Et si Martin Luther King n'avait jamais été assassiné ?

En posant cette question, les historiens se demandent comment les Américains auraient construit l'héritage de Martin Luther King, et comment les droits civiques seraient considérés aujourd'hui encore.

Martin Luther King Jr. a été tué par balle à Memphis le 4 avril 1968. Mais que serait-il arrivé si l'attentat avait été infructueux ? Ou s'il ne s'était même jamais produit ? Comment l'histoire des droits civiques se serait-elle écrite si Luther King avait continué à vivre ?

Il est fascinant d'imaginer quels chemins aurait emprunté l'histoire mais il est impossible d'étudier une histoire qui ne s'est jamais produite. Mais poser la question à des historiens spécialistes de l'histoire des États-Unis permet de mieux cerner les troubles contemporains.

 

UN HÉRITAGE COMMUN

La vie des contemporains de Martin Luther King peuvent répondre aux incertitudes que laisse le passage de la réalité à la fiction - particulièrement celle de Coretta Scott King, son épouse et militante pour les droits civiques.

« Son champ d'action en tant qu'activiste et l'étendue des enjeux sociaux auxquels elle dédiait sa vie et son temps sont assez indicatifs des combats qu'aurait lui-même mené Martin Luther King, » indique Jeanne Theoharis, professeur de science politique au Brooklyn College.

Seulement quatre jours après l'assassinat de son mari, Coretta Scott King menait la marche « Campagne pour les pauvres gens », prévue à Memphis le lundi 8 avril 1968. Mais son travail ne s'est pas limité à porter le combat de son défunt mari : elle s'est très tôt engagée contre la guerre du Vietnam, pour plus de justice économique, sociale et raciale, a dénoncé l'Apartheid sud-africaine et a milité pour les droits des homosexuels.

Si Luther King avait vécu, il aurait certainement tenu les mêmes pancartes et soutenu les mêmes combats, voire les aurait portés à la Maison Blanche, selon les spéculations de Komozi Woodard, professeur d'Histoire, de politique publique et d'études africaines au Sarah Lawrence College.

« Il faut espérer que l'Amérique blanche aurait alors mûri et décriminalisé les actions du Dr. King », comme cela a été le cas pour Nelson Mandela, dont l'image est passée de terroriste au sauveur de l'Afrique du Sud, développe Woodard à National Geographic. « Le Dr. King aurait même pu être élu Président des États-Unis, avec un parcours similaire à celui de Mandela. »

 

UN ROI VIVANT

Une différence d'apparence anodine peut provoquer des changements majeurs. Si Luther King n'avait pas été assassiné, il ne serait pas célébré lors du Martin Luther King Day, jour férié aux États-Unis marquant la date anniversaire de la naissance de Martin Luther King Jr. 

Comme Theoharis et Woodard le réitèrent, Martin Luther King, bien qu'aimé et admiré par beaucoup, était très largement impopulaire chez les politiciens et les Américains blancs des années 1960.

« La direction du FBI voyait à l'époque King comme le "messie noir" en des termes criminels, » explique Woodard en décrivant à quel point King avait été « isolé et éliminé » par l'administration Johnson.

Mais des décennies après son assassinat, l'image du pasteur baptiste s'est adoucie pour prendre une forme très différente.

« Ce que permet la figure d'un King martyr, c'est qu'elle balaie tous les aspects "subversifs" de son combat. Il est devenu celui qui "a un Rêve" » explique Jeanne Theoharis. « Cela le place dans un passé lointain. »

Martin Luther King, celui qui s'insurgeait contre les violences policières au début des années 1960, celui qui avait une approche non-violente mais volontairement perturbatrice, aurait sans doute, s'il avait vécu, bousculé l'image lisse et poétique qui lui est donné aujourd'hui.

Komozi Woodard décrit comment les vues de Martin Luther King s'alignaient de plus en plus avec le radical Malcolm X. « Cela ne signifie pas que King aurait abandonné le chemin de la non-violence, » prévient-il, « cela signifie que King était de plus en plus militant, notamment dans son combat contre la pauvreté. »

Et comme le souligne Jeanne Theoharis, il y a de nombreuses similitudes entre les activistes des droits civiques des années 1960 et les mouvements comme Black Lives Matter - une forme d'héritage de King que Woodard relie à Stokely Carmichael, au mouvement Black Power, auquel, dit-il, Martin Luther King aurait ajouté un « cadre de stabilité ».

Si Martin Luther King avait vécu, ses connections présumées avec la justice raciale polarisée contre laquelle lutte une nouvelle génération d'activistes états-uniens s'opposeraient avec la « fable selon laquelle les États-Unis ont dépassé le problème du racisme ».

« Je pense que l'idée selon laquelle King serait toujours vivant et interférerait dans nos vies nous met très mal à l'aise, parce qu'elle fait écho à des problèmes non résolus » conclut-elle.

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