Histoire

L'alliance secrète d'Elizabeth Ire avec l'Islam

Alors que l'Europe catholique se détournait de l'Angleterre protestante, la reine Elizabeth I a fait le choix inattendu de se tourner vers le monde islamique. Jeudi, 10 janvier

De SIMON WORRALL

En 1570, Élisabeth Ire était dans une impasse. Elle avait été excommuniée par le pape et son pays était boudé par le reste de l'Europe. Pour éviter la ruine, l'Angleterre avait besoin d'alliés. La reine a alors fait le choix inattendu de se tourner vers le monde islamique.

La période Tudor a été le sujet d'un grand nombre de films et de séries, mais cette histoire a rarement été contée. Jerry Brotton explore l'histoire oubliée des alliances anglo-musulmanes dans son livre Le sultan et la reine. De chez lui à Oxford, en Angleterre, Brotton explique pourquoi Elizabeth pensait que l'islam et le protestantisme avaient plus en commun que le protestantisme et le catholicisme.

 

Il y a 500 ans, la reine Elizabeth Ire a fait le choix d'une alliance inattendue avec le Shah d'Iran et le sultan ottoman. Que retenir de la relation qu'entretenait la reine britannique avec le monde musulman du 16e siècle ?  

Beaucoup de choses. Elle nous enseigne qu'il existe une forme d'échange pragmatique, de tolérance et d'accommodement qui dépasse l'idéologie. L'une des histoires clefs du livre est la question du commerce et la manière dont le commerce se heurte aux religions. La raison pour laquelle la reine Elizabeth a développé cette relation avec le monde islamique est d’abord théologique. Elle était alors en train de créer un État protestant et l'Angleterre était de fait devenue le paria de l'Europe catholique. C'est pour cette raison qu'elle s'est tournée vers le monde islamique.

Ce qui en découla fut un échange de commerce et de biens, quelles que puissent être les différences sectaires et théologiques. Elizabeth ne contacta pas le sultan Murad III par noblesse d'âme ou pour sceller un accord religieux. Elle le fit pour des raisons politiques et commerciales bien déterminées.

 

L'alliance d'Elizabeth avec Murad III était essentielle à son maintien au pouvoir, mais cette histoire a été en grande partie laissée de côté dans l'histoire des Tudor. Pourquoi à votre avis ?

Ces dernières années, il y a eu une identification forte avec la dynastie des Tudors, notamment par le prisme de la série The Tudors. Les Tudors sont devenus la représentation même de la monarchie britannique blanche et chrétienne. Mais rares sont les récits qui s'attardent sur les enjeux internationaux de la plus grande Histoire. J'ai commencé à travailler sur des cartes du 16e siècle et ce qu'elles me disaient, c'est qu'il y avait un échange entre le monde musulman et le monde chrétien, ce qui n'était pas mentionné dans les histoires officielles.

Regardez les portraits des Tudor. Tous sont parés de perles d'Orient, de soie d'Iran ou de coton venu des territoires ottomans. La langue anglaise changea aussi à ce moment-là. De nouveaux mots firent soudainement leur apparition, comme le sucre, les bonbons, le pourpre, les turbans et la tulipe, qui ont des racines arabes ou persanes. Tous avaient pour point commun d'être des objets de commerce avec le monde islamique.

 

Elizabeth a œuvré de son mieux pour convaincre le sultan Murad que protestantisme et l'islam étaient les deux faces d'une même pièce et que la véritable hérésie était le catholicisme.

Oui, elle a fait ça très habilement. La première chose qu'elle écrivit au sultan en 1579 était : Vous et moi avons beaucoup de similitudes en termes de théologie. Nous ne croyons pas en l'idolâtrie ou en l'intercession, c'est-à-dire en l'intermédiaire d'un saint ou d'un prêtre pour vous rapprocher de Dieu. Le protestantisme part du principe que le seul fait de lire la Bible vous permet d'entrer en contact direct avec Dieu. L'islam sunnite dit la même chose : vous avez le Coran, la parole du prophète, vous n'avez pas besoin de saints ni d'icônes.

Elizabeth avait là des fins politiques. Et elle le dit ainsi : Vous combattez l'Espagne catholique ; je combats l'Espagne catholique. Ce que personne ne mentionne, évidemment, c'est la figure du Christ. Dans l'Islam, Jésus est un prophète, mais pas le fils de Dieu. Donc, dans toute la correspondance, ils contournaient ce problème. Ils parlaient toujours du fait qu'ils croyaient tous les deux en Jésus mais ne définissaient pas comment ils croyaient en Jésus.

 

La première femme musulmane connue à entrer en Grande-Bretagne s'appelait Aura Soltana. Son histoire est incroyable.

Anthony Jenkins, l'un des tout premiers Anglais à avoir noué des relations diplomatiques et commerciales avec la Perse, retourna en Angleterre en empruntant la Volga, dans ce que nous appelons aujourd'hui la Grande Russie. À Astrakhan, il acheta cette femme, Aura Soltana. On ignore s'il s'agit d'un nom d'esclave ou du nom de l'endroit dont elle était originaire. Toujours est il qu'il la ramena en Angleterre.

À peu près à la même époque, une figure similaire fut établie en tant que femme de chambre dans la cour d'Elizabeth. Si c'est la même personne - et je crois que c'est le cas - elle devint une sorte de conseillère de mode pour la reine, indiquant à Elizabeth comment porter certains types de chaussures ou certaines matières. Ses origines faisaient d'elle le genre de personne à qui Elizabeth pouvait dire : « Oh, tu viens de rentrer de Moscou, quelle est la dernière mode ? »

Il existe un portrait envoûtant d'une femme anonyme signé Marcus Gheeraerts, intitulée The Persian Lady, que d'aucuns supposent être Aura Soltana. Elle est vêtue d'une manière opulente et orientale. Ce pourrait tout à fait être cette esclave devenue femme de chambre d'Elizabeth.

Entre autres biens, les marchands anglais importaient chaque année plus de 250 tonnes de sucre marocain à Londres. La passion que vouait Elizabeth au sucre a-t-elle vraiment noirci ses dents?

Oui ! [Rires] Nous avons des récits de voyageurs européens qui décrivent Elizabeth comme une petite femme aux dents noircies après avoir mangé autant de viandes que de sucreries. L'importation prédominante de sucre à cette époque provenait du Maroc actuel, suite à l'alliance anglo-islamique d'Elizabeth avec les dynasties saadiennes. C'est assez ironique. Les Marocains combattaient les Espagnols tandis que le sucre marocain détruisait les dents d'Elizabeth et que les armements anglais aidaient les Marocains à tuer d'autres chrétiens. Elizabeth aimait tout ce qui était sucré. Les fruits confits étaient une de ses grandes faiblesses. 

 

L'époque fut aussi témoin de quelques conversions comme ce fut le cas pour Samson Rowlie, un marchand élisabéthain.

La question de la conversion pour les personnages de ce type est fascinante. C'était un marchand originaire de Great Yarmouth, dans le Norfolk. Il s'est rendu en 1577 dans une entreprise commerciale anglaise en Méditerranée orientale. Les pirates turcs le capturèrent. Il fut castré, transformé en eunuque et conduit à Alger. Il se convertit, prit le nom de Hasan Agar et devint l'eunuque en chef et le trésorier du chef de la ville d'Alger contrôlée par les Ottomans ! Les Anglais lui écrivirent une dizaine d’années plus tard, sur des questions de commerce. « Nous supposons que vous êtes toujours protestant. Souhaitez-vous revenir ? » Rowlie répondit : « Pas question ! J'ai un palais en Algérie. Il fait beau ici. Pourquoi voudrais-je retourner à Great Yarmouth ? » [Rires]

Plusieurs personnes se sont converties à l'islam ou, dans la langue de l'époque, « se sont fait Turcs ». Il existe des récits de personnes qui adhérèrent volontiers à l'islam parce que, contrairement à la façon dont d'aucuns peuvent percevoir cette culture aujourd'hui, le monde musulman était perçu comme prônant la tolérance et le respect des différences.

Vous écrivez ceci : « Les théâtres de Londres étaient fascinés par les scènes et les personnages de l’histoire islamique ». Comment cela se reflétait-il dans les pièces de Shakespeare ?

Shakespeare était tout particulièrement fasciné par les Maures. Il avait également recours au langage des Turcs et des Perses dans ses pièces. Titus Andronicus est l’une des premières pièces de théâtre qu’il écrivit, généralement datée aux alentours de 1592. L'agent principal du mal, le méchant de cette pièce, s'appelle Aaron. Il est décrit comme un blackamore, ce qui signifie qu'il vient du nord-ouest de l’Afrique, des États de Barbarie. Partout sur son passage le chaos prend forme : viols sanglants, pillages, mutilations...

Quatre ou cinq ans plus tard, Shakespeare écrivit Le Marchand de Venise. Un autre Maure apparaît ici, le prince du Maroc. Il s'agit d'une figure plutôt bienfaisante et élégante, transie d'amour pour Portia, l'héroïne de la pièce. Shakespeare joue donc avec différentes versions de ces personnages musulmans et maures. Il y a d'un côté le mal incarné qu'est le personnage d'Aaron et de l'autre le noble prince du Maroc.

 

Quelle a été la plus grande surprise dans le cadre de vos recherches ?

La plus grande surprise pour moi, c'est que les Anglais élisabéthains faisaient la distinction entre sunnites et chiites dans les années 1560, alors que de nombreuses personnes aujourd'hui ne comprennent pas cette distinction. Ce livre est une petite tentative d’offrir un autre type d’histoire et de tolérance.

 

Cet entretien a été édité pour des questions de longueur et de clarté.

Simon Worrall édite les Book Talk. Retrouvez-le sur Twitter ou sur son site simonworrallauthor.com.

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