Les Dorsétiens : mystérieux premier peuple d'Arctique

Avant les Inuits, un peuple longtemps méconnu a peuplé l’Arctique canadien. Les Dorsétiens ont laissé derrière eux de magnifiques objets d’art, ainsi que de nombreuses questions pour les archéologues.vendredi 4 octobre 2019

De Florent Lacaille-Albiges

Pendant longtemps, les Dorsétiens sont restés un peuple mythique, auréolé de mystères. Nommés Tuniits par leurs successeurs, ils étaient décrits comme étant des géants ayant peuplé l’Arctique avant les premiers Inuits. En réalité, il a fallu attendre les années 1920 pour que des archéologues découvrent, à Cape Dorset, dans le nord-est du Canada, des objets antérieurs à l’arrivée des Inuits dans la région. Vingt ans plus tard, le consensus scientifique est entériné : il y a bien eu un peuplement de l’Arctique avant celui des peuples autochtones contemporains.

De fouilles en fouilles, les archéologues ont exhumé de nombreuses figurines de petites tailles et particulièrement travaillées. « C’est l’une des caractéristiques de cette culture, précise Claire Houmard, archéologue de l’Arctique au CNRS. Au Dorsétien, il y a un foisonnement de ces objets fabriqués à partir de matières animales (os, ivoire, bois de caribou, corne), dont beaucoup de représentations très réalistes de morses et d’ours. On ne retrouve pas d’aussi belles pièces d’art arctique dans les autres cultures, qu’elles soient antérieures ou postérieures. »

Peu à peu, les chercheurs ont reconstitué le parcours de cette population méconnue. On estime aujourd’hui que les ancêtres des Dorsétiens quittent l’Alaska vers 3000 avant notre ère. Une migration qui les amène à peupler l’Arctique canadien, puis à se déplacer jusqu’au Groenland, où ils fondent les cultures Indépendance, dans le Nord, et Saqqaq, dans le Sud.

Ils gagnent ainsi les terres du Grand Nord, où ils construisent de petits villages constitués de maisons longues. En témoignent les rectangles de pierre retrouvés au Nunavut et au Québec. « On suppose que les premiers villages étaient composés d'une seule famille. Puis, quand on avance dans le temps, on observe un peu plus de maisons, note l’archéologue. Il reste néanmoins impossible de se faire une idée du nombre de Dorsétiens qui peuplaient l’Arctique. C’est d’ailleurs une question importante sur un territoire aussi vaste : combien étaient-ils pour que la population perdure ? »

Une chose est sûre : les Dorsétiens s’en sortent mieux que leurs cousins groenlandais, dont les populations s’éteignent. Ils sont même assez nombreux pour s’étendre tout au long des rives nord de l’Amérique et repeupler le Groenland, vers l’an 700. Ils restent cependant très isolés, sans contact connu avec d’autres populations. 

Ici encore, les légendes questionnent les archéologues. Depuis la fin du 10e siècle, les Vikings naviguent dans le secteur. Ils établissent des comptoirs au Groenland et sur les côtes canadiennes. Leurs sagas mentionnent des rencontres avec des autochtones. Mais, sur place, rien ne permet de le confirmer. Claire Houmard détaille : « Quelques objets ont été mis au jour sur des sites de fouilles : clous, fragments de tissus… Mais cela ne prouve pas qu’il y avait des échanges. Il est tout à fait possible que cela provienne d’un bateau échoué. »

Le dernier mystère qui entoure les Dorsétiens est celui de leur disparition soudaine, à la fin du 13e siècle, juste au moment de l’arrivée des Thuléens, les ancêtres des Inuits. De nombreux scénarios ont été proposés, de l’extermination à l’assimilation, en passant par tous les niveaux de contacts plus ou moins prolongés. « L’hypothèse qui prime aujourd’hui est l’évitement entre les deux cultures, explique la chercheuse. Les Thuléens auraient quitté l’Alaska à la suite de conflits, et les Dorsétiens se seraient tenus à distance de cette foule belliqueuse. Il est aussi possible que les ancêtres des Inuits aient été porteurs de maladies inconnues des Dorsétiens et que ces derniers aient fui devant les épidémies. En fait, toutes ces questions restent ouvertes, car nous avons trop peu de restes humains pour déterminer ce qui s’est passé. »

Cela limite également la possibilité de faire appel à la génétique pour savoir si des métissages ont eu lieu entre les deux peuples de l’Arctique. Jusqu’à présent, les rares études ne sont pas parvenues à démontrer une filiation entre Inuits actuels et Dorsétiens.

Quelques objets retrouvés dans des maisons thuléennes constituent les seules traces matérielles de ceux qui ont habité l’Arctique pendant quatre millénaires. Mais peut-être n’ont-ils été récupérés qu’après la disparition des Dorsétiens, ou placés là involontairement au cours du déplacement de blocs de tourbe pour la construction des abris hivernaux ?

Un dialecte de l’est du Groenland, issu d’un mélange entre le thuléen et une langue inconnue, intrigue aussi les spécialistes des peuples pré-inuits. Est-ce un reste de dorsétien ? « Sur ces questions, il y a encore beaucoup de portes ouvertes, conclut Claire Houmard. C’est ce qui rend le sujet intéressant. »

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