Angleterre : la somptueuse sépulture de Prittlewell livre ses derniers secrets

On supposait depuis longtemps que la spectaculaire chambre funéraire de Prittlewell était celle du premier roi chrétien du royaume d'Essex. La réalité est autrement plus troublante et bien plus intéressante.vendredi 10 mai 2019

De Roff Smith
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Elle était présentée comme la trouvaille archéologique la plus captivante de Grande-Bretagne depuis des dizaines d'années : la découverte de la chambre funéraire intacte d'un Anglo-Saxon en marge d'un chantier d'élargissement de la route près de Prittlewell, dans l'Essex. À l'époque, les archéologues l'avaient datée de la première moitié du 7e siècle et, en raison de la présence de croix chrétiennes, avaient supposé que cette tombe était celle du roi Sabert d'Essex, considéré comme le premier Saxon à s'être converti au christianisme.

C'était en 2003. Dans les années qui ont suivi sa découverte, le tombeau a petit à petit révélé ses secrets à une équipe de 40 spécialistes du Museum of London Archaeology (MOLA). À l'aide de toute une gamme de techniques sophistiquées (de la scanographie à la micromorphologie des sols) des experts de différents domaines (de l'ingénierie à l'art anglo-saxon) ont créé une reconstruction détaillée de la chambre funéraire et de ses artefacts, disposés exactement comme ils l'étaient à l'origine.

Un résumé des nouveaux résultats publié sur le site Web dédié à la sépulture informe d'une révision de la date d'enterrement du « Prince de Prittlewell » qui entraîne le rejet du roi Sabert comme occupant du tombeau tout en soulevant de nombreuses questions fascinantes sur les débuts du christianisme dans cette région de l'Angleterre anglo-saxonne.

 

DE PETITS ÉCHANTILLONS POUR DE GRANDS RÉSULTATS

Parmi les objets découverts dans la sépulture de Prittlewell, le plus intéressant était la lyre, le premier élément anglo-saxon entier qui ait jamais été trouvé. Le cadre en bois de l'instrument s'était presque entièrement décomposé, ne laissant pas grand chose de plus qu'une tache en forme de lyre au sol sur lequel étaient restés attachés les raccords en métal et quelques fragments de bois.

Après plus de dix ans de recherches rigoureuses, des archéologues sont parvenus à reconstruire la chambre funéraire de Prittlewell dans ses moindres détails.

Afin de préserver la précieuse découverte, la portion de sol maculée a été soigneusement extraite dans un bloc puis transportée dans un laboratoire pour une analyse plus poussée. Bien que fragile, ce bloc de terre a révélé plusieurs détails historiques fascinants. « C'est incroyable tout ce que l'on peut apprendre de tronçons de terre décolorée et de quelques fragments de matière organique, » commente Sue Hirst, spécialiste des sépultures anglo-saxonnes pour le MOLA et membre de l'équipe de recherche pour ce projet. Grâce à la scanographie et la micro-excavation, les scientifiques ont pu redessiner les contours originaux de la lyre. Fabriqué en érable avec une caisse de résonance creuse et des chevilles en frêne, l'instrument était également orné de deux disques de cuivre incrustés de grenats qui permettaient de riveter le joug au bras.

« Les détails étaient si infimes qu'il était même possible de discerner les endroits où l'instrument avait été cassé puis réparé, » rapporte Hirst. « En outre, la présence de quelques poils d'animaux indiquait qu'il avait été stocké dans un sac en peau de bête. »

La spectrométrie Raman a permis d'identifier la composition chimique des grenats des armatures en cuivre et de déduire qu'ils provenaient soit du sous-continent indien, soit du Sri Lanka. Ajoutez à cela un flacon en cuivre venu de Syrie et des pièces en or en provenance de la France mérovingienne, il apparaît alors évident que le défunt avait accès à un large réseau d'échange international.

 

EXCLUSION DU ROI SABERT 

Étant donné qu'une grande partie de la matière organique s'était décomposée dans le sol acide du tombeau de Prittlewell, la datation au carbone 14 allait également être difficile, indique Hirst. Pourtant, grâce à une méthode appelée spectrométrie de masse par accélérateur pour laquelle des quantités infimes de matière suffisent, les scientifiques sont parvenus à une datation précise au carbone 14 à partir d'une corne à boire et d'une coupe en bois. Leurs résultats ont montré que l'inhumation de Prittlewell avait en fait eu lieu entre 575 et 605 de notre ère, trop tôt pour être le tombeau du roi Sabert, mort en 616 et considéré traditionnellement comme le premier roi saxon à s'être converti au christianisme.

Les archéologues en pleine fouille de la sépulture princière de Prittlewell.

L'identité précise de cet ancien noble chrétien restera un mystère, du moins pour le moment. À cause de l'acidité du sol, il ne reste du squelette que quelques fragments d'émail dentaire. Le style des boucles d'habillage et la présence d'armes dans le tombeau suggèrent qu'il s'agissait d'un homme, peut-être d'un adolescent. En se fondant sur la position relative des fragments dentaires, sur les croix recouvertes de feuilles d'or placées sur ses yeux, la boucle de ceinture posée à l'endroit où devait se trouver sa taille et la boucle de porte-chaussette au niveau de ses chaussures, les chercheurs estiment qu'il devait mesurer environ 1,70 m.

« À part cela, tout ce que l'on peut dire avec certitude c'est qu'il était de statut élevé et clairement chrétien, » indique Hirst. « Les croix en feuille d'or qu'il avait placées sur ses yeux sont clairement une déclaration personnelle de foi chrétienne. Nous savons que [St Augustin de Cantorbéry, considéré comme le fondateur de l'église anglicane,] est arrivé de Rome en 597 pour convertir cette région de la Grande-Bretagne, mais de nombreux indicent suggèrent que la date de la sépulture serait plutôt comprise entre 580 et le début des années 590. »

Hirst évoque un scénario dans lequel le défunt serait le frère du roi Sabert, Saexa, et le christianisme serait arrivé dans la région quelques années plus tôt, de façon informelle, via le roi de Kent Æthelberht et sa femme chrétienne Bertha. La sœur d'Æthelberht, Ricole, était mariée à Sledd, roi d'Essex et père de Sabert et de Saexa. « Mais tout cela n'est que de la spéculation, » précise Hirst. « Nous avons fait tout notre possible avec les moyens financiers et technologiques à notre disposition. Il reste encore beaucoup à apprendre, mais il faudra attendre que d'autre chercheurs reprennent le flambeau et se décident à percer le mystère. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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