Mata Hari, la femme fatale victime de la Grande Guerre

Le 15 octobre 1917, censure dans les journaux français : personne ne doit savoir que Mata Hari, la célèbre danseuse à la sensualité orientale, a été exécutée pour espionnage en faveur de l’Allemagne. lundi 16 mars 2020

Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine

 

À l’orée d’une vie frappée par le malheur, Mata Hari possède déjà une personnalité hors du commun. Celle qui est née Margaretha Zelle en 1876, dans le nord des Pays-Bas, se différencie dès l’enfance par son aura, son caractère effronté et son don pour les langues. Elle comprend très jeune que la meilleure façon d’obtenir ce qu’elle veut consiste à plaire aux hommes, à commencer par son père adoré, qui la gâte et la comble de cadeaux coûteux. C’est une « enfant-orchidée » – comme l’appelait l’une de ses camarades de classe –, une petite fille délicate et brune qui se distingue de ses camarades au teint pâle et aux cheveux blonds. Cette enfance heureuse s’achève lors du départ de son père avec une autre femme en 1889, suivi du décès de sa mère en 1891.

Enfant choyée et à la sexualité précoce, elle étudie à 14 ans et devient surveillante dans une école. Mais elle est licenciée deux ans plus tard pour avoir séduit le directeur de l’école, un homme marié âgé de 51 ans. Elle part alors vivre chez son parrain à La Haye, une ville où se retrouvent les officiers des colonies rentrant de leurs affectations aux Indes orientales néerlandaises, l’actuelle Indonésie. 

 

DÉPART POUR LES COLONIES

À 18 ans, lassée, triste et désireuse de connaître une vie plus palpitante, elle répond à une annonce publiée par l’un de ces officiers, le capitaine Rudolf MacLeod, qui souhaite faire la connaissance et se marier avec une « jeune fille de tempérament agréable ». Aux yeux de Margaretha, un mariage avec un tel homme semble être la voie idéale vers une vie meilleure. Elle sait que les officiers des Indes orientales résident dans de grandes demeures et ont de nombreux domestiques. « Je voulais vivre comme un papillon au soleil », déclarera-t-elle plus tard dans une interview. Ils se fiancent six jours après avoir fait connaissance et se marient en juillet 1895.

Mais la vie est loin de ressembler à ce à quoi s’attendait la jeune fille, car MacLeod a peu d’argent, beaucoup de dettes et, de surcroît, il est infidèle. En 1897, alors qu’ils sont à bord du navire qui les transporte vers les Indes orientales avec leur premier enfant, elle découvre que son mari lui a transmis la syphilis, une maladie qui faisait des ravages parmi les militaires des colonies néerlandaises. Il n’existait à cette époque aucun remède, et l’on croyait – à tort – en l’efficacité d’un traitement à base de composés mercuriels toxiques.

Dès leur arrivée dans la colonie néerlandaise, MacLeod renoue avec sa vie dissolue. Quant à la jeune femme, elle attire les hommes par sa beauté et sa maîtrise de l’art de la séduction, ce qui provoque la fureur de son mari. En 1898, ils ont un autre enfant, une fille, mais les liens du mariage sont désormais rompus. La relation s’achève définitivement avec la mort tragique de leur fils, victime d’une erreur médicale. 

Le couple regagne les Pays-Bas en 1902 puis se sépare. Après le divorce, marquée par les épreuves vécues aux Indes orientales, la jeune Néerlandaise entame une transformation aussi profonde que radicale et se métamorphose en une nouvelle femme surprenante. En 1905, une danseuse exotique se faisant appeler Mata Hari – « œil du jour » en malais – fait irruption dans la vie de la société parisienne en se produisant au musée Guimet, le musée national des Arts asiatiques.

Environ 600 membres de l’élite financière de la capitale reçoivent une invitation. Mata Hari, vêtue d’un suggestif costume transparent, d’un bustier orné de pierreries et d’une coiffe très originale, propose des danses audacieuses. En d’autres circonstances, elle aurait été arrêtée pour scandale. Mais la nouvelle Margaretha Zelle a tout prévu et, à chaque représentation, elle prend le temps d’expliquer qu’il s’agit de danses sacrées qui lui ont été enseignées dans les temples indiens. C’est une jolie femme, sensuelle, lascive, émouvante ; ses chorégraphies racontent la luxure, la jalousie, la passion et la vengeance ; enthousiasmé, le public apprécie. 

À une époque où tout homme riche et puissant souhaite avoir une belle maîtresse, Mata Hari est considérée comme la femme la plus séduisante, la plus captivante et la plus désirée de Paris. Elle fréquente des aristocrates, des diplomates, des financiers, des militaires de haut rang et des imprésarios fortunés, qui lui offrent des manteaux de fourrure, des bijoux, des chevaux, de la vaisselle en argent, des meubles et d’élégantes demeures pour le simple plaisir d’être en sa compagnie. Pendant des années, elle remplit les théâtres des grandes capitales européennes.

En 1914, la guerre éclate alors qu’elle est en Allemagne. Elle se retrouve sans travail au théâtre, mais plusieurs amants l’entretiennent et l’aident à regagner Paris, où elle possède une maison. Elle ne peut cependant aller au-delà des Pays-Bas. À l’automne 1915, alors qu’elle est à La Haye, la danseuse exotique reçoit la visite de Karl Kroemer, consul honoraire d’Allemagne à Amsterdam, qui lui propose 20 000 francs – l’équivalent de plus de 50 000 euros actuels – pour qu’elle espionne au profit de l’Allemagne. Elle empoche la somme qu’elle considère comme une compen sation pour les manteaux de fourrure, les bijoux et l’argent que lui ont confisqués les Allemands au début de la guerre, mais elle affirmera plus tard n’avoir jamais effectué ce qui lui avait été demandé. 

 

SUIVIE EN BOÎTE DE NUIT PAR LA POLICE

Dès lors, Margaretha commence à être suspectée dans chaque pays qu’elle traverse. Les Britanniques, qui l’interrogent lorsqu’elle quitte les Pays-Bas pour se rendre en France, concluent : « Les soupçons demeurent […]. Il conviendrait de ne pas lui octroyer la permission de rentrer au Royaume-Uni. » L’histoire se répète à Paris. Installée au Grand Hôtel, Mata Hari est surveillée par des agents du contre-espionnage français, le « 2e bureau » que dirige Georges Ladoux. Mais elle est tellement habituée aux regards des hommes qu’elle ne se rend pas compte, du moins les premiers jours, qu’elle est suivie partout, au restaurant, dans les parcs, les salons de thés, les boutiques de luxe et en boîtes de nuit. Qui plus est, sa correspondance est ouverte, ses conversations téléphoniques sont sur écoute, et le nom de toutes les personnes qu’elle rencontre est consigné dans un registre ; ce qui ne permet pas pour autant d’obtenir la moindre preuve qu’elle collecte ou transmet des informations importantes à des agents allemands.

Ladoux désespérait de capturer un espion, car la France s’enlisait dans la guerre. En 1916, deux batailles particulièrement terribles sont livrées : celle de Verdun et celle de la Somme. La boue, les conditions d’hygiène déplorables, les maladies et le terrible gaz phosgène provoquent la mort ou l’infirmité de centaines de milliers de soldats français, anglais et allemands. Lorsque le printemps arrive en 1916, les troupes françaises sont si démoralisées que certains hommes refusent de combattre. 

Bien loin d’imaginer le piège qui lui est tendu, Mata Hari est affairée ailleurs : elle est désormais follement amoureuse de Vadim – ou Vladimir – Masloff, un officier russe de 15 ans son cadet, récompensé par de multiples décorations et qui se bat aux côtés des Français. Elle a besoin d’un sauf-conduit pour se rendre à Vittel, une station thermale proche du front où est affecté Vadim. Mata Hari demande conseil à l’un de ses amants, Jean Hallaure, qui travaille au ministère de la Guerre et, ce qu’elle ignore, au « Deuxième bureau » de Ladoux. 

Hallaure organise un rendez-vous avec Ladoux, qui lui donne le laissez-passer pour Vittel. À son arrivée, Mata Hari découvre que son bien-aimé est blessé, car il a été exposé au gaz phosgène : il a perdu la vue d’un œil et risque de devenir aveugle des deux yeux. En dépit de tout cela, Mata Hari s’engage sans hésiter lorsque le capitaine lui propose de l’épouser. De retour à Paris, l’ex-danseuse accepte d’espionner pour le compte de la France, en échange d’une récompense de 1 million de francs, qu’elle estime être la somme dont elle aura besoin pour s’occuper de Vadim après leur mariage si sa famille venait à le rejeter. 

 

L'ESPIONNE CHOISIT SON CAMP

Suivant les consignes de Ladoux, Mata Hari part en Espagne pour embarquer sur un bateau à destination des Pays-Bas. Lorsque le navire fait escale en Angleterre, elle éveille de nouveau les soupçons, et des agents l’emmènent à Londres pour l’interroger. Comme précédemment, ils ne trouvent rien qui soit susceptible de l’incriminer. 

Mais Mata Hari est terrifiée, car ils décident de la garder le temps de vérifier si elle est réellement Margaretha Zelle MacLeod et non Clara Benedix, une espionne allemande à qui elle ressemble vaguement. Désespérée, car voulant être libérée, Mata Hari déclare alors être un agent travaillant au service de la France, pour Ladoux, que les autorités britanniques contactent. 

Ladoux dira par la suite qu’il aurait répondu : « Je ne comprends rien. Renvoyez Mata Hari en Espagne. » Il s’agit en réalité d’une trahison consternante de la part de ce responsable. Un document des archives britanniques résume ce que pensait réellement Ladoux : « [Il] l’avait soupçonnée pendant quelque temps et avait feint de l’embaucher afin d’obtenir, si possible, des preuves irréfutables qu’elle travaillait pour les Allemands. Il serait satisfait d’avoir la confirmation claire de sa culpabilité. » 

Elle entretient également une relation avec le colonel Joseph Denvignes, membre de la délégation française, qui est éperdument amoureux d’elle. Il est furieux quand Mata Hari sort dîner ou danser avec d’autres hommes. Dans un souci d’apaisement, elle a l’ingénuité de lui raconter qu’elle travaille pour Ladoux et lui communique des renseignements confidentiels. Il lui demande alors de soutirer à Kalle d’autres informations concernant le débarquement au Maroc. Mais lorsqu’elle s’acquitte de sa mission, l’Allemand devient soupçonneux. Profitant d’un bref séjour que Denvignes doit faire à Paris, Mata Hari écrit une longue missive fournissant de nombreux renseignements et demande à l’officier français de la remettre à Ladoux. 

En décembre 1916, pendant que Mata Hari consacre son temps à séduire des diplomates allemands à Madrid, Ladoux ordonne d’intercepter et de surveiller toutes les communications échangées par radio entre Madrid et Berlin, grâce à une station installée dans la tour Eiffel. Plus tard, il affirmera que des messages indiquaient clairement que Mata Hari était une espionne au service de l’Allemagne. Quand la danseuse revient à Paris pour toucher sa récompense pour les renseignements fournis, Ladoux refuse de la recevoir. Elle réussit finalement à le contacter, mais Ladoux nie avoir reçu des renseignements par l’intermédiaire de Denvignes. Et, au « 2e bureau », on déclare à Mata Hari que « l’on ne connaît pas » Denvignes.

Ce n’est que plus tard que l’on découvrira des éléments curieux dans les messages radio interceptés à la tour Eiffel. Les numéros de dossiers français indiquent que Ladoux met à la disposition du ministère public les messages désignant Mata Hari comme espionne au mois d’avril de cette même année, et non en décembre et en janvier, comme Ladoux affirme qu’ils ont été envoyés. À ce qu’il semble, Ladoux était la seule personne à avoir vu les 
messages originaux avant qu’ils soient décodés et traduits. Et l’on apprendra également que ces messages ont disparu des archives.

En dépit de tout cela, leur contenu sera utilisé et aura des conséquences désastreuses pour la danseuse. Peu de temps après, Ladoux sera lui aussi accusé d’espionnage et arrêté, mais son arrestation ne permettra pas de sauver la jeune femme. 

 

LE PIÈGE SE REFERME

À la fin du mois de janvier 1917, Mata Hari est de plus en plus anxieuse. Non seulement Ladoux l’a désavouée, mais il ne l’a pas non plus payée. Elle est sans nouvelles de Vadim, elle s’inquiète et a peur qu’il soit blessé. Elle n’a plus d’argent et doit s’installer dans des hôtels toujours moins coûteux de la capitale française.

Le 12 février 1917, ordre est donné d’arrêter Mata Hari et de la placer en détention, sous l’accusation d’espionnage au profit de l’Allemagne. Elle est arrêtée le lendemain, sa chambre est fouillée et ses biens sont confisqués. Pierre Bouchardon, juge d’instruction du 3e tribunal militaire, est chargé de l’interrogatoire. C’est un homme strict, implacable avec les accusés et qui déteste tout particulièrement les femmes « dépravées ». Dans son journal, il évoque le sentiment de haine que lui inspirent les « mangeuses d’hommes » comme Mata Hari.

Bouchardon ordonne de mettre Mata Hari à l’isolement à Saint-Lazare, la plus abominable prison de Paris. Les cellules y sont infestées de puces et de rats, la nourriture est infecte, l’eau manque et il n’y a pas de savon pour se laver. Mata Hari se voit refuser l’accès à ses effets personnels, dont le médicament pour soigner les ulcères syphilitiques, à des vêtements propres, à du linge et de l’argent pour acheter de la nourriture et des timbres. Elle n’a que des contacts sporadiques avec son avocat, un ex-amant du nom d’Édouard Clunet, malheureusement inexpérimenté en matière de tribunal militaire comme celui que va devoir affronter Mata Hari.
 

Quand elle tombe malade et présente des symptômes identiques à ceux de la tuberculose, on refuse de la soigner. Les jours passent, puis les mois, et Mata Hari commence à prendre conscience que ses allégations ne sont pas crues et qu’elle court réellement le risque d’être jugée. Au bout de trois mois, son anxiété est telle qu’elle envoie une lettre appelant à la clémence. Bouleversée, elle demande à voir Clunet, son avocat, et surtout Vadim. Mais l’on va jusqu’à lui confisquer les lettres dans lesquelles Vadim lui demande de venir le voir à l’hôpital où on le soigne de sa contamination au gaz.

 

UN PROCÈS SANS PREUVE TANGIBLE

Le procès débute le 24 juillet. Les télégrammes et les messages radio présentés par Ladoux – considérés aujourd’hui comme falsifiés – constituent l’unique preuve contre elle. Les sept jurés sont tous des hommes, des militaires. Dans ses mémoires, l’un d’eux se fait l’écho de la rumeur accusant Mata Hari d’avoir « provoqué la mort de 50 000 de nos fils, sans compter ceux qui se trouvaient à bord des navires torpillés en Méditerranée, certainement grâce aux renseignements qu’elle fournissait ». Aucune des preuves présentées au procès n’étaie ces calomnies.

Toutes les accusations portées contre la jeune femme sont vagues, et aucun secret particulier transmis à l’ennemi n’y est mentionné. C’est donc le mode de vie « immoral » de Mata Hari qui va étayer l’accusation : l’un des policiers qui l’a suivie à Paris atteste de ses mœurs dissolues et de ses nombreux amants, tous de nationalités différentes et hommes d’importance. Un commissaire dépose à propos des objets découverts dans la chambre d’hôtel, dont pourtant aucun ne constitue une preuve d’espionnage. Ladoux témoigne au sujet des messages interceptés (et falsifiés) qui montrent que Mata Hari est un agent allemand, mais non qu’elle a fourni le moindre renseignement. 

La défense élaborée par Clunet se révèle totalement inefficace. Il appelle à la barre des personnes qui n’hésitent pas à témoigner que Mata Hari est une femme séduisante, qui ne questionne jamais sur des sujets concernant le domaine militaire. Henri de Marguerie, secrétaire du ministre des Affaires étrangères et amant de Mata Hari depuis 1905, la défend avec véhémence. Il en arrive même à reprocher au procureur d’avoir accepté de plaider dans un procès qu’il sait infondé. En effet, le procureur reconnaîtra plus tard qu’avec des preuves aussi faibles « il n’y avait rien à exploiter ».

Déclarée coupable de tous les crimes dont elle est accusée, Mata Hari est condamnée à mort par fusillade. Les tentatives de commuer la peine capitale en peine de prison sont rejetées, de même que les demandes de grâce adressées au président de la République, Raymond Poincaré. L’exécution se déroule à Vincennes dans le plus grand secret, aux premières heures du matin du 15 octobre. Ce jour-là, le gouvernement exerce une censure sur plusieurs journaux. 

Parmi les personnes présentes à l’exécution se trouvaient Clunet, son avocat, les sœurs qui l’avaient soignée, le médecin de la prison et le peloton d’exécution composé presque uniquement de jeunes gens appartenant au 4e régiment de zouaves, sous les ordres du sergent-major du 23e régiment de dragons. La dernière apparition de Mata Hari fut brillante, peut-être la plus belle représentation de sa vie ; elle se dirigea avec grâce et dignité vers le poteau d’exécution et refusa d’y être attachée afin de rester debout, fière et la tête haute. Ce qui fera dire au sergent qui commandait le peloton : « Mon Dieu ! Cette femme-là sait mourir. » 

 

Pat Shipman est écrivaine et professeure adjointe d'anthropologie à la Pennsylvania State University. Son livre « Femme Fatale: Love, Lies, and the Unknown Life of Mata Hari », est publié par William Morrow.
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