Histoire

Comment reconstruire le patrimoine en Syrie ?

Le conflit en Syrie menace dangereusement le patrimoine national et pourrait bien causer sa perte. Jeudi, 9 novembre

De Julie Lacaze

Le conflit en Syrie menace dangereusement le patrimoine national et pourrait bien causer sa perte. Il y a bien sûr Daech et ses destructions spectaculaires, comme celle de Palmyre en janvier 2017. Mais également les dommages volontaires ou collatéraux provoqués par les bombardements du régime syrien et de la Russie. Parmi les monuments touchés, ceux des villes antiques du Nord, comme l’église byzantine de saint Siméon le Stylite ou, au Sud, ceux du site romain de Bostra. Pour finir, des groupes djihadistes indépendants s’en prennent, ici et là, aux symboles du christianisme, notamment à la ville morte d’El-Bara, située à 80 km au sud-ouest d’Alep. Dans ce chaos, les archéologues peinent à faire le bilan. Interview d’Annie Sartre-Fauriat, professeure émérite de l’université d’Artois à Arras, spécialiste de la Syrie gréco-romaine.

Comment les chercheurs français ont-ils réagi face aux premières destructions des sites syriens par Daech, il y a un an et demi ?

Annie Sartre-Fauriat : Nous avions beau nous y attendre – avant de prendre Palmyre, Daech avait déjà endommagé beaucoup de sites en Irak –, nous avons été stupéfaits. Personne n’imaginait une élimination de cette ampleur. En Irak, des palais avaient sauté à l’explosif mais, dans la plupart des sites, Daech s’était contenté de renverser et de mutiler les statues ou les bas-reliefs. À Palmyre, les premières destructions massives ont complétement rayé de la carte les temples de Baalshamin et de Bêl. Tous les monuments majeurs ont ensuite été détruits : les tours funéraires, le grand arc et, en janvier 2017, le grand tétrapyle (ndlr : édifice typique de l’antiquité romaine, souvent cubique, qui comporte une porte sur chaque côté) ainsi qu'une partie du mur du théâtre. La radicalité de ces destructions, qui se sont déroulées en trois fois, a plongé dans le désarroi les chercheurs, mais aussi l’ensemble du monde. La presse internationale les a relayées : j’ai donné des interviews en Australie, au Japon et sur tout le continent américain. Les djihadistes ne s’en sont pas pris à Palmyre par hasard. Ils l’ont fait car le site était mondialement connu pour sa beauté et ses monuments si bien préservés. Cela a aussi été une façon de s’attaquer à un symbole de Bachar al-Asad, qui avait fait de Palmyre la vitrine de son régime : toutes les délégations officielles s’y rendaient, les monuments étaient représentés sur les timbres et les billets de banque... Daech a également exécuté Khaled al-Assaad, l’ancien directeur de Palmyre, qui a travaillé toute sa vie à la préservation du site. En s’en prenant à lui, les djihadistes ont, là encore, voulu supprimer un symbole du régime syrien.

Par la suite, quel a été l’engagement des chercheurs français pour sauver les pièces archéologiques ?

Depuis 2011, les missions archéologiques étaient interdites. Lors des premières destructions, il n’y avait déjà plus de chercheurs étrangers sur place. Il ne restait à Palmyre que des Syriens qui essayaient de préserver le site. Notre seule façon d’agir a été de publier nos archives pour montrer l’importance du patrimoine. Il y a des conflits au sein même de la communauté des chercheurs français. Une partie a gardé des liens étroits avec le régime de Bachar al-Asad, en se rendant notamment à des colloques, comme celui organisé à Damas, en décembre 2016, ou en relayant la propagande du régime sur ses actions de préservation. L’autre partie a pris ses distances face aux exactions, aux massacres et aux destructions que le régime fait lui-même subir à son peuple et à son patrimoine. Une bonne part des bombardements et des pillages perpétrés sur Alep ou sur les musées du pays sont le fait des armées du régime. Même à Palmyre, il y a eu des destructions par des tirs d’obus et de roquettes. Lorsque l’armée syrienne a repris le site, elle l’a laissé à l’abandon. Les militaires ont installé un campement sur la nécropole et creusé des tranchées qui ont détruit les couches archéologiques. Quand la bataille d’Alep a débuté en décembre 2016, le site a été complètement abandonné aux djihadistes. On ne fermera pas les yeux sur ce qu’a fait le régime de Bachar al-Asad. Il n’a pas eu une position claire vis-à-vis de Daech et n’a jamais rien fait pour chasser les terroristes des sites archéologiques. Tous les chercheurs souhaitent protéger ce patrimoine et aider les archéologues syriens. Mais il faudra attendre la fin de la guerre pour trouver des interlocuteurs fiables, avec qui mener un vrai projet de reconstruction.

Justement, comment envisagez-vous la restauration des sites à la fin du conflit ?

Avec les chercheurs syriens réfugiés aux États-Unis ou en Europe et d'autres chercheurs étrangers, nous effectuerons un bilan de ce qui a été détruit, de ce qu’il est possible de restaurer ou de reconstruire, et de ce qu’il faudra laisser aux pertes et profits. On a beaucoup dit que le temple de Bêl sera rebâti, mais c’est une folie. Que faudrait-il reconstruire ? La partie du temple datant du Ier siècle ou le temple tel qu’il était avant sa destruction ? Il ne faut pas s'empresser, tout ne sera pas reconstruit en cinq ans comme nous l’avons beaucoup entendu. La communauté scientifique agit aujourd’hui comme elle le peut. Entre les deux prises de Palmyre par les djihadistes, des restaurateurs polonais ont pu accéder au musée et mettre en lieu sûr certains objets. En France, nous formons des chercheurs syriens à leurs futures missions de restauration et de conservation. L’avenir se prépare mais, pour l’instant, il faut patienter car la situation n'est pas réglée : les djihadistes sont revenus en janvier 2017 à Palmyre et ont poursuivi les destructions. Nous ne connaissons pas l'état du patrimoine dans certaines zones de Syrie. Nous essayons aussi de tempérer les ardeurs des chercheurs russes qui souhaitent restaurer des sites sur lesquels ils n'ont jamais travaillé. Nous ne voulons pas d’un site refait à neuf pour les touristes ! Nous espérons enfin que l’Unesco va s’impliquer davantage car l’institution n’est pas très active pour organiser la reconstruction. Remettre tout le patrimoine détruit en ordre sera un travail de longue haleine. Malheureusement, beaucoup de choses ont disparu à jamais.