L'expédition Franklin, histoire d'une aventure polaire maudite

En plus d'être un échec, cette expédition fut l'un des chapitres les plus sinistres de l'histoire de l'exploration arctique. De nouvelles analyses aident à mieux en percer le mystère.lundi 26 août 2019

De Heather Pringle
Le H.M.S Terror est l'un des deux navires de la funeste expédition Franklin ; il a été découvert en 2016 au large de l'île du roi Guillaume dans l'Arctique canadien. Le petit bateau d'expédition photographié ci-dessus a sombré aux côtés du Terror et repose sur le plancher océanique à proximité du navire.

Pendant des siècles, le passage du Nord-Ouest semblait n'être qu'un mythe. John Cabot précipita son navire vers l'inconnu en 1497 et 1498 pour le trouver, mais il échoua. Martin Frobisher, Henry Hudson, et James Cook sillonnèrent les eaux glacées du grand nord à sa recherche, en vain. En mai 1845, un célèbre explorateur et officier de la marine britannique, Sir John Franklin, se mit en quête d'une route entre l'Atlantique et le Pacifique à travers les eaux de l'océan Arctique. Sous les ordres de l'amirauté britannique, Franklin et son équipage de 133 marins quittèrent les eaux de la Tamise à bord de deux énormes navires, H.M.S. Erebus et H.M.S. Terror, tous deux soigneusement gréés pour affronter le climat du pôle Nord. Ainsi débuta l'aventure la plus désastreuse de l'histoire des explorations arctiques.

Sur le papier, l'expédition avait tout pour réussir. L'équipage était jeune, solide et chevronné. La coque des navires était gainée de fer et ils étaient équipés des instruments les plus pointus de l'époque victorienne : moteurs à vapeur, eau chaude et même l'une des premières caméras daguerréotypes. Les navires partirent avec trois ans de provisions, deux orgues de barbarie et une bibliothèque rassemblant près de 2 900 livres. Deux chiens et un singe tenaient compagnie aux marins dans leurs quartiers.

Cependant, ces petits mondes flottants n'étaient en aucun cas de taille face eaux glacées de l'océan Arctique. Sur les ordres de l'amirauté, les navires se dirigèrent vers l'un des passages les plus périlleux du grand Nord, étouffé par la glace. En septembre 1846, les deux navires étaient pris au piège de la mer de glace au nord-ouest de l'île du Roi-Guillaume. Ils restèrent ainsi prisonniers pendant au moins un an, à la merci d'un hiver terriblement froid.

En avril 1848, 24 hommes avaient trouvé la mort, dont Franklin. Le reste de l'équipage avait abandonné les navires. Dans une note succincte qu'il déposa sous un tas de pierre sur l'île du Roi-Guillaume, le nouveau commandant de l'expédition, Francis Crozier, indiquait qu'il était parti à pied avec ses hommes en direction de la rivière Back, peut-être pour accroître leur chance de réussite à la chasse ou alors dans l'espoir d'atteindre un avant-poste de trappeurs à plus de 1 100 km de là. Cette note fut la dernière communication connue de Crozier avec le monde extérieur. (À lire : Dans les coulisses d'une expédition majeure du XXe siècle, en Antarctique.)

Sans nouvelles de l'expédition Franklin, les recherches se poursuivirent pendant des années le long des côtes de la région dans l'espoir d'y trouver des survivants puis finalement, lorsque tout espoir fut perdu, la quête de survivants fit place à la recherche de preuves sur le destin tragique de l'équipage. Les équipes de recherche trouvèrent des campements désertés, des os humains et des centaines de traces du passage des marins disparus allant de morceaux de maillots en coton aux cuillères à dessert en argent. Des chasseurs inuits se souvenaient avoir aperçu des membres affamés de l'équipage tirer d'énormes traîneaux sur la glace et plus tard des preuves de cannibalisme. En Grande-Bretagne, le peuple ne voulait pas y croire et son irrépressible fascination pour les derniers jours de l'expédition Franklin alimenta de nombreux mythes.

Puis, en 2014, l'Erebus fut découvert dans des eaux peu profondes au sud de l'île du Roi-Guillaume, presque exactement à l'endroit indiqué par les inuits dans leurs témoignages. Deux ans plus tôt, les chercheurs avaient localisé le Terror dans les profondeurs d'une vaste baie sur les indications de Sammy Kogvik, un inuit et Ranger canadien. Le Terror est si bien conservé, avait annoncé l'archéologue de l'agence Parcs Canada Ryan Harris, qu'il ressemble à un bateau fantôme : « Notre imagination déborde à l'idée de ce qu'il pourrait renfermer. »

Une seconde équipe de recherche dépêchée par le gouvernement canadien du territoire de Nunavut ratisse à présent les autres preuves importantes trouvées sur terre. Dirigée par Douglas Stenton, un archéologue de l'université de Waterloo à Ontario, cette équipe de scientifique cartographie les sites où Franklin et son équipage ont dressé leurs tentes, consommé leurs rations et se sont réfugiés sous des couvertures ou des peaux d'ours. L'étude de ces positions et l'analyse des restes humains et des objets récupérés sur ceux-ci donnent à Stenton et ses collègues l'espoir de jeter une lumière nouvelle sur la fin tragique de l'expédition.

Par une journée froide sous un vent glacial dans les environs du hameau de Gjo Haven en Arctique, Kogvik se souvient de la joie qu'avait suscitée la première apparition du Terror sur les écrans du sonar. Comme la plupart des Inuits de la région, Kogvik avait baigné dans les récits sur l'expédition perdue. Il avait d'ailleurs sa propre histoire : un jour, alors qu'il pêchait avec un ami sur la côte de l'île du Roi-Guillaume, il avait aperçu une grande poutre en bois s'élever par dessus les eaux qui lui avait fait penser au mât d'un bateau. En septembre 2016, Kogvik mena donc jusqu'à cette zone une équipe de l'Arctic Research Foundation, une organisation canadienne à but non lucratif. Après plusieurs heures passées à arpenter les fonds marins à l'aide d'un sonar latéral, Kogvik et ses collègues finirent par trouver le Terror, enfoui à environ 24 m de profondeur. « Tout le monde était très heureux, » raconte-t-il.

Aujourd'hui, les archéologues de l'agence Parcs Canada prévoient de remettre à flot les deux navires de l'expédition Franklin, leur priorité étant l'Erebus. Les conditions extrêmes de la région Arctique menacent le vaisseau. La banquise a raclé la poupe et broyé la zone où se trouvait la cabine de Franklin, emportant et éparpillant sur son passage les objets du commandant.

Les conditions à bord du Terror sont nettement plus envoûtantes. Certes, une épaisse couche de sédiment recouvre le pont supérieur mais sa roue, son gouvernail et ses pavois semblent étrangement intacts. De la même façon, la plupart des écoutilles et des fenêtres n'ont pas cédé à la pression de l'eau et protègent toujours le contenu des cabines.

Les études et les fouilles menées sur les sites des deux épaves devraient prendre plusieurs années et les archéologues espèrent mettre un terme à une controverse de longue date. Les historiens ont toujours présumé que les hommes de Franklin étaient, pour la plupart, morts en 1848 au cours de leur expédition téméraire vers la rivière Back. Cependant, dans les années 1980, David Woodman, un marin à la retraite et écrivain d'Histoire basé à Port Coquitlam en Colombie britannique, s'est penché sur les témoignages des Inuits. Selon ces rapports, seuls quelques hommes de Franklin seraient morts sur le trajet et une grande partie de l'équipage aurait en fait regagné les navires après que Crozier avait écrit sa note. Ils auraient ensuite réussi à naviguer plus au sud, jusqu'à l'endroit où sombrèrent finalement les deux vaisseaux. Là, les naufragés auraient survécu grâce aux provisions et à la chasse jusqu'à la mort du dernier d'entre eux au début des années 1850.

Le problème étant que les témoignages recueillis auprès de 30 Inuits contenaient de nombreuses ambiguïtés et contradictions, en partie dues aux erreurs de traduction. C'est pourquoi l'agence Parcs Canada espère récupérer des traces écrites dans les navires, comme des rapports ou des carnets personnels, afin de déterminer ce qui a provoqué l'échec de l'expédition.

En Grande-Bretagne, les familles des marins disparus se sont interrogées pendant longtemps sur le destin de leurs fils ou de leurs maris et sur la façon dont ils avaient trouvé la mort ; autant de questions qui occupent aujourd'hui encore l'esprit de leurs descendants. Au rythme où progressent les recherches, ils pourraient bientôt trouver un certain répit. Stenton et son équipe ont prélevé des échantillons sur les squelettes découverts et les ont envoyés à l'université Lakehead à Ontario. Les équipes de généticiens de l'université sont parvenues à extraire l'ADN des restes de 26 membres d'équipages. Stenton recueille à présent les échantillons ADN des descendants vivants. En comparant les profils ADN des marins disparus à ceux de leurs descendants, Stenton et ses collègues espèrent être en mesure d'identifier certains corps.

D'autres identifications pourraient également provenir de l'agence Parcs Canada. Selon d'anciens témoignages, des Inuits auraient pénétré dans l'un des bateaux et y auraient découvert le corps d'un membre de l'équipage sur le sol. À ce jour, les archéologues sous-marins n'ont pas encore trouvé de restes humains mais s'ils venaient à découvrir des squelettes ou des ossements, ils envisageront de procéder à des analyses ADN.

Pour la première fois depuis plus d'un siècle, il y a bon espoir de pouvoir enfin raconter l'authentique histoire de l'expédition perdue. Cet optimisme s'accompagne d'une nouvelle opportunité pour la lointaine ville de Gjoa Haven, où les jeunes inuits accèdent à des emplois de surveillance et de protection contre les pilleurs des épaves de l'expédition Franklin. Les autorités de la ville élaborent des plans pour agrandir le musée local afin qu'il puisse un jour exposer les découvertes de la légendaire aventure.

« Les touristes affluent déjà, » annonce fièrement Kogvik. Et avec des arguments comme les merveilles de glace du passage du Nord-Ouest et la mythique histoire de Franklin et ses hommes, il y a fort à parier qu'il « y en aura encore plus cette année. »

 

Heather Pringle est une auteure scientifique canadienne spécialisée dans l'archéologie. Son prochain livre sur les Vikings sera publié par National Geographic en 2021.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
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