Égypte : une nouvelle découverte révèle un rituel d'inhumation inconnu

La mise au jour de sarcophages placés dans une position très inhabituelle pourrait lever le voile sur un rituel d'inhumation égyptien encore inconnu des scientifiques. mercredi 8 janvier 2020

Trois nouveaux sarcophages richement décorés, remontant aux origines de la 18e dynastie égyptienne, ont été exhumés dans la région d’al-Asasif, près de Louxor, par l’archéologue Frédéric Colin et son équipe de l’université de Strasbourg. Leur campagne de fouilles, menée en collaboration avec l’Institut français d’archéologie orientale (IFAO) et le CNRS, vient tout juste de s’achever, en décembre 2019. L’emplacement de l’assemblage funéraire – plus significatif que les sarcophages eux-mêmes – pourrait suggérer l’existence d’un rituel d’inhumation inconnu de la communauté scientifique à ce jour. De passage au Caire avant de rentrer en France, Frédéric Colin, marqué par dix semaines de recherches intenses, a accepté de nous parler de leurs trouvailles.

 

Votre campagne de fouilles a été plus que fructueuse. Quelles découvertes avez-vous faites ?

Depuis l’an passé, nous nous intéressons à une zone de la nécropole d’al-Asasif, un site égyptien situé près de Louxor. Cette année, nous avons déterré trois nouveaux sarcophages et leurs momies, appartenant à la 18e dynastie égyptienne. Généralement, ces cercueils étaient déposés dans des pièces vides à l'intérieur de monuments funéraires, ce qui permettait aux familles de faire des offrandes aux dieux et aux ancêtres. Or, ici, à l’instar de deux sarcophages mis au jour en 2018, ces sépultures étaient complètement enterrées dans ce que nous avons identifié comme un remblai de construction composé de gravats. Une position tout à fait inhabituelle.

À l'interieur, nous avons vu des objets accompagnant les momies, des centaines de grammes de graines et de fruits séchés, ainsi qu'un vase contenant un repas. Je l'ai senti, et même après trois mille cinq cents ans passés sous terre, il dégageait une odeur très nette, très épicée, évoquant le curcuma. Mais seuls des chimistes pourraient nous dire précisément de quoi il était composé.

Autre observation importante : ces sarcophages et leurs momies n'ont pas été découverts dans leurs tombes d'origine. En effet, ils datent d'une époque plus ancienne que la couche archéologique dans laquelle nous les avons trouvés. De plus, en étudiant la sépulture qui, si l'on en croit les inscriptions, semble avoir appartenu à Ta-Abou, la dame d’Éléphantine, nous avons remarqué qu’un éclat de peinture avait disparu au niveau du mécanisme d'ouverture. Finalement, il était à l'intérieur, avec le corps. Cela signifie très probablement que les fermetures ont été forcées et que le cercueil a été ouvert avant d’être de nouveau inhumé.

Par ailleurs, les momies mises au jour l’année dernière pourraient avoir été réenveloppées dans un linceul plus récent. Pour résumer, on peut dire que cet emplacement funéraire a fait l’objet d’une inhumation multiple parce que nous avons trouvé plusieurs corps, secondaire car ce n’était pas leur premier lieu de sépulture, et simultanée, parce que quand les sarcophages ont de nouveau été enterrés, ils l'ont été au même moment.

Pourquoi ces momies ont-elles été inhumées une seconde fois à cet endroit ? 

On ne sait pas encore, mais nous avons des débuts d’hypothèses. La première question que je me suis posée est : est-ce que c'était bien pour les défunts de se retrouver là ? Était-ce une position de relégation ou une position favorable ? Or, ce qui saute aux yeux, c’est le soin qu’ont porté les ouvriers à la structure du remblai. Les gravats ont été triés et contiennent de petits débris qui ont protégé les cercueils. Des murets disposés perpendiculairement permettent de stabiliser l’ensemble, tout en créant des cellules où les sarcophages sont soigneusement placés. De plus, nous avons pu déterminer que l’ensemble funéraire se trouvait très probablement juste sous la chaussée processionnelle du temple de Thoutmosis III, le successeur d'Hatshepsout.

Cette chaussée reliait le temple, situé au fond d’un cirque rocheux, à la plaine alluviale du Nil. Les cortèges des célébrations l’empruntaient régulièrement. C’est notamment par cette voie que passait la barque du dieu Amon pour rejoindre le sanctuaire. Or, on sait que les hauts personnages de la cour cherchaient à être enterrés près des temples funéraires, afin de bénéficier des cultes réservés aux rois. Nous sommes aussi tombés sur une inscription en hiératique donnant des instructions : « Ici doit s’appuyer un des murs perpendiculaires. » Cela indique qu’il y avait un scribe qui s’occupait des travaux organisés au niveau central, et qu’il ne s’agissait pas d’un chantier improvisé. 

D’où viennent les corps ? 

Nous avons formulé trois hypothèses. D’abord, il est possible qu’en construisant la chaussée processionnelle, un peu comme quand on construit aujourd’hui une nouvelle autoroute, les ouvriers aient dû détruire certaines tombes présentes sur le tracé. Pour aménager une telle route, il est aussi nécessaire d’aplanir le terrain. On dégage les monticules et on remplit les creux. Certains de ces creux ont alors pu accueillir les défunts déplacés.

Deuxième possibilité, les corps proviennent de tombes qui avaient été pillées par le passé, et l’idée était de les mettre à l’abri de nouveaux pillages. Enfin, la dernière hypothèse, qui peut se combiner aux deux précédentes, est qu’il s’agit d’une pratique funéraire qu’on ne connaissait pas encore : l’enterrement sous une chaussée processionnelle, dans le but de rapprocher les défunts privés des grands rituels divins et royaux. Dans ce cas, il ne serait pas surprenant, lors de nos prochaines fouilles, de trouver également des tombes primaires, c’est-à-dire des sépultures qui, dès le départ, avaient vocation à se retrouver sous la chaussée

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