Sur les traces d’Ibn Battûta : la Turquie

Après s'être rendu à la Mecque, but initial de son pèlerinage, Ibn Battûta poursuivit son exploration en Turquie.

Thursday, December 19, 2019,
De Romy Roynard, Rédactrice en chef web
Grand Bazar - Istanbul, Turquie, 2019 - Au centre du Grand Bazar, cette échoppe de lampes ...
Grand Bazar - Istanbul, Turquie, 2019 - Au centre du Grand Bazar, cette échoppe de lampes colorées scintille de mille feux. Étendu sur une soixantaine d’allées et composé de 4000 boutiques ce légendaire marché couvert est l’un des plus grands souks au monde.
Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

Lors de son troisième pèlerinage vers la Mecque et alors qu’il poursuivait le périple qui le mena jusqu’en Chine, l’explorateur marocain Ibn Battûta pénétra dans la ville d’Alâïa (actuelle Alanya, en Turquie), où commençait le sultanat de Roûm, un sultanat seldjoukide établi de 1077 à 1307 en Anatolie. « C’est, écrit-il, une des plus belles contrées du monde, et Dieu y a réuni les beautés dispersées dans le reste de l’univers. Ses habitants sont les plus beaux des hommes et les plus propres sur leurs vêtements ; ils se nourrissent des aliments les plus exquis, et ce sont les plus bienveillantes créatures de Dieu. C’est pourquoi on dit ‘’La Bénédiction se trouve en Syrie et la bonté dans le Roûm.’’ »

Plus loin dans ses Voyages, recueil confié au poète Ibn Juzayye après près de vingt-neuf ans de pérégrinations, Ibn Battûta décrit plus avant son séjour dans cette ville côtière située en bordure de la Méditerranée. « C’est une des plus belles villes du monde : elle est extrêmement vaste, c’est la plus jolie cité que l’on puisse voir, et la mieux construite. Chaque classe de ses habitants est entièrement séparée des autres. Les marchands chrétiens y demeurent dans un endroit appelé almînâ. Leur quartier est entouré d’un mur, dont les portes sont fermées extérieurement pendant la nuit et durant la prière du vendredi. Les Grecs, anciens habitants d’Anthâlïah, demeurent dans un autre endroit ; ils y sont également séparés des autres corps de nation et entourés d’un mur. Les juifs habitent aussi un quartier séparé et ceint d’une muraille. Le roi, les gens de sa cour et ses esclaves habitent une ville entourée d’un mur qui la sépare des quartiers susmentionnés. Toute la partie musulmane demeure dans la ville proprement dite, où se trouve une mosquée principale, un collège, des bains nombreux et des marchés considérables, disposés dans l’ordre le plus merveilleux. »

Cet ordre « merveilleux » séduit ce grand voyageur du 14e siècle qui a étudié le droit coranique et qui en partant faire le haji, le pèlerinage que font les musulmans pour se rendre dans les lieux saints de la ville de La Mecque, en Arabie saoudite, avait à cœur de ponctuer son voyage de rencontres au sein de la communauté musulmane.

Sept siècles plus tard, la coexistence passée des grandes religions monothéistes est encore prégnante dans l’actuelle Turquie où atterrit en mars 2019 Yan Bighetti de Flogny, grand photographe qui s’est donné pour ambition de marcher dans les pas d’Ibn Battûta pour donner à voir le monde musulman moderne et les visages qui le composent.

L’une des premières étapes de ce moderne pèlerinage est la somptueuse basilique Sainte-Sophie d'Istanbul, qui mêle avec une grâce sans pareille des éléments de son héritage chrétien et musulman. Vue de l'extérieur, avec sa coupole aux courbes harmonieuses et son enceinte aux angles saillants, la basilique Sainte-Sophie est un curieux assemblage. Quand on y pénètre, son impressionnante hauteur, les œuvres d’art et le marbre lissé par des milliers d'années de pèlerinage a des airs de porte du paradis.

La basilique Sainte-Sophie fut érigée dans sa forme présente en 537 de notre ère. Après avoir été usitée pendant plusieurs siècles comme église chrétienne, ce chef-d'œuvre de l'architecture byzantine a été proclamé mosquée impériale en 1453 par le sultan Mehmed II le Conquérant après la prise de Constantinople par ses armées. Pour entériner le nouvel usage cultuel, ordre fut donné de recouvrir de plâtre les riches mosaïques qui s'étalaient sur une incroyable superficie, qui donnaient à voir des représentations bibliques figurées, désormais prohibées.

Lorsque Yan Bighetti de Flogny et son équipe pénètrent dans l’imposant édifice en mars 2019, la face intérieure de la coupole était en rénovation. Un échafaudage coupait donc la perspective visuelle d’ordinaire si élevée, et filtrait la lumière d’une manière singulière que le photographe avait à cœur d’immortaliser.

Istanbul, Turquie, 2019 - Sainte-Sophie est certainement le monument le plus connu d’Istanbul. Cette ancienne basilique, transformée en mosquée puis en musée est en restauration depuis de nombreuses années.
Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

Au sortir de la basilique Sainte-Sophie, l’équipe longe le Bosphore, ce détroit qui relie la mer Noire à la mer de Marmara, comme un pont entre l’Europe et l’Asie, s’attardant près de la mosquée d’Ortaköy le temps d’un cliché.

Une visite, aussi sommaire soit-elle, ne saurait être complète sans un détour par le Grand Bazar. Étendu sur cinquante-huit d’allées et composé de 4000 boutiques, ce légendaire marché couvert est l’un des plus grands souks au monde. Les odeurs gourmandes se mêlent aux lumières colorées des lampes traditionnelles.

Une jeune femme accepte de prendre la pose en fin de journée, quand les appareils photos semblent moins hostiles et que le souk se vide de ses occupants. La scène est lumineuse et douce, comme tout droit sortie d’un songe. Les grands yeux de la jeune femme sourient avec malice, muant ce moment en un instant de grâce.

Dernier détour à Istanbul, côté asiatique, à la mosquée sunnite de Şakirin, première mosquée dont la décoration intérieure aurait été confiée à une femme, Zeynep Fadıllıoğlu. L’imam enthousiaste ouvre ses portes au photographe. La nuit est tombée lorsque l’appareil capte la scène intérieure de l’imam faisant face à trois fidèles en prière, à la fois grave et solennelle.

Istanbul, Turquie, 2019 - Avec son dôme d’acier et ses parois dentelées, la mosquée Sakirin Cami est la première mosquée au monde dont l’architecture intérieure a été réalisée par une femme. C’est l’architecte turque Zeynep Fadillloglu qui s’est vue confier cette mission.
Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

La quiétude de cette scène prend un écho particulier quelques jours plus tard alors que Yan saisit un feu crépitant dans l’une des célèbres cavités rocheuses du Cappadoce. 

Cette région semi-aride du centre de la Turquie, d’une beauté surnaturelle, semble avoir servi de décor à nombre de contes de fée. De grandes formations rocheuses en forme de cônes colorent le paysage de teintes roses et jaunes. Elles marquent le paysage comme le temps marque un visage, inscrivant par des ridules les joies et les peines de manière égale.

Des lieux de culte et de recueillement ont été creusés à même la roche et l’on se perd alors que les pas se règlent sur le rythme de l’eau qui accompagne le visiteur en fond sonore.

Cappadoce, Turquie, 2019 - Au sein des célèbres cavités rocheuses de Cappadoce un groupe d’amis se repose près d’un feu après une longue promenade à cheval.
Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

Les flammes vives virevoltent, fascinantes et dangereuses. Le mouvement gagne en élégance quelques jours plus tard, au pas des derviches tourneurs de Konya, ancienne capitale antique de la Lycaonie.

Même s’il n’en est pas fait mention dans ses Voyages, il est probable qu’Ibn Battûta ait croisé la route des prédécesseurs de ces danseurs de l’ « ordre » musulman soufi des Mevlevis, puisque celui-ci a été fondé au 13e siècle par Jalal al-Din Rumi à Konya, dans le sultanat de Roûm. Peut-être est-ce cet impressionnant spectacle qui finit de le convaincre que ce pays était l’« une des plus belles contrées au monde ».

Konya, Turquie, 2019 - Au sein de la capitale du Soufisme, les derviches tourneurs débutants comme experts se retrouvent au centre culturel Irfa afin de pratiquer leur danse spirituelle.
Photographie de YAN BIGHETTI DE FLOGNY / PROJET AL SAFAR

« Sur les traces d'Ibn Battuta » est un projet d'exploration artistique porté par l’Association Al Safar en partenariat avec l’UNESCO et le Misk Art Institute. Le photographe et directeur artistique Yan Bighetti de Flogny et le réalisateur Damien Steck reconstituent le voyage légendaire de l'explorateur marocain du 14e siècle, Ibn Battuta, afin de témoigner en images de la diversité des cultures et des communautés d’Islam à travers 38 pays.

Le projet souhaite mettre à l'honneur la jeunesse, l'innovation et la création dans les pays traversés.

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Directeur artistique et Photographe : Yan Bighetti de Flogny (Retrouvez-le sur Facebook)

Réalisateur : Damien Steck

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