Sur les traces d’Ibn Battûta : la Palestine

Parti de son Maroc natal, l’explorateur musulman Ibn Battûta traversa l’actuel Magreb avant de parvenir en Palestine.

Wednesday, July 17, 2019,
De Romy Roynard, rédactrice en chef Web
Le photographe Yan Bighetti.
Le photographe Yan Bighetti.
Photographie de Damien Steck / projet Al Safar

Ibn Battûta avait vingt-et-un ans lorsqu’il décida d’entamer un pèlerinage pour la Mecque en 1325, qui allait le mener aux confins du monde musulman d’alors.

Après avoir traversé sans encombre et sans délai le Maghreb central (l'actuelle Algérie), il arriva à Tunis où il put célébrer l'Aïd el Fitr, avant de traverser prestement la Libye, puis l’Égypte. Environ deux années s’étaient écoulées depuis son départ de Tanger lorsqu’il arriva à Hébron, en Palestine.

« C’est une place de peu d’étendue », écrivit-il dans ses Voyages des années plus tard, « mais qui tient un rang éminent. Elle est brillante de lumières, belle à l’extérieur, admirable à l’intérieur. Elle est située au fond d’une vallée, et sa mosquée est d’un joli travail, d’une construction solide, d’une grande beauté et fort élevée. Elle est bâtie en pierres de taille, et dans un de ses angles, il y en a une dont un côté a trente-sept empans. On dit que Salomon a ordonné aux génies de construire cet édifice. À l’intérieur de la mosquée est la grotte vénérable et sainte où se trouvent les tombeaux d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, auxquels font face trois autres tombeaux, qui sont ceux de leurs épouses. »

C’est dans ce tombeau des Patriarches que nous retrouvons sept siècles plus tard le photographe Yan Bighetti de Flogny, qui s’est lancé sur les traces d’Ibn Battuta pour raconter le monde musulman moderne. Son reportage a tout naturellement commencé en mars 2018 au Maroc, pays de naissance d’Ibn Battuta, avant de se poursuivre dans le Maghreb moderne. Il est arrivé à Hébron le 17 Octobre 2018.

Cette ville autrefois brillante se trouve aujourd’hui en Cisjordanie occupée. Déclarée « zone protégée » du patrimoine mondial en tant que site « d’une valeur universelle exceptionnelle en danger » par l’Unesco en juillet 2017, la vieille ville d’Hébron est scindée en deux, et les tombeaux présumés d’Abraham, son épouse et leurs descendants sont les sujets de virulents et fréquents affrontements entre Israéliens et Palestiniens. Au fil des conquêtes et des conflits, le mur d’enceinte construit autour du site à l’époque d’Hérode le Grand au 1er siècle avant notre ère a abrité une église (5e et 6e siècles de notre ère), transformée en mosquée d’Abraham au 7e siècle puis en église Saint-Abraham par les croisés au 13e siècle. Aujourd’hui cohabitent une synagogue et une mosquée.

Quand Ibn Battûta avait pénétré dans la ville d’Hébron, les musulmans tenaient l’église en adoration et selon les termes rapportés par Rudolphe de Suchen « ne permettaient à aucun chrétien d’y entrer ; mais les juifs y [étaient] admis en payant ».

Une fois le check-point passé pour arriver à la mosquée, l’équipe de tournage fait la connaissance du cheikh qui donne aux photographes et vidéastes un accès total au site. Leurs appareils photos immortalisent des enfants venus en sortie scolaire visiter le lieu saint. De sourires en rencontres, l’équipe décide ensuite de visiter la vieille ville, en passant par le souk dont le ciel est grillagé pour protéger les passants des projectiles.

Marcheur solitaire de la rue Al-Shuhada, Vieille Ville d’Hébron, Patrimoine Mondial de l’Unesco, Palestine, 2018. Autrefois lieu du marché central de la ville, la rue Al-Shuhada qui mène au Tombeau des Patriarches est à présent désertée et les différentes échoppes ont fermé depuis que son accès est interdit aux Palestiniens.
Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

Les petites rues se succèdent, certaines sont désormais fermées pour assurer le passage des Israéliens dans cette ville palestinienne. Les couleurs des étals du souk laissent place aux couleurs des keffiehs tissés dans la dernière fabrique spécialisée d’Hébron. Ces pièces de coton préservant les paysans arabes, palestiniens, assyriens, kurdes et les Bédouins des affres du soleil peuvent être noires et blanches ou arborer des motifs de couleurs plus riches, comme la présence de bonbonnes de couleurs derrières les métiers à tisser le laisse deviner.

Quelques jours plus tard, l’équipe de tournage se rend à Ramallah, ville vibrante et cosmopolite, dynamique et jeune. Dans le « Snowbar », la jeunesse de Ramallah se croise et se rassemble autour du narguilé, des bières et du thé. Enfants et adultes, Palestiniens et expatriés aiment à s’y retrouver autour d’un feu de camp.

Ramallah est aussi la ville d’origine des Speed Sisters, une équipe de cinq femmes pilotes dont Yan de Bighetti de Flogny rencontre la manager, Maysoon Jayyusi, à l’abri des regards dans un cimetière d’automobiles aux abords de Jéricho. « Au début c’était difficile pour le public et les pilotes masculins de voir une femme derrière le volant, conduire une voiture de course » se souvient-elle. « C’était inhabituel mais nous avons trouvé des formes de soutien et nous avons finalement été acceptées. » Leur succès dépassant les frontières palestiniennes ont aussi valu à ce groupe d’intrépides jeunes femmes quelques animosités mais Maysoon voit en leur démarche un message à l’attention de toutes les femmes « Nous sommes heureuses lorsque les femmes arabes et les Palestiniennes voient notre succès […] comme un modèle. »

Ce sentiment de liberté infini s’estompe à mesure que l’équipe se rapproche de Bethléem. Le checkpoint 300, qui marque la séparation entre Bethléem et Jérusalem, est franchi chaque jour par plus de 7 000 Palestiniens munis d’une autorisation délivrée par les autorités israéliennes. Dès les premières heures du jour, des milliers de corps se pressent les uns contre les autres pour passer le contrôle et aller travailler en Israël ou dans les colonies.

Le check point passé, Yan Bighetti de Flogny et Damien Steck se rendent au mur de séparation de Bethléem, régulièrement revisitée comme toile de fond de contestation par les graffeurs. Le street-artist anglais Banksy s’est rendu pour la première fois dans cette ville de Cisjordanie située à environ dix kilomètres au sud de Jérusalem en 2003. Il y est depuis retourné plusieurs fois, rendant son passage dans la ville de plus en plus visible. L’une de ses œuvres les plus connues représente une colombe tenant en son bec un rameau d’olivier, protégé d’un gilet pare-balles alors que l’ombre rouge d’un viseur vise son cœur. L’artiste engagé a même ouvert début 2017 son propre hôtel à Bethléem, le « Walled Off », présenté aux touristes comme l’« hôtel avec la pire vue au monde ». Lesdits touristes se succèdent pour immortaliser les graffitis du street-artist anonyme, dont on ne sait rien ou presque.

Fresque de Mémoire, Bethléem, Palestine, 2018 Le mur de séparation est aussi le canevas d’œuvres de street-art aux couleurs de la Palestine. De grands noms du street-art comme Banksy ou JR y ont apposé leurs palettes pour témoigner de leur solidarité envers la cause palestinienne. Le mur en devient ainsi une étape incontournable des circuits touristiques... Ironie ou légitimité artistique ?
Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

D’autres artistes voient également en ce mur un objet de contestation visible du monde entier, à l’instar des deux graffeurs italiens auteurs de l’immense portrait de la jeune activiste palestinienne Ahed Tamimi qui s’en était pris à un militaire israélien appuyé sur un muret de sa maison en décembre 2017 en protestation à l’occupation de son village, Nabi Salih, depuis plus de cinquante ans.

En fin de journée, l’équipe se rend dans le camp de Dheisheh, camp de réfugiés palestiniens construit en 1949 sur une surface de 600 m². Le camp devait servir de refuge temporaire pour 3 400 Palestiniens ; on en compterait aujourd’hui plus de 15 000. L’appareil photo de Yan se promène dans les hauteurs du camp, où des enfants jouent dans un immeuble en construction, comme si les tourments du conflit n’entamaient pas leur innocence.

La vie continue – camps de réfugié.e.s de Dheisheh, Bethléem, Palestine, 2018 Le temporaire a laissé place au permanent, les tentes aux constructions en dur. Erigé en 1949 au lendemain de la Nakbah, le camp accueille aujourd’hui une population supérieure à 15 000 personnes. Au-delà des conditions sanitaires parfois compliquées, la population témoigne d’une vive résilience et solidarité. Si l’avenir reste incertain, on s’attache à reconstruire le présent et à recouvrer certains plaisirs du quotidien.
Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

L’étape palestinienne de ce voyage au long cours se termine à Naplouse. Située entre le mont Ebal et le mont Gerizim à environ cinquante kilomètres au nord de Jérusalem, cette ville palestinienne regorge de superbes mosquées, de palais et de fabriques traditionnelles.

Alors que Yan se prépare à immortaliser la mosquée An-Nasr, deux jeunes étudiantes en architecture se glissent dans le cadre pour croquer l’ensemble architectural.  Shatha et Juman acceptent de poser pour l’image ci-dessous, la dernière de cette étape palestinienne.

Session de dessins architecturaux, Naplouse, Palestine, 2018 Shatha et Juman deux étudiantes en architecture de l’université de Naplouse en pleine séance de croquis face au Palais de la ville.
Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

« Sur les traces d'Ibn Battûta » est un projet d'exploration artistique porté par l’Association Al Safar en partenariat avec l’UNESCO et le Misk Art Institute. Le photographe et directeur artistique Yan Bighetti de Flogny et le réalisateur Damien Steck reconstituent le voyage légendaire de l'explorateur marocain du 14e siècle, Ibn Battûta, afin de témoigner en images de la diversité des cultures et des communautés d’Islam à travers 38 pays.

Le projet souhaite mettre à l'honneur la jeunesse, l'innovation et la création dans les pays traversés.

Retrouvez le projet sur FacebookInstagram et Twitter et sur les hashtags suivants : #IbnBattuta #AlSafar #FollowAlSafar

Directeur artistique et Photographe : Yan Bighetti de Flogny (Retrouvez-le sur Facebook)

Réalisateur : Damien Steck

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