Histoire

La chapelle Sixtine, le chef-d'œuvre de Michel-Ange

Lorsqu’il s’est vu confier la prestigieuse tâche de peindre la chapelle Sixtine, Michel-Ange a été vivement critiqué. Aujourd'hui son chef-d'œuvre incarne le sommet de l'art de la Renaissance. Mercredi, 9 janvier

De Laura Fedi

Michelangelo di Lodovico Buonarroti Simoni était surtout reconnu pour ses talents de sculpteur lorsque le pape Jules II lui demanda d'illuminer la chapelle Sixtine. Connu dans le monde entier sous le nom de Michel-Ange, le Florentin n'avait que 24 ans lorsqu'il a sculpté sa célèbre « Pietà », une tendre représentation de la Vierge Marie sur laquelle repose le corps inanimé de son fils. Son imposant « David » avait révélé sa maîtrise de la sculpture des corps humains.

Malgré le talent et la beauté de son travail du marbre, c’est peut-être sa maîtrise des pinceaux dont on se souvient le plus. Les couleurs vives et la composition saisissante des fresques de la chapelle Sixtine impressionnent encore les spectateurs par leur puissance et leur émotion. Le plafond de la chapelle Sixtine et le « Jugement dernier » témoignent du génie de Michel-Ange en tant que peintre et de son évolution en tant qu'artiste.

Le plafond de la chapelle Sixtine a été achevé en 1512, un peu avant la Réforme protestante. Sur le mur ouest, la fresque du « Jugement dernier » a été dévoilée près de trois décennies plus tard, alors que les effets de la révolution de Martin Luther s'étaient propagés dans toute l'Europe. Les deux œuvres reflètent l'esprit et les thèmes de l'époque : l'amour de la Renaissance pour le corps humain ; les tensions entre la richesse et la foi ; et surtout, un rendu vibrant des grandes histoires de la Bible.

 

CONVOQUÉ PAR LE PAPE

En 1503, un nouveau pape fut nommé : le très mondain pape Jules II, un amoureux du pouvoir, de la guerre et de l'art. Sous son règne, Rome finit par ressembler à un magnifique salon avec une foule d'artistes et d'architectes travaillant sur différents projets. Le pontife eut vent de la précocité du jeune Michel-Ange - qui, au moment de l'avènement de Jules II sculptait l'étonnant David de 4.34 mètres de haut à Florence. En 1505, le pape Jules le convoqua à Rome pour travailler sur sa future tombe, une commission qui se transforma bientôt en un remodelage de la basilique Saint-Pierre.

La tombe papale, que le biographe de Michel-Ange Andrew Graham-Dixon a qualifiée de « fantasme mégalomane, de monument obscène à l'ego, à la fierté et au pouvoir », n'en était pas moins une commande. Après de violents échanges avec le pape à propos du non-paiement des matériaux, Michel-Ange a quitté Rome dégoûté. Conscient de son erreur, Jules II insista pour que l’artiste continue de travailler pour lui et le somma de reprendre le travail sur un nouveau projet séduisant : les fresques du plafond de la chapelle Sixtine.

Lorsque Michel-Ange est revenu à Rome en 1508, Donato Bramante, l'architecte en chef du pape et ennemi juré de Michel-Ange, travaillait à la nouvelle basilique Saint-Pierre. En 1546, devenu un vieil homme, Michel-Ange sera nommé architecte en chef de la nouvelle église Saint-Pierre - qui sera finalement achevée en 1615 -, mais cela ne pouvait alors se deviner. Raphael, un autre rival, commençait à travailler sur des fresques dans les chambres privées du pape et, à côté de ces grands projets, la chapelle Sixtine, avec son extérieur plat, pouvait sembler être un projet de moindre envergure.

Son apparence extérieure était trompeuse, car il s'agissait là d'un bâtiment à l'intérieur bien pensé : restauré quelques décennies auparavant par le pape Sixte IV (à qui il doit son nom), il était le lieu de culte de la chapelle papale, la partie du Vatican dédiée au pontife dans ses fonctions spirituelles. Aujourd'hui, c'est le décor du conclave, où les cardinaux élisent le nouveau pape. Le pape Jules II était catégorique sur le fait qu'il ne souhaitait qu'un seul artiste pour compléter sa décoration et, malgré leur altercation précédente, il confia cette tâche immense à Michel-Ange.

 

MOMENTS DE DOUTE

Bramante n'a pas tardé à se plaindre du manque d'expérience de Michel-Ange pour un projet d'une telle complexité. Michel-Ange avait appris le métier de peintre dans l'atelier de Domenico Ghirlandajo à Florence, où il était entré comme apprenti à l'âge de 13 ans. Mais il n'avait jamais vraiment travaillé en tant que peintre, il s'était plutôt tourné vers la sculpture pour la famille de Médicis dès l'âge de 15 ans. Il fut chargé de peindre une fresque de bataille pour le Palazzo Vecchio de Florence et même si certaines de ses esquisses pour cette œuvre ont survécu, les fresques elles-mêmes n'ont jamais été peintes. À diverses occasions, Michel-Ange a mentionné ses propres faiblesses, avertissant que son véritable talent n'était pas la peinture, mais la sculpture.

Des fresques d'autres artistes avaient déjà été peintes sur les murs de la chapelle. Michel-Ange devait peindre l’ensemble du plafond, une structure d’environ 40 mètres de long et 14 mètres de large. Peindre une étendue de près de 1.100 m² aurait découragé les peintres les plus expérimentés. Malgré tout, le Florentin a gardé son sang-froid et a cherché à passer le meilleur accord possible. 

Le plafond est exceptionnel : la voûte elle-même est dédiée à des épisodes de l'Ancien Testament, divisés en trois sections : la création, le jardin d'Eden et le déluge. L'espace restant était également peint. Dans les lunettes semi-circulaires au-dessus des fenêtres et dans les écoinçons grossièrement triangulaires étaient placées des figures bibliques précédant le Christ. Les panneaux situés au-dessus d’eux étaient réservés aux prophètes qui avaient, selon les Écritures chrétiennes, prédit la venue du Christ. Fidèle à l'esprit classique de la Renaissance, Michel-Ange a inclus des sibylles dans cette tradition prophétique, notamment la Sibylle libyenne. Les pendentifs aux quatre coins du plafond racontent des épisodes du salut d'Israël.

 

ÉPREUVES ET DÉCEPTIONS

D'énormes problèmes techniques assaillirent l'artiste. Dans son livre Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, Giorgio Vasari, architecte, artiste et écrivain du XVIe siècle, relate certaines des épreuves auxquelles Michel-Ange a dû faire face. La technique de fresque utilisée par Michel-Ange, qui nécessite l'application de lavis de peinture sur du plâtre humide, ne laissait aucune marge d'erreur ni possibilité de reprise. Le temps était compté.

Une fois les croquis préparés, ils devaient être divisés en sections pouvant être achevées en une journée. S'il essayait d'en faire trop à la fois, le plâtre se dessécherait et n'absorberait pas les couleurs. Une fois qu'un pan de mur avait été choisi, il était préparé d'abord avec du badigeon, puis avec du plâtre fabriqué à partir d'un mélange de pouzzolane, de chaux et d'eau. Le dessin était appliqué sur le plâtre, puis les couleurs étaient ajoutées immédiatement.

Michel-Ange a fait venir avec lui quelques artistes de confiance de sa Florence natale. Mais la préparation de plâtre florentin qu'ils préféraient ne prenait pas avec les matériaux et le climat romains. Des taches de moisissure ont germé et la peinture a dû être enlevée et appliquée à nouveau, ce qui ralentit considérablement l'avancée des travaux.

Pendant ce temps, le pape Jules était si impatient de voir Michel-Ange achever son projet que, selon Ascanio Condivi, biographe de l'artiste, il aurait menacé de jeter le peintre de l'échafaudage et de le frapper « avec un bâton ». Enfin, en 1512 , après quatre ans de dévouement physique et créatif, Michel-Ange a achevé son œuvre monumentale.

 

DE RETOUR À LA CHAPELLE

La contribution de Michel-Ange à la chapelle Sixtine n'était cependant pas terminée. Plus de vingt ans plus tard, en 1536, le pape Paul III lui ordonna de peindre une fresque représentant le Jugement dernier sur le mur derrière l'autel. Michel-Ange, alors âgé de plus de 60 ans, accepta à contrecoeur. À la fin des travaux en 1541, Paul III serait tombé à genoux devant tant de beauté.

Au cours des décennies qui ont suivi l'achèvement du plafond en 1512, les prédécesseurs de Paul III, Léon X, Adrien VI et Clément VII, avaient subi les contre-coups de la Réforme. Ironiquement, la révolution de Luther avait commencé en 1517 pour protester contre le commerce des indulgences qui permettait de financer la frénésie artistique de Rome. Depuis lors, des pans de l'Europe du nord étaient devenues protestantes.

Les troubles circonstances religieuses de l'Europe à l'époque de la dernière contribution de Michel-Ange colorent indiscutablement la chapelle. Couvrant la totalité du mur, la fresque est dominée par le Christ lors du Jugement dernier. Des figures nues, saints et martyrs confondus, pullulent dans le ciel de lapis-lazuli et entourent le Christ. Michel-Ange a peint ces corps charnus et musclés avec une pesanteur absente des figures occupant le plafond.

Contrairement aux représentations hiérarchiques traditionnelles du Jugement dernier, Michel-Ange a choisi un traitement plus dynamique du sujet, où tout tourne autour de la figure centrale du Christ. Les anges soulèvent les âmes de leurs tombes à gauche, le jugement est rendu au centre et les damnés sont entraînés en enfer à droite. La description de l'enfer de Michel-Ange a été profondément influencée par l'Enfer de Dante, et plusieurs figures de l'œuvre apparaissent ici. Sous le Christ, le passeur Charon conduit son bateau de pécheurs au rythme des eaux de l'Achéron, où l'attend la figure diabolique de Minos.

 

LE JUGEMENT DERNIER

Au milieu du XVIe siècle, l'orthodoxie de la contre-réforme prirent corps. Lorsque Pie IV devint pape en 1559, les années de papes hédonistes et épris d’art étaient révolues. La nudité dans le « Jugement dernier » était désormais considérée comme indécente. En 1562, le concile de Trente approuva un décret réglementant l'utilisation d'images dans les églises et Pie IV convint que la nudité devait être couverte. Peu après la mort de Michel-Ange en 1564, l'artiste Daniele da Volterra fut le premier à censurer le « Jugement dernier » et, au cours des siècles, près de 40 autres revêtements furent ajoutés.

Dans les années 1980 et 1990, une restauration majeure des fresques de la chapelle Sixtine a révélé les couleurs vibrantes qui avaient été obscurcies au fil du temps. La maîtrise de la représentation du corps humain par Michel-Ange a également été révélée par la suppression de nombreux tissus ajoutés par les censeurs. Observées aujourd'hui, les fresques de la chapelle Sixtine ne manquent jamais d'étonner par leur beauté et leur complexité. Elles révèlent deux phases distinctes de l'art de la Renaissance, deux époques témoins de l'évolution artistique de Michel-Ange.

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