Histoire

Los Angeles - 1992 : Rodney King, les raisons de la colère

En mars 1991, suite à une altercation violente avec quatre policiers blancs, Rodney King devient le symbole de la lutte contre les violences policières et la discrimination. Jeudi, 9 novembre

De Romy Roynard - Rédactrice en chef web

La soirée s’est bien passée. Ils ont bu quelques bières, peut-être quelques-unes de trop. Le match était divertissant et le rire facile. Rodney a proposé à Bryant et Freddie de les raccompagner. Il roule un peu vite, il le sait sans s’en apercevoir vraiment.

Des couleurs surgissent dans la voiture. Le bleu et le rouge qui animent maintenant le véhicule lui sont familiers. Au lieu de ralentir, Rodney accélère. 160 km/h, 170, 180, bientôt 190 km/h. Le bruit des sirènes de police est assourdissant. Au bout de 13 kilomètres, il finit par ralentir, cerné par un hélicoptère et trois voitures de police. Bryant et Freddie ne font pas d’histoire, ils sortent rapidement de la voiture, lèvent les mains en l’air. Un air qu’ils ne connaissent que trop.

L’officier Melanie Singer pointe son arme sur Rodney, lui intime l’ordre de se rendre immédiatement. Rodney refuse, reste prostré dans la voiture. Ici au moins, il est encore en sécurité. Les cris se font plus vibrants, plus autoritaires, plus pressants. Il n’a plus le choix, Rodney sort de la voiture. Il est immédiatement mis à terre, à plat ventre. Son mètre quatre-vingt-onze s’étend sur le bitume. Quatre policiers s’approchent de lui, il se débat par réflexe ou par habitude. Il se relève. Les policiers battent en retraite devant cette force vive qu’ils croient sous l’emprise de PCP, cette drogue qui court les rues de Los Angeles donnant le sentiment d’être doté d’une force surhumaine.  

Un tir de taser, puis deux. Rodney s’effondre. Pour mieux se relever, titubant à-demi. Deux policiers, Laurence Powell et Timothy Wind le rouent de coups de bâtons. Une cinquantaine de fois, les bras pâles des policiers se lèvent et se baissent pour tenter de fracasser cet homme noir qui s’oppose à eux, essayant toujours de se relever, de contre-attaquer. Une vingtaine de policiers assistent à ce passage à tabac. Aucun n’intervient.

Cinquante-six coups de bâtons et six coups de pieds… Les policiers maîtrisent Rodney, le menottent, entravent ses bras et ses jambes à l’aide de cordes. Il est traîné à plat ventre sur le bas-côté. Une ambulance ne devrait pas tarder. Bryant et Freddie sont relâchés. Le sang noircit la route, lui donne la couleur de la haine.

De sa fenêtre, George Holliday a tout vu. Il a filmé presque toute l’altercation. On distingue Rodney se jeter sur Laurence Powell avant d’être tabassé, menotté et mis sur le bas-côté. La vidéo ne tarde pas à faire le tour des télévisions du monde entier. L’acharnement des policiers sur cet homme non armé pour un excès de vitesse révolte. La colère monte dans la communauté afro-américaine qui a le sentiment constant de servir de cible humaine à qui le moindre écart peut être fatal.

Un an plus tard, aucun Afro-Américain ne fait partie du jury du procès qui s’ouvre en mars 1992. Dix Blancs, un Asiatique et un Latino font face aux quatre policiers blancs accusés d’ « usage excessif de la force » sur Rodney King. Le 29 avril, après sept jours de délibération, les quatre policiers sont acquittés.

Acquittés. La sentence résonne comme l’injustice de trop. Rodney King est devenu le symbole de la lutte contre les violences policières et la discrimination. Combien faudra-t-il encore de Rodney King pour que les Noirs soient traités avec le même respect que les autres citoyens ?

Los Angeles s’embrase, les émeutes crient l’exaspération de la communauté afro-américaine. L’état d’urgence est déclaré. Les bâtiments sont détruits par le feu et les explosions, les coups sont rendus un à un, les forces de l’ordre prises à partie, tenues pour responsables. Le déchaînement de violence ne faiblit pas pendant six jours et se propage à Seattle, Oakland, San Francisco, Las Vegas, San Diego, New York, Philadelphie et Atlanta. Mais rien n’atteint la gravité des émeutes de Los Angeles. Trop de ressentiment, de frustration et d’espoirs meurtris ne peuvent être contenus.

Ce samedi 17 juin, National Geographic revient sur les émeutes de 1992 qui ont fait entre 50 et 60 morts. Dans LA 92 : les émeutes, des images d’archives inédites racontent minute par minute les raisons de la colère et leur expression durant la semaine qui a permis la remise en question partielle de la police de Los Angeles. En 1993, les policiers qui ont passé Rodney King à tabac sont rejugés par un tribunal fédéral. Deux des quatre officiers, Powell et Koon, sont déclarés coupables et condamnés à 30 mois de prison. 

La vidéo de la violente arrestation de Rodney King a été versée au dossier des deux procès et permis la condamnation de ses auteurs. Depuis, plusieurs organisations de « copwatch » ont été mises en place pour dénoncer les violences policières, qui font chaque année des centaines de morts. En 2016, 26 % des 566 personnes tuées par la police étaient Noires, alors que la communauté afro-américaine ne représente que 13 % de la population. Le Département policier de Los Angeles est encore aujourd’hui le plus meurtrier des États-Unis.

Interrogé lors du deuxième procès, Rodney King a été appelé à témoigner. Quand on lui a demandé pourquoi il avait résisté lors de son arrestation, il a simplement déclaré : « J'essayais seulement de rester en vie ».

 

LA 92 : Les Émeutes, samedi 17 juin à 20h40 sur National Geographic.