Histoire

Ces dents appartiendraient à un mystérieux ancêtre de l'Homme

La découverte vient s'ajouter à un nombre croissant de fossiles mis au jour en Chine qui ne correspondent pas vraiment à l'arbre généalogique humain que nous connaissons. Mercredi, 3 avril

De Maya Wei-Haas

Quatre dents excavées dans une grotte du comté de Tongzi, dans le sud de la Chine, interrogent la communauté scientifique.

En 1972 et 1983, les chercheurs ont extrait les dents vieilles d'environ 200 000 ans des sédiments limoneux du sol de la grotte de Yanhui, en les associant initialement à l'Homo erectus, une espèce éteinte du genre Homo, qui aurait été la première à quitter l'Afrique pour vivre en Asie il y a environ 1 million d'années à 140 000 ans. Une analyse ultérieure suggérait qu'elles ne correspondaient pas parfaitement à Homo erectus. L'histoire en était restée là pendant près de deux décennies.

Une étude publiée dans le Journal of Human Evolution apporte un nouvel éclairage sur ces dents anciennes, notamment par l'utilisation des méthodes modernes pour examiner ces curieux restes. La nouvelle analyse exclut la possibilité que les dents proviennent d’Homo erectus ou des Néandertaliens plus avancés, mais leur mystérieux propriétaire reste inconnu.

« C'est étrange. Nous ne savons pas où les classer », déclare l'auteur de l'étude Song Xing de l'Institut de paléontologie et de paléoanthropologie des vertébrés de Beijing.

Les quatre dents en question s'ajoutent à un nombre croissant de découvertes paléoanthropologiques en Chine qui ne correspondent pas parfaitement aux branches connues de l'arbre généalogique humain, suggérant qu'un pan méconnu de l'histoire de l'humanité s'est déroulé dans cette région.

« Nous pensons toujours à l’Afrique comme le "berceau de l’humanité" », explique l’auteur de l’étude María Martinón-Torres, directrice du Centre national d’investigation sur l'évolution de la société humaine en Espagne. « Je dirais que c'est le berceau de l'une des anciennes espèces humaines... probablement l'Homo sapiens. » Mais de nombreuses espèces humaines ont évolué sur Terre, et ce qu'il se passe en Asie, dit-elle, est probablement « crucial pour avoir une meilleure vue d'ensemble. »

 

UNE INVESTIGATION DENTAIRE

L'histoire de l'humanité s'est faite de plus en plus complexe ces dernières années, avec toujours plus de chapitres et de personnages. La migration des hominines de type Homo erectus a commencé il y a environ deux millions d'années, comme en témoignent des outils étonnamment anciens récemment mis au jour dans le centre de la Chine. Au cours des centaines de milliers d'années d'évolution, d'autres groupes ont continué à parcourir le monde, laissant des traces sur leur passage.

Alors que ces premiers aventuriers se frayaient un chemin dans des pays et des climats étrangers, ils se sont diversifiés. Les précurseurs néandertaliens se sont répartis en Europe et au Moyen-Orient. D'autres hominines se sont dirigés vers l'Asie du Sud-Est, donnant ainsi naissance à l'Homo floresiensis, de petite taille, dans l'Indonésie actuelle et aux utilisateurs d'outils en pierre dans les Philippines.

Alors, d'où viennent les dents mises au jour à Tongzi ? « Nous ne disposons que d'un très petit nombre de ces matériaux », déclare Xing avec prudence. « Mais maintenant, nous pouvons interpréter cela avec un peu d'imagination. »

La dernière étude aborde les structures et les motifs des dents trouvées à Tongzi, en détaillant leur surface et leur composition à l'aide d'une méthode connue sous le nom de tomographie par micro-calcul. L'équipe a comparé ses données à des échantillons dentaires anciens et plus modernes d'Afrique, d'Asie de l'Est, d'Asie de l'Ouest et d'Europe.

Ils ont découvert que les dents de Tongzi sont un patchwork de traits anciens et modernes. En particulier, le tissu situé sous l'émail, appelé dentine, est dépourvu des rides révélatrices constatées dans les dents de l'Homo erectus. Au lieu de quoi, beaucoup de dents présentent une simplicité remarquable, ce qui rappelle la structure des dents des espèces homo plus récentes, telles que les Néandertaliens. Mais dans l'ensemble, les caractéristiques de ces dents ne permettent de les classer dans aucune de ces catégories.

Une hypothèse intéressante est que les dents pourraient provenir du groupe énigmatique des hominines connu sous le nom de Denisova, qui se serait distingué des Néandertaliens il y a au moins 400 000 ans. Connu seulement par le biais de trois molaires, un petit doigt et un fragment de crâne récupéré dans une grotte sibérienne, le groupe est mieux connu par ses empreintes génétiques. Des traces de l'ADN de Denisova persistent dans les peuples modernes de toute l'Asie, en particulier parmi les populations d'Océanie.

Le paléoanthropologue Bence Viola, de l’Université de Toronto, qui a révélé le fragment de crâne de Denisova la semaine dernière lors d’une conférence de presse, a révélé qu’il était impossible de comparer directement les dents de Tongzi et celles connues de Denisova durant une réunion d'anthropologie organisée dans l'Ohio. Tandis que les dents semblent assez grandes - une caractéristique notable des Denisova - les restes physiques limités rendent difficile l'émission de conclusion définitive sans autre preuve génétique. Et préserver la délicate structure de l'ADN est un véritable défi dans la chaleur et l'humidité du sud de la Chine.

« C'est clairement une population distincte. On ne sait pas exactement s'il s'agit de la même population que les Denisova », explique Viola, qui fait partie de la branche sibérienne de l'Académie des sciences de Russie.

Shara Bailey, paléoanthropologue dentaire à l'Université de New York, est sceptique quant à l'affiliation de cet échantillon en particulier à Denisova. « Le problème, c’est que jusqu’à ce que nous ayons suffisamment de matériel comparatif crânien et mandibulaire, nous jouons aux devinettes. »

 

LE SPECTRE DE DENISOVA

Une autre possibilité serait que les nouveaux fossiles trouvés en Chine proviennent d'une lignée hybride. Plusieurs groupes se sont probablement croisés au cours de cette période et, chaque fois que les hominines se sont mélangés, leurs ADN ont semblé se croiser. L'année dernière encore, des scientifiques ont identifié un fragment d'os ayant appartenu à un adolescent dont la mère était une Néandertal et le père un Denisova.

Lorsque les ancêtres de Denisova se sont aventurés en Asie, par exemple, ils auraient pu rencontrer la population déjà présente d'Homo erectus et s'unir pour créer un groupe dont les membres auraient eu des dents semblables à celles découvertes à Tongzi, indique Viola. Une zone d'ombre dans l'analyse de l'ADN de Denisova pourrait étayer cette hypothèse : des analyses génétiques antérieures suggéraient qu'un faible pourcentage de l'ADN de Denisova provenait d'un hominine inconnu mais extrêmement ancien. Mais les scientifiques n'ont jamais pu émettre que des hypothèses.

Pour le moment, l’étude représente une étape importante dans la compréhension de l’histoire de l'évolution humaine. Alors que les chercheurs étudient depuis longtemps ces fossiles chinois, les résultats ne sont souvent pas traduits en anglais, ce qui limite leur intégration dans un cadre de compréhension plus large, note Chris Stringer du Museum d'Histoire Naturelle de Londres. De plus, selon Bailey, l'accès aux fossiles chinois a été limité, ce qui a restreint la communauté scientifique internationale.

Mais les choses sont en train de changer et plus les scientifiques cherchent, plus ils semblent appréhender cette complexité. Une variété d'autres fossiles chinois datés de 360 ​​000 à 100 000 ans ne rentre pas non plus dans des catégories pré-définies. Celles-ci incluent des dents avec des caractéristiques étonnamment avancées mises au jour à Panxian Dadong dans le sud de la Chine et d'autres fossiles trouvés sur le site de Xujiayao dans le nord de la Chine.

Un autre échantillon particulièrement intriguant est un crâne remarquablement complet mis au jour à Harbin, en Chine. Bien qu'il ne soit pas encore décrit scientifiquement, ses traits représentent un visage plus ancien que celui d'un Néandertalien, de sorte qu'il pourrait appartenir à un groupe qui s'est ramifié tôt à partir de cette lignée, note Stringer.

« Je pense qu'il y a [une lignée] séparée en Chine - même sans ADN, je pense que nous pouvons le dire », déclare Stringer. Mais pour l'affirmer, les scientifiques auront besoin de plus de preuves.

Comme le dit Kristin Krueger de l'Université Loyola par email, l'étude « met en évidence un changement culturel en paléoanthropologie - un changement qui reconnaît que notre histoire est beaucoup plus complexe que nous ne l'avions imaginé - et que notre histoire change constamment. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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