick serait l'endroit parfait pour se fondre dans la masse pendant qu'ils se préparaient.
LA SAINT-PATRICK 1916
La Saint-Patrick était une fête religieuse en Irlande, puisque le nom de cette fête rend hommage au prêtre et évêque du 5e siècle reconnu comme ayant introduit le christianisme en Irlande.
Durant les processions du 17 mars 1916, les églises célébrèrent des messes spéciales pour les Irish Volunteers avant qu'ils ne partent manifester. Comme Fearghal McGarry, auteur et historien, l'explique dans son livre The Rising, ce groupe constituait un « puissant mélange de patriotisme, de camaraderie et de piété ».
« La [messe] m'a profondément marqué, d'une manière que je n'oublierai jamais » a déclaré un Irish Volunteer à Fearghal McGarry dans The Rising, ajoutant que les organisateurs du défilé « semblaient, dans leurs uniformes, recevoir une bénédiction directe de Dieu et il ne fait aucun doute que chaque homme présent à cette messe a reçu une telle bénédiction. »
Plus de trente-huit défilés eurent lieu à travers le pays, rassemblant au total environ 5 995 participants qui s'entraînèrent au combat de rue et menèrent des manœuvres armées. Les plus grandes manifestations se déroulèrent à Dublin où environ 4 000 Irish Volunteers prirent le contrôle du centre-ville. Ces défilés servirent à démontrer publiquement la force, la bravoure et le potentiel militaire du mouvement.
« C'était presque comme si vous meniez une révolution dans les rues en guise de prélude à la vraie révolution » indique Fearghal McGarry.
Bien que de nombreux policiers britanniques armés furent présents sur les lieux, Fearghal McGarry explique qu'ils n'avaient d'autre choix que de se plier aux ordres des Irish Volunteers.
Seuls sept hommes connaissaient le véritable objectif des défilés de la Saint-Patrick 1916. Les Seven Signatories, les sept signataires, Éamonn Ceannt, James Connolly, Joseph Plunkett, Patrick Pearse, Seán MacDiarmada, Thomas MacDonagh et Tom Clarke préparaient l'insurrection d'avril tout en participant au conseil militaire secret de l'Irish Republican Brotherhood, la Fraternité républicaine irlandaise.
Même le dirigeant principal des Irish Volunteers, Eoin MacNeill, ignorait que les préparatifs de l'insurrection de Pâques étaient déjà bien avancés. Les sept signataires laissèrent de nombreux volontaires dans l'ombre afin d'éviter toute infiltration par des espions ou les services secrets britanniques.
Pendant ce temps, le gouvernement britannique ignorait tout des défilés de protestation. Comme les Irish Volunteers défilaient pour la plupart avec des armes dépassées et donnaient une impression générale de troupe hétéroclite, de nombreux policiers britanniques trouvèrent leurs cortèges plus amusants que menaçants.
« Les Britanniques les voyaient comme des petits soldats qui jouent à la guerre » indique Darragh Gannon.
Même si certains membres des services secrets britanniques sentaient que quelque chose se tramait, les responsables s'accordaient généralement à dire que réprimer les manifestations ne ferait qu'encourager davantage les rebelles et attiser les flammes de leur cause. « Même s'ils surveillaient de près les volontaires, ils estimaient qu'il valait mieux les laisser tranquilles » explique Darragh Gannon.
L'HÉRITAGE DURABLE DE LA MANIFESTATION DE 1916
Quelques semaines plus tard, les membres des Irish Volunteers sont de nouveau descendus dans la rue. Mais au grand désarroi des sept signataires, seuls 1 200 hommes se présentèrent le 24 avril 1916. Cacher la stratégie globale aux volontaires s'était retourné contre eux. La plupart des Volunteers ne savaient pas exactement quand l'insurrection était censée avoir lieu et des informations contradictoires rapportées par les médias avaient semé une grande confusion dans leurs rangs.
Néanmoins, un petit groupe d'hommes armés défila, cette fois-ci faisant feu avec leurs fusils au lieu de simplement les tenir à bout de bras. Les Britanniques réagirent rapidement, réprimant la révolte en exécutant ses dirigeants, dont les sept signataires. Ces hommes devinrent alors les martyrs de la lutte pour l'indépendance de l'Irlande. La population, révoltée par ces exécutions et l'opinion publique se rallia essentiellement au mouvement nationaliste.
Les Britanniques ont malencontreusement transformé une simple rébellion marginale en un tournant décisif dans la lutte pour l'indépendance de l'Irlande.
Les événements liés aux manifestations de la Saint-Patrick de 1916 ont peut-être été éclipsés par l'insurrection au cours de l'histoire mais les experts s'accordent à dire que ces défilés ont une place symbolique et militaire dans la grande histoire de l'Irlande.
Selon Darragh Gannon, les défilés servirent de terrain d'essai essentiel pour les Volunteers et posèrent les bases de leur insurrection de Pâques.
Avant tout, les dirigeants des Irish Volunteers voulaient savoir si leurs hommes seraient prêts à se battre le moment venu.
« Leurs hommes feraient-ils preuve de force et de résilience en défilant dans le centre-ville de Dublin, armes à la main, sous le regard des autorités britanniques ou se défileraient-ils ? » relève Darragh Gannon.
Les défilés de la Saint-Patrick, qui attirèrent des milliers de participants armés et passionnés, permirent de répondre à cette question par l'affirmative.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.