Begum Samru, la courtisane indienne devenue souveraine

Femme de grande compétence diplomatique et militaire, Begum Samru tenait cour, portait un turban, fumait le narguilé et est passée de l'islam au catholicisme.

De Priyanka Borpujari
Begum Samru régnait sur le royaume de Sardhana du XVIIIe siècle, situé non loin de Delhi. Stratège militaire et fine politicienne, elle a amassé une grande fortune avant sa mort en 1836.

Un bâtiment en pierres blanches situé dans le quartier central du vieux Delhi peut sembler très différent des autres bâtiments négligés bordant une rue remplie de magasins vendant des adaptateurs, du fil de cuivre et une flopée d'instruments électroniques. Il se distingue par ailleurs par la présence d'une petite plaque. Le palais de Bhagirath, comme le précise ladite plaque aux passants, était autrefois la résidence de l'une des femmes les plus puissantes de l'Inde : une courtisane devenue mercenaire, diplomate, puis reine.

Au 18siècle, Begum Samru était le commandant suprême de 3 000 soldats, dont au moins une centaine de mercenaires européens, dans le nord de l'Inde. Elle tenait cour, portait un turban, fumait le narguilé, est passée de l'islam au catholicisme et s'est même faite surnommer Joanna en hommage à Jeanne d'Arc. Mais en dépit de ses exploits, sa légende est tombée dans l'oubli et le palais Bhagirath est l'un des deux seuls marqueurs physiques de son existence.

« Les femmes ne sont pas considérées comme habilitées à exercer directement le pouvoir », estime Uma Chakravarti, historienne et féministe de renom. Elle fait allusion aux femmes qui occupent 78 des 543 sièges au Parlement indien. Les femmes qui occupent des postes de pouvoir aujourd'hui doivent travailler dans l'ombre des hommes qui demeurent à la tête des partis politiques. Mais, explique Chakravarti, « Begum Samru a pu profiter d'un moment de transition politique pour s’immiscer dans les arcanes du pouvoir et se faire une place. »

Cette transition politique était une période de bouleversements et de chaos dans les années 1700, alors que l'empire moghol qui régnait sur le vaste sous-continent indien était confronté à l'insurrection des chefs locaux, ainsi qu'à l'invasion et à la colonisation britanniques.

Begum Samru est née en 1750 sous le nom de Farzana. Certains historiens affirment qu'elle était la fille d'un noble musulman ; d'autres qu'elle était orpheline et a été élevée dans une kotha, une maison close indienne traditionnelle dans laquelle les femmes dansaient pour satisfaire les besoins de plaisir et de débauche des hommes fortunés.

Les rois moghols ont eu recours à des mercenaires européens, dont Walter Reinhardt, un Autrichien qui après avoir tué cent-cinquante Anglais en 1763 a reçu le sobriquet de Boucher de Patna ou le Sombre.

Walter Reinhardt, marié, âgé de 45 ans, s'éprit de Farzana, alors âgée de 14 ans, qu'il avait remarquée dans une kotha. Les deux personnalités singulières ont dès lors formé un couple puissant, un duo de mercenaires.

Cette peinture représentant Begum Samru (au centre) a été réalisée vers 1830. Commandante suprême de 3 000 soldats, dont de nombreux mercenaires européens, elle tenait cour, portrait un turban, fumait le narguilé et est passée de l’islam au catholicisme.

À la cour, Farzana sut charmer les dirigeants moghols. Ayant rejoint le harem de Walter Reinhardt, elle se vit attribuer le nom de Begum Samru (prononciation indienne de Begum Sombre). Selon l'historienne Aditi Dasgupta, si elle avait été mariée à Reinhardt, Begum Samru n'aurait pas eu accès aux rouages ​​de la politique et aux secrets de la cour. Le mariage aurait mis la courtisane derrière les barreaux de la purdah, pratique empêchant les hommes de voir les femmes, notamment par la séparation physiques des deux genres.

« Elle n'a pas adhéré à la perception traditionnelle d'abnégation féminine. Au lieu de cela, elle a fait tout ce qui était nécessaire pour survivre et prendre le pouvoir », déclare Archana Garodia-Gupta, auteure du livre The Women Who Ruled India: Leaders, Warriors, Icons (Les femmes qui dirigeaient l'Inde : dirigeantes, guerrières, icônes en français, ndlr).

Après la mort de Reinhardt, Begum Samru - du haut de son mètre quarante-deux - prit la tête d'une armée et régna sur le royaume de Sardhana, une forteresse moghole à 136 kilomètres au nord-est de Delhi, pendant cinq décennies. Les rois moghols l'appelaient au secours lorsqu'ils étaient attaqués par des rivaux. Elle avait une armée toujours prête au combat et un talent pour conclure des accords stratégiques. Un empereur moghol lui a donné le titre de Zeb-un-nissa (ornement parmi les femmes).

Les aventures de cette femme émancipée allaient bien au-delà de la cour. Elle avait un goût prononcé pour les amants européens, faisant même la promesse conjointe de se donner la mort avec un amant français. Alors qu'ils fuyaient une attaque, Begum Samru se poignarda. Le Français se tira une balle en voyant ses vêtements trempés de sang. Lui est mort, elle a survécu. Un amant irlandais - un ouvrier devenu mercenaire - la sauva et, après sa mort, Begum Samru prit soin de sa femme et de ses enfants.

Le livre de Garodia-Gupta relate la vie de vingt femmes qui ont été en grande partie laissées de côté par les textes d'histoire indiens. Il mentionne notamment les talents diplomatiques de Begum Samru avec les Moghols et les Britanniques. Après la mort de Reinhardt, elle se convertit au catholicisme et fit édifier la Basilique Notre-Dame-de-Grâces de Sardhana ; un officier italien faisant partie de son armée en a dessiné les plans.

« Elle savait que les Britanniques finiraient par prendre le contrôle de la région, et on peut imaginer que sa conversion religieuse était un calcul d'apaisement. Ou peut-être a-t-elle vraiment trouvé le chemin de la foi catholique », déclare Garodia-Gupta.

« Elle n'a jamais mangé en présence de ses invités, et selon les récits elle touchait ou non au vin... mais lorsque les memsahibs (les serviteurs, ndlr) se retiraient, elle faisait signe à une servante de lui apporter son narguilé, puis s'installait au milieu des hommes, dans une épaisse fumée, » écrit Keay.

Begum Samru est morte en janvier 1836. La nouvelle Compagnie des Indes orientales hérita de sa fortune : environ 55,5 millions de marks-or, l'une des plus grandes fortunes indiennes de l'époque, équivalant à 35 millions d'euros aujourd'hui. Elle a été enterrée sous la Basilique Notre-Dame-de-Grâces de Sardhana. Une sculpture en marbre de 5.4 mètres de haut représentant Begum Samru - son torse drapé dans un châle - se dresse près de l'autel.

 

Priyanka Borpujari est une journaliste indépendante qui a publié de nombreux reportages en Inde, en Indonésie, au Salvador et en Bosnie-Herzégovine. Entre 2018 et 2019, elle a parcouru 750 km avec Paul Salopek dans le nord et le nord-est de l'Inde sur la promenade Out of Eden. Retrouvez-la sur Twitter sur le compte @pri_borpujari.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
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