Mycènes, la citadelle mythique

La cité grecque recelait de tels trésors qu’elle donna son nom à une civilisation du IIe millénaire av. J.-C. Longtemps comparés aux héros de l’Iliade, les guerriers mycéniens dévoilent, grâce à l’archéologie, leur véritable visage.mardi 17 mars 2020

De Mireia Movellán Luis, Historienne à l'Université de Valence
Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine

L'antique Mycènes est aujourd’hui connue, car elle a donné son nom à la civilisation qui domina la Grèce continentale et les îles de la mer Égée de 1600 à 1100 av. J.-C. L’Odyssée et surtout l’Iliade, poèmes épiques attribués à Homère, livrent plusieurs siècles plus tard un écho de cette Grèce alors divisée en petits royaumes. Chaque royaume était organisé autour d’une cité prédominante que protégeait une forteresse imposante.

C’est dans cette cité que résidait l’aristocratie guerrière, ainsi qu’un gouverneur, ou roi, vivant dans un palais. Mais la majorité de la population était composée d’agriculteurs, d’éleveurs et d’artisans, les esclaves constituant le bas de l’échelle sociale mycénienne. Le palais était l’incarnation du pouvoir royal et l’expression d’un mode de gouvernement centralisé, responsable de la redistribution des biens, de l’approvisionnement en aliments (céréales, huile, miel, bétail…) et en matières premières (métaux, peaux, étoffes…), et des manufactures (de l’armement au mobilier). 

Pour tenter de comprendre comment les habitants de Mycènes vivaient au quotidien, les archéologues ont sondé les ruines du palais et des maisons, qui n’ont cependant livré que de maigres informations. En revanche, les nombreuses tombes situées dans la cité ont révélé les pratiques funéraires de ces anciens Grecs et ont dévoilé une caractéristique capitale de leur mentalité : leur culture de la guerre et de l’armement. 

 

DES ARMES DE PARADE

En effet, le mobilier funéraire masculin retrouvé à Mycènes se distingue par une profusion exceptionnelle d’armes, pour la plupart en bronze. On a découvert des épées longues et courtes, remarquablement décorées, des dagues, des arcs et des flèches, ainsi que des lances dont les pointes sont en silex ou en obsidienne, un minéral parfois plus tranchant que le métal. Grâce aux fresques, on sait que les guerriers mycéniens se protégeaient avec de grands boucliers rectangulaires ou en forme de huit, fabriqués en superposant plusieurs couches de cuir bien tanné, qui n’ont cependant pas été conservés. Et les guerriers qui disposaient de moyens suffisants pouvaient se procurer l’emblématique casque mycénien en défenses de sanglier, tandis que les autres se contentaient d’un casque en cuir.

Les armes de ce mobilier funéraire n’ont été utilisées que lors de cérémonies et n’ont jamais servi à faire la guerre. Cependant, de récentes études anthropologiques réalisées sur des os découverts dans les tombes indiquent que plusieurs individus inhumés avaient participé à des combats, comme l’attestent les blessures létales à la tête, les os des jambes brisés puis soignés, et les vertèbres fracturées, ce qui confirme l’aspect guerrier de la civilisation mycénienne. 

Nous ne savons malheureusement rien des guerres auxquels les Mycéniens ont pu participer, et l’on ignore si les cités mycéniennes se battaient entre elles ou si elles luttaient contre un ennemi extérieur. Cependant, la profusion d’armes découvertes dans les tombes conforte l’idée que l’activité guerrière était un élément majeur de cette civilisation.

C’est d’ailleurs ce que transmettent les sources littéraires, notamment l’Iliade d’Homère, en relatant les combats menés par deux adversaires pour s’emparer de l’arsenal de guerre du vaincu. C’est ainsi que le chant XVII de l’Iliade narre comment Grecs et Troyens s’affrontent pour s’emparer du corps sans vie de Patrocle, le compagnon bien-aimé d’Achille. Après avoir combattu une journée entière pour récupérer le cadavre aux mains des Troyens, Ménélas exhorte ses camarades : « Autour de Patrocle mort, hâtonsnous. Voyons si son cadavre, au moins, nous l’apporterons à Achille, son cadavre dépouillé ; car ses armes sont aux mains d’Hector au casque scintillant. » Le prince troyen avait donc déjà dépouillé de ses armes le guerrier grec.

Les funérailles de Patrocle donnent précisément lieu à l’une des meilleures descriptions de ce que devait être l’inhumation d’un guerrier à l’époque mycénienne. Dans le chant XXIII, Homère raconte qu’après avoir pleuré la mort de son ami, Achille décide de le venger et jure de ne pas lui donner de sépulture avant d’avoir tué Hector et de l’avoir dépouillé à son tour de ses armes, ce qui n’adviendra que quelques jours plus tard. Une fois la vengeance accomplie, Patrocle apparaît en songe à Achille et le supplie de l’enterrer très vite, « que je franchisse les portes d’Hadès. Elles me repoussent au loin, les âmes, les fantômes des défunts, et ne me laissent pas encore me mêler à elles, au-delà du fleuve ; j’erre en vain dans le haut de la demeure d’Hadès, aux larges portes. » Les Grecs croyaient qu’un mort sans sépulture ne pouvait trouver le repos éternel dans l’Hadès (le royaume des morts), d’où le caractère primordial d’un enterrement décent. 

L’Iliade poursuit avec le récit du banquet donné en l’honneur de Patrocle et l’édification du bûcher funéraire pour lequel sont sacrifiés plusieurs bœufs et brebis, quatre chevaux, deux chiens et 12 guerriers troyens égorgés pour l’occasion. Des jarres de miel et d’huile sont placées à côté du bûcher, et les guerriers grecs se coupent les cheveux en signe de deuil. Une fois que tout l’appareil est réduit en cendres, les os de Patrocle sont déposés dans une urne en or et conservés en attendant la mort d’Achille, puisque les deux amis voulaient que leurs restes soient ensevelis dans la même tombe. À l’issue du rituel, Achille organise des joutes athlétiques, et les chefs grecs s’affrontent lors d’épreuves telles que la course à pied, le pugilat, le lancer de poids ou le tir à l’arc. On sait désormais que ces joutes funéraires sont à l’origine des futurs jeux panhelléniques organisés à Olympie et dans d’autres sanctuaires de Grèce. 

Or, ce récit des funérailles de Patrocle dans l’Iliade vient contredire ce que l’on sait des habitudes funéraires à Mycènes, où aucune tombe à incinération n’a été découverte, puisque cette pratique ne devient habituelle en Grèce que vers la fin de la période mycénienne. Mais l’on suppose qu’en temps de guerre, alors qu’ils se trouvaient loin de leur patrie et de leur foyer, les guerriers mycéniens pratiquaient la crémation, ce qui leur permettait de rapatrier ensuite les ossements de leurs compagnons défunts – à moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’un anachronisme introduit ultérieurement dans le poème, dont la rédaction se situerait au VIIIe siècle av. J.-C. 

 

SCHLIEMANN ENTRE EN SCÈNE

L’obsession des Mycéniens pour la mort ne fait aucun doute. En attestent le temps, l’application et le luxe que l’aristocratie mycénienne a consacrés à la construction de ses sépultures. Les pratiques funéraires ont varié au cours des siècles. Les premières sépultures consistent en des ensembles de tombes à fosse – chaque tombe étant indiquée par une stèle – entourés d’une muraille, ce qui leur valut le nom de « cercles de tombes ». En 1876, Heinrich Schliemann, archéologue déjà renommé pour avoir découvert la cité de Troie, excave à Mycènes le cercle de tombes dit « cercle A », qu’il localise dans le périmètre de l’enceinte de la citadelle. Parmi le riche mobilier des six tombes excavées, où reposent 19 corps, on découvre de nombreuses pièces d’armement et des bijoux, ainsi que des masques mortuaires en or, dont le célèbre « masque d’Agamemnon », ainsi surnommé parce que Schliemann l’attribue au mythique roi de Mycènes.

Le cercle de tombes dit « cercle B », qui se trouve à l’extérieur de l’enceinte, contenait 14 tombes à fosses et 12 sépultures simples, et un total de 35 corps y reposaient. Dans les deux cercles, les cadavres reposaient sur le dos, et les corps des hommes comme des femmes étaient plus grands et plus robustes que ceux découverts dans d’autres nécropoles plus modestes de la cité. Si le débat reste ouvert, on peut supposer qu’un statut social plus élevé, associé à une alimentation et des soins de meilleure qualité, notamment durant la vieillesse ou en cas de maladie, a dû jouer un rôle en ce sens. 

 

LA MODE PASSE À LA COUPOLE

Vers 1500 av. J.-C., les familles aristocratiques de Mycènes optent pour une nouvelle tendance mortuaire, requérant plus de travail et d’investissement financier ; apparaissent alors les tholoi (pluriel du mot grec tholos), une forme de tombe monumentale consistant en une chambre funéraire souterraine circulaire, dont les murs en pierre sont surmontés d’une coupole et à laquelle on accède par un long couloir (dromos) devenant plus étroit à mesure que l’on se rapproche de l’entrée. Ce changement vient probablement du fait que ce nouveau monument était beaucoup plus révélateur du pouvoir et de la richesse d’une famille. De plus, les tholoi présentaient l’avantage d’être facilement réutilisables, puisqu’il suffisait d’ouvrir une porte pour inhumer collectivement les membres d’une même famille, alors qu’il fallait creuser à chaque fois une nouvelle tombe à fosse. 

On a découvert neuf tholoi datant d’époques différentes à Mycènes. Pausanias, un auteur grec qui visita le lieu au IIe siècle apr. J.-C., put observer plusieurs de ces constructions encore intactes, même si la plupart avaient été saccagées et pillées, et les décrivit dans sa Périégèse. Il leur attribua les noms de personnages mythiques de l’histoire grecque : Clytemnestre, Égisthe ou Agamemnon. Quelques siècles plus tard, quand Heinrich Schliemann aborde le site de Mycènes avec le livre de Pausanias pour guide, il n’hésite pas à nommer « trésor d’Atrée » la tholos la plus imposante et la mieux conservée de l’antique cité. En réalité, les nobles avaient été enterrés en ce lieu bien des siècles avant la guerre de Troie, même si leurs exploits avaient été magnifiés par le poème homérique. 

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