Les centurions, piliers des légions romaines

Ils incarnent à la fois la bravoure, la combativité et l’organisation qui permirent aux légions romaines de régner sur la Méditerranée. Du champ de bataille au camp militaire, ils menaient une vie à la dure.

De Yann Le Bohec, Professeur émérite Université Paris-Sorbonne
Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine

 

Contrairement à ce que son nom paraît indiquer, le centurion ne commandait pas 100 hommes, mais un effectif compris entre 60 et 100 soldats – plus souvent 60 que 100, d’ailleurs. Ce chiffre suffit à en faire non pas un sous-officier, comme il est parfois écrit, mais un officier subalterne. Et il est très généralement admis qu’il joua un rôle essentiel au sein de l’armée romaine. En effet, ces gradés étaient au contact direct des hommes, et ils devaient les diriger dans la vie, au camp comme sur le champ de bataille. Quand la légion allait au combat, chacun accompagnait sa centurie, et le centurion devait à la fois la surveiller et lui donner l’exemple. L’un d’entre eux, modèle de courage et de sacrifice, a acquis la célébrité chez les historiens.

Il s’appelait Marcus Caelius et mourut en 9 apr. J.-C. dans le désastre de la bataille du Teutobourg, en Germanie. Il est connu par un cénotaphe, sur lequel ont été gravés une inscription et un bas-relief qui le représente en buste. Le spectateur est frappé par les décorations que porte sa cuirasse : au moins quatre disques métalliques, légèrement plus gros que nos médailles modernes, un collier et deux bracelets curieusement suspendus près du cou. Il ne fait aucun doute que ce sont là des preuves de son courage.

 

GARE AU CEP DE VIGNE !

Pour exercer son commandement, le centurion avait une autorité que symbolisait la vitis, le « cep de vigne », bâton fait d’un autre bois dans les régions où cette plante ne poussait pas. C’est avec lui qu’il pouvait frapper les soldats dont l’obéissance ne lui paraissait pas suffisante. Cet objet avait tant d’importance qu’il a fini par désigner le centurion dans les inscriptions, où il est souvent stylisé sous la forme d’un 7 avec une boucle.

Tacite, dans ses Annales, rapporte que les soldats des armées de Pannonie (la Hongrie actuelle) et de Germanie se sont mis en grève en 14 apr. J.-C. Ils élaborèrent un catalogue de revendications digne de nos syndicats du XXIe siècle : hausse de salaire, abaissement de l’âge de la retraite et amélioration des conditions de travail. Dans leur élan, ils tuèrent le centurion Lucilius, que des collègues facétieux avaient surnommé « Encore un ! », parce que, après avoir brisé son cep de vigne sur un dos, il en réclamait un autre, puis encore un autre (Annales, I, 23, 3). Et un bâton de ce type, c’est tout de même plutôt dur ! Cette autorité trouve un écho dans les Évangiles, dans lesquels un centurion s’adresse au Christ : « Car moi, qui ne suis qu’un subalterne, j’ai sous moi des soldats, et je dis à l’un : "Va !" et il va, et à un autre : "Viens !" et il vient. » (Matthieu, 8, 9).

Pour plusieurs centurions trop sévères, il est possible d’en compter quelques-uns qui se sont révélés plus humains. Et les auteurs citent à juste titre, dans ce
cas, l’officier des Évangiles qui vient d’être mentionné, mais pour une autre phrase. Il se révèle en effet modeste et bon quand il demande au Christ de l’aider pour son jeune esclave malade. « Comme il [Jésus] était entré dans Capharnaüm, un centurion s’approcha de lui en le suppliant : “Seigneur, dit-il, mon esclave gît dans ma demeure, atteint de paralysie et souffrant atrocement.” » (Matthieu, 8, 5-6)

Premiers au combat, les centurions devaient remplir d’autres tâches. Ils étaient d’abord responsables de la pratique de l’exercice par leurs hommes. Ces derniers ne devaient jamais s’ennuyer ; ils avaient un service à accomplir (tours de garde, nettoyage, etc.) et si, par hasard, ils risquaient d’être oisifs, leurs supérieurs les envoyaient au terrain d’entraînement, où ils faisaient du sport. En outre, ils s’adonnaient au maniement d’armes tous les cinq jours et à des manœuvres en unités constituées trois fois par mois.

En dehors de ces activités très militaires, les centurions veillaient à la bonne marche de la vie quotidienne. Le matin, les hommes participaient à un rassemblement, marqué par une cascade de saluts, des soldats aux centurions, de ceux-ci aux tribuns, et de ces derniers au légat qui commandait la légion. Puis les tâches du jour étaient réparties : garde aux portes du camp et devant les principia (le cœur de la forteresse), entretien des bâtiments là où le besoin s’en faisait sentir, propreté des locaux, logistique, etc. Dans ce dernier cas, des gradés allaient chercher à l’extérieur la nourriture et les matériaux indispensables à la bonne marche de l’armée ; un centurion les recevait et répartissait les différents produits entre les dépôts, les entrepôts et les caves. Il fallait ensuite les distribuer aux hommes et encaisser les paiements, car rien n’était gratuit. D’une manière générale, les centurions disposaient chacun d’une sorte d’état-major, appelé officium, qui regroupait quelques gradés, ceux-ci analogues à nos modernes sous-officiers, et qui déchargeaient leur supérieur des activités mineures.

 

LA JEUNESSE ATTIRÉE PAR L'ARMÉE 

Ces hommes d’exception ne pouvaient pas venir de n’importe où, ni aller n’importe où. Les historiens ont analysé les très nombreuses inscriptions qui les font connaître. Peut-être d’ailleurs – nous l’allons voir – n’ont-ils pas complètement sondé les textes. Il est généralement admis que beaucoup d’entre eux venaient des rangs des sous-officiers, appelés principales. Ainsi, le centurion pouvait avoir été d’abord cavalier, ou porteur de l’aigle (enseigne) de la légion, ou frumentaire (chargé de trouver du frumentum, ou blé), corniculaire ou option. Le corniculaire se reconnaissait aux petites cornes qui ornaient son bonnet et lui donnaient son nom ; il était attaché à un officier. L’option servait sans doute comme une sorte d’adjudant : il était le second du centurion et attendait le départ ou la mort de ce
dernier pour occuper son poste. Ces promotions ont beaucoup intéressé les historiens, qui expliquent doctement que le centurion était efficace parce qu’il venait du rang.

Pourtant, d’autres de ces officiers n’étaient pas moins bons que ceux qui venaient de ce groupe, à commencer par ceux que l’on appelait ex equite romano. Cette expression a donné lieu à des faux-sens. Elle désignait des hommes, non pas qui auraient renoncé à leur rang de chevaliers romains, mais « qui venaient de l’ordre équestre », et qui en restaient membres. Ce groupe était formé par des jeunes gens qui étaient attirés par le métier militaire et qui, n’ayant pas pu obtenir de postes d’officiers supérieurs (préfets ou tribuns), avaient accepté d’y entrer à un niveau inférieur.

Un troisième groupe doit, à notre avis, être identifié. Tous les citoyens de l’empire devaient se présenter au dilectus, le conseil de révision pour le service militaire. Fils de sénateurs et chevaliers entraient dans l’armée comme officiers supérieurs, et les simples citoyens romains comme légionnaires. Entre ces deux niveaux se trouvaient les notables d’Italie et des provinces, auxquels les historiens n’ont jamais donné de place dans les schémas de recrutement. Il faut admettre que, précisément, ils devenaient directement centurions. Quelques cas de ces officiers subalternes morts très jeunes confortent cette hypothèse.

 

L’ESPOIR DE FINIR PRIMIPILE

UEn centurion pouvait remplir plusieurs postes de suite. En effet, les centuries étaient hiérarchisées. Une légion était formée de 10 cohortes, et chaque cohorte de six centuries, réparties sur trois rangs dans la ligne de bataille. Dans les cohortes II à X, on distinguait le pilus prior et le pilus posterior à l’avant, le princeps prior et le princeps posterior au milieu, et l’hastatus prior et l’hastatus posterior à l’arrière. La cohorte I ne comptait que cinq centuries, mais elles étaient à effectifs  doubles, et le premier d’entre tous les centurions, appelé le primipile (primus pilus), occupait une place éminente dans l’organigramme de l’unité. Il avait de lourdes responsabilités et il était admis dans les conseils d’état-major, où son avis, exprimé en dernier, n’en était pas moins le plus écouté.

Évidemment, un officier ne passait pas par les 59 postes. On admet en général qu’il sautait des places pour, éventuellement, finir dans la cohorte I : par exemple hastatus posterior dans la cohorte IX, hastatus prior dans la cohorte VII, princeps posterior dans la cohorte V, princeps prior dans la cohorte III, et enfin il entrait dans la cohorte I avec l’espoir de finir comme primipile. Un simple centurion pouvait passer de légion en légion. C’est ainsi que Publius Aelius Romanus, originaire de Mysie, en Anatolie occidentale, a servi comme centurion dans la Ire légion italique (en Mésie, sur la rive droite du Danube), puis dans la XXe Valeria (dans l’île de Bretagne), puis dans la VIIe Claudia (ce qui l’a ramené en Mésie), et enfin dans la IIIe Auguste (en Afrique-Numidie).

Un primipile voyait s’ouvrir devant lui des perspectives variées et parfois vastes. Il pouvait devenir décurion d’aile (officier subalterne de cavalerie), poste mieux rémunéré. Mais il y avait plus et mieux. En effet, il pouvait devenir préfet du camp, troisième officier de la légion. Ou, encore mieux, il entrait dans la garnison de Rome comme officier : tribun des vigiles (pompiers), tribun des urbaniciani (gendarmerie municipale) et tribun des prétoriens (garde impériale). De là, il revenait
dans une légion comme primipile bis, puis il entrait dans une carrière de procurateur (haut fonctionnaire). Le notable municipal était devenu un chevalier, membre de cette noblesse de second ordre, placée derrière les sénateurs. Ce genre de promotion était rare, il est vrai.

 

RÉCIT D'UNE CARRIÈRE MODÈLE

Une inscription, trouvée au nord-est de l’Aurès, au lieu-dit Henchir el-Hammam, a été gravée à la demande d’un anonyme (la pierre portant le nom a disparu), qui a exprimé en vers libres ce qu’avaient été ses espoirs, qui ont tous été réalisés : « J’ai formé le vœu de tenir des cadavres de Daces : j’en ai tenu. J’ai formé le vœu de m’établir sur un siège de paix : je m’y suis assis. J’ai formé le vœu de suivre des triomphes illustres : c’est fait. J’ai formé le vœu de toucher le
salaire complet du primipile : je l’ai eu. J’ai formé le vœu de voir les Nymphes nues : je les ai vues. »

Il est possible de reconstituer la vie de ce personnage étonnant. Ayant appris que les Daces, peuple de la Roumanie actuelle, avaient détruit des armées romaines, il a ressenti une forte haine à leur encontre. Ayant participé à une guerre contre eux sous Trajan, entre 101 et 106, il a pu satisfaire ses instincts sanguinaires. Puis il a participé au triomphe de l’empereur, cérémonie qui a marqué la fin de cette guerre. Et il est devenu primipile, premier centurion de la IIIe légion Auguste, à Lambèse, en Afrique-Numidie. Le dernier voeu a donné matière à débat. Certains historiens ont affirmé qu’il s’est contenté de contempler des statues ou des mosaïques de Nymphes ; nous pensons qu’il a vraiment bénéficié d’une apparition, en songe ou autrement. Après tout, pourquoi les Nymphes n’apparaîtraient-elles pas aux mortels ? Surtout aux primipiles ?

Quoi qu’il en soit, les centurions vivaient comme tous les êtres humains. Ils respectaient leurs parents. Ils fondaient des familles illégitimes, ils aimaient leur épouse et leurs enfants. Ils appréciaient le vin et la bonne chère, les animaux et les domaines fonciers. Jusqu’à présent, nous n’avons envisagé que le cas du centurion de légion. Mais le même titre se retrouve dans toutes sortes d’unités, car l’armée romaine était une institution composée de nombreux corps. Une hiérarchie s’est imposée en fonction de deux critères : l’honneur attaché à un type d’unité et le salaire qui correspondait à cet honneur. Nous savons mal, faute de documents, ce que touchaient tous les centurions en poste dans l’armée romaine. Ce qui est probable, sans être sûr cependant, c’est que les soldes étaient fixées à 3 750 deniers par an pour un centurion légionnaire au Ier siècle après J.-C. Elles n’ont connu d’augmentation qu’au temps de Domitien (r. 81-96), en passant à
5 000 deniers. Ces chiffres sont importants, et l’échelle des salaires était beaucoup plus large dans l’Antiquité que de nos jours, puisqu’un légionnaire de base touchait 900 deniers au Ier siècle et 1 200 au IIe siècle. Un centurion auxiliaire était moins payé, un centurion de la garnison de Rome davantage. Pour donner une idée de ce que représentaient ces montants, rappelons qu’un champ en Judée pouvait s’acheter pour 30 deniers.

En outre, au-dessus des centurions légionnaires se trouvaient les centurions de la garnison de Rome. Dans l’ordre de dignité se trouvaient les vigiles, les urbaniciani et les prétoriens, qui viennent d’être définis. En dessous des légions, les unités auxiliaires étaient encadrées par des décurions dans les ailes de cavalerie et par des centurions dans les cohortes d’infanterie. Deux cas particuliers peuvent être relevés. La cavalerie légionnaire, composée de 120 hommes, était encadrée par des centurions, et non par des décurions. La marine avait aussi sa spécificité dans ce domaine. De même que tout officier de la marine française est appelé « commandant » quand il a la charge d’un bateau, de la barcasse au porte-avions, de même dans la marine de guerre des Romains, le « patron » d’un navire portait le titre decenturion, qu’il ait sous ses ordres une petite liburne ou une grosse quinquérème.

Il est tentant d’accorder aux centurions le mérite d’avoir donné sa redoutable efficacité à l’armée romaine, et quelques auteurs ont cédé à cette tentation. Il semble toutefois qu’il faille résister dans ce cas, parce qu’un seul facteur ne peut pas tout expliquer : plusieurs autres motifs sont intervenus, notamment la qualité des officiers supérieurs, le recrutement d’excellence, l’exercice, l’armement, la tactique et la stratégie.

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