Sissi, l'impératrice anticonformiste

En épousant à 16 ans l’empereur d’Autriche, Élisabeth dut vivre dans la cage dorée de la cour de Vienne une vie mélancolique et semée de drames. Comment parvint-elle malgré tout à satisfaire ses rêves de liberté ?jeudi 5 mars 2020

De MARÍA PILAR QUERALT DEL HIERRO, HISTORIENNE

Au milieu des années 1950, le cinéma présentait l’impératrice Élisabeth d’Autriche comme l’icône d’une Vienne vibrant au rythme de la valse. Mais la personnalité de « Sissi » était très controversée à son époque, et les sphères les plus conservatrices des cours européennes la jugeaient extravagante et irresponsable. Les films ne montrent pas certains aspects de ce personnage, que soulignent des biographies ultérieures plus rigoureuses : ses problèmes de santé, ses tourments, son intérêt pour la culture classique et la poésie. Élisabeth d’Autriche était un esprit fin et lucide, qui avait compris bien avant son entourage qu’une époque touchait à sa fin. C’était une femme profondément malheureuse, condamnée à vivre une vie qu’elle n’avait pas désirée et à surmonter de nombreuses souffrances, la plus grande étant probablement la mort tragique de son fils Rodolphe, héritier de la Couronne, dans le pavillon de chasse de Mayerling. 

Élisabeth, que la cour de Vienne surnommait Sissi, est la quatrième des 10 filles de Maximilien Joseph de Wittelsbach et de la princesse Ludovica, fille du roi Maximilien Ier de Bavière. Elle naît à Munich le 24 décembre 1837, mais grandit à Possenhofen, sur les rives du lac de Starnberg. Elle y est heureuse et mène une vie libre, au contact de la nature et dans un milieu décontracté, qui conditionnera le tempérament de la future impératrice et de la plupart de ses frères et sœurs.

Hélène, l’aînée élégante, discrète, dévote et très disciplinée, semble la candidate idéale pour prétendre au rang d’impératrice. C’est du moins ce qu’estiment sa mère et Sophie, sa tante et la mère du futur époux, l’empereur d’Autriche François-Joseph. En 1853, une rencontre est organisée à Bad Ischl, la résidence d’été de la famille impériale, afin d’entériner cette alliance. Initialement, la mère et la fille doivent voyager seules, mais l’on décide au dernier moment qu’Élisabeth les accompagnera. Affectée par un chagrin d’amour, Sissi souffre en effet de la première des dépressions qui l’accableront sa vie durant ; son entourage pense que le voyage permettra de guérir ce jeune cœur meurtri.

 

L'EMPEREUR FOU AMOUREUX

Personne, et encore moins la principale intéressée, n’imagine alors ce qui va se passer. Lorsque Francois-Joseph revoit sa cousine Sissi, dont il avait gardé le souvenir d’une enfant, il découvre une svelte et jolie jeune fille au visage ovale, dotée de splendides cheveux châtains, et il décide immédiatement d’en faire son épouse. François-Joseph, qui vient d’avoir 23 ans, est un homme droit et accompli. Sissi est une adolescente qui, bien que flattée par son attention, est  suffisamment lucide pour évaluer l’étendue de la disparité d’intérêts et de tempéraments qui la sépare de son cousin. Mais elle est également consciente que l’empereur d’Autriche n’acceptera jamais de réponse négative.

Elle n’est pas la seule à pressentir que ce mariage ne correspond pas aux normes de la cour impériale. Tout le monde, à commencer par l’archiduchesse Sophie, s’emploie à ce que l’empereur renonce à son projet. Il est évident que la jeune fille n’a pas l’étoffe d’une impératrice. Elle n’a jamais été soumise au protocole strict de la cour, n’a jamais évolué dans les cercles de la noblesse, et ses 16 ans sont une garantie bien fragile pour ceindre une couronne et partager une telle responsabilité. Rien n’y fait. L’empereur écrit à son cousin Albert de Teschen qu’il est « amoureux comme un cadet », et le mariage est célébré solennellement à Vienne le 24 avril 1854, dans l’église des Augustins.

Une fois installée au palais impérial, à la Hofburg, Élisabeth comprend que ses craintes étaient fondées. Sa nouvelle vie n’a rien à voir avec le milieu dans lequel elle a grandi. À la cour, l’étiquette interdit toute spontanéité et ne laisse aucune place à la timidité. La jeune impératrice se retrouve isolée dans un environnement avec lequel elle n’a aucun lien, ni affectif, ni intellectuel. Ses dames de compagnie, sélectionnées parmi la haute aristocratie, sont d’âge mûr et d’esprit affreusement conservateur. Quant à l’archiduchesse Sophie, elle critique constamment ses mœurs, ses vêtements, ses goûts. Par ailleurs, si François-Joseph est probablement très amoureux, ses obligations ne lui permettent pas de consacrer beaucoup de temps à son épouse, et l’autoritarisme de sa mère devient un véritable cauchemar pour Élisabeth dès les premières années de son mariage.

 

UNE BELLE-MÈRE ENVAHISSANTE

Son emprise est telle que, lorsque Élisabeth donne le jour à sa première fille, Sophie, après un an de mariage, l’archiduchesse prend en charge l’enfant, car elle estime que la jeune femme est incapable de l’élever. Le même scénario se répète l’année suivante à la naissance de Gisèle, la deuxième fille. Sophie organise tout et s’occupe de tout. Mais Élisabeth réussit à s’imposer et, 15 jours après la naissance de l’enfant, les fillettes sont transférées dans ses appartements de la Hofburg. La victoire est cependant éphémère. Au printemps 1857, François-Joseph et Élisabeth partent en Hongrie. L’archiduchesse Sophie s’oppose fermement à ce que les enfants les accompagnent, mais Élisabeth défend sa position avec une fermeté inhabituelle et peut emmener ses filles. Malheureusement, c’est sans compter sur l’insalubrité de certaines régions de Hongrie, qui aura des conséquences funestes puisque la petite Sophie contracte la dysenterie et meurt à Budapest le 29 mai 1857.

Élisabeth se sent coupable de la mort de sa fille et confie alors à sa belle-mère la responsabilité de l’éducation de Gisèle. L’impératrice sombre dans une profonde dépression, qu’elle n’a toujours pas surmontée à la naissance de son fils Rodolphe, le 21 août 1858. Prétextant des raisons médicales, elle embarque pour Madère, où elle donne l’impression de se rétablir. Elle revient à la cour quelques mois plus tard, mais le retour à la réalité est brutal. Reprendre la vie de la cour, se soumettre à l’étiquette et supporter de nouveau l’incompréhension de son entourage l’anéantit, et l’on en vient à craindre sérieusement pour sa vie. On lui prescrit de nouveau de s’éloigner de Vienne ; elle choisit cette fois Corfou pour destination. C’est ainsi que débute son idylle avec la culture grecque classique et sa passion pour la Méditerranée. Parfaitement rétablie, elle retourne à Vienne au mois d’août 1862. Élisabeth a mûri, sa beauté est à son apogée et devient légendaire. Elle convient avec l’empereur de ne pas se soumettre à la discipline de la cour au-delà du strict nécessaire. Elle accomplira ses devoirs
d’impératrice, mais en se réservant un espace où elle pourra développer sa personnalité.

Cela n’implique pas pour autant que Sissi reste à l’écart des affaires de l’État. La Hongrie, bien que faisant partie de l’Empire, lutte alors pour retrouver ses privilèges ancestraux. Vienne avait supprimé toutes les prérogatives constitutionnelles en réponse au soulèvement nationaliste et libéral de 1848. Élisabeth éprouve de la sympathie pour les aristocrates hongrois, qui ne laissent pas une minute de répit aux mentalités conservatrices de l’Empire. Sa soif de connaissance du pays et de sa culture l’incite à embaucher comme lectrice une jeune Hongroise, Ida Ferenczy, qui deviendra sa meilleure amie. Grâce à elle,
Sissi rencontre le beau Gyula Andrássy, un colonel de l’armée magyare. Profondément libéral, il s’entend immédiatement très bien avec Élisabeth, et une solide amitié naît entre eux. L’impératrice se fait l’avocate de la cause hongroise, ce qui lui attire inévitablement l’inimitié implacable de la cour viennoise.

 

DEUX ÉTATS POUR UNE COURONNE 

C’est pourtant Élisabeth qui réussit à préserver l’union de la Hongrie à l’Empire. En 1866, après la défaite de Sadowa, quand les armées prussiennes avancent sur Vienne, Élisabeth choisit de se réfugier à Buda avec ses enfants. La confiance dont fait preuve l’impératrice en recherchant une protection dans ce pays freine toute velléité d’insurrection. Peu de temps après, Andrássy et l’empereur entament des négociations destinées à redonner au pays magyar son statut d’État constitutionnel et à délimiter l’Empire austro-hongrois en deux états souverains avec des régimes et des gouvernements distincts, mais unis sous une même couronne. Le 8 juin 1867, François-Joseph et Élisabeth sont solennellement couronnés roi et reine de Hongrie en l’église Notre-Dame de Budapest. Le peuple hongrois leur témoigne sa reconnaissance en leur faisant cadeau du château baroque de Gödöllõ, proche de la capitale. C’est là que naît, un an plus tard, leur dernière fille, l’archiduchesse Marie-Valérie, la préférée de Sissi. Élisabeth et ses enfants passent de longues périodes à Gödöllõ. Sissi se consacre à la chasse, fait de longues promenades à cheval et lit pendant des heures. Quelques années plus tard, après le mariage de Gisèle et le début de la formation militaire de Rodolphe, elle entame un cycle de voyages en compagnie de Marie-Valérie.

À partir de 1874, Sissi, qui a pris le nom de comtesse de Hohenembs pour préserver son anonymat, et sa fille séjournent en Méditerranée, dans les îles britanniques et dans une grande partie de l’Europe centrale.

Avec la naissance de Marie-Valérie, le couple impérial est entré dans une nouvelle phase. Malgré leurs différences, il existe entre Sissi et l’empereur une relation cordiale et amicale, fondée sur une affection sincère et une profonde générosité. Lorsqu’en 1885 Katharina Schratt, une actrice du Burgtheater de Vienne, fait irruption dans la vie de François-Joseph, c’est avec le consentement d’Élisabeth, qui l’appelle affectueusement « l’amie ». Élisabeth appréciait l’actrice et avait de longues conversations avec elle et l’empereur, car elle savait que Katharina apportait à son mari la compagnie, l’affection et la passion qu’elle-même n’avait jamais pu lui donner.

Marie-Valérie ne se marie pas avant 1890. Son choix se porte sur l’archiduc François-Salvator de Habsbourg. Ce candidat n’est pas du goût de l’empereur, mais il peut compter sur le soutien d’Élisabeth, qui défend ardemment le droit de ses enfants à se marier par amour. L’impératrice assiste aussi à la désagrégation progressive du mariage de l’héritier du trône, Rodolphe, avec Stéphanie de Belgique, une jeune femme qu’Élisabeth juge arriviste et ambitieuse. Stéphanie est très conservatrice et traditionaliste, l’exacte antithèse de son époux cultivé, libéral et anticonformiste. Les sombres pressentiments d’Élisabeth se vérifient lorsque Rodolphe est retrouvé mort dans le pavillon de chasse de Mayerling le 30 janvier 1889, en compagnie de sa maîtresse, Marie Vetsera. Tout semble indiquer que le prince a d’abord tiré sur Marie avant de se suicider. La version officielle parle d’une aliénation mentale de l’héritier, mais l’ombre d’un crime d’État plane.

 

LE VISAGE TOUJOURS DISSIMULÉ

Après le décès de Rodolphe, Élisabeth n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle accuse la cour de Vienne d’être responsable de la mort de son fils et ne portera plus jamais de vêtements de couleur. Désormais drapée de deuil, elle voyage sans relâche, se dissimulant toujours derrière un grand éventail ou un voile, ou sous un pseudonyme qui lui permet de penser qu’elle passe inaperçue. Ce qui a toujours été considéré comme les « extravagances » de l’impératrice prend des proportions extrêmes lorsque le destin se révèle d’une cruauté implacable. Elle ne reviendra quasiment jamais à la Hofburg. Quand elle séjourne à Vienne, elle loge, seule, dans la villa Hermès, un petit palais construit dans le parc de Lainz sur ordre de François-Joseph, qui voulait disposer d’une résidence plus accueillante et plus commode pour la famille impériale.

Lors de l’un de ses nombreux voyages, le 8 septembre 1898, Élisabeth réside à l’hôtel Beau-Rivage de Genève. Deux jours plus tard, alors qu’elle s’apprête à monter sur le ferry qui doit l’amener à Montreux, elle est heurtée par un autre passager. Elle ressent une forte douleur au côté et s’évanouit une fois montée à
bord. Elle meurt l’après-midi même. Le voyageur maladroit est en réalité un anarchiste italien, Luigi Lucheni, qui lui a enfoncé une lime tout près du cœur. L'empereur refuse qu’Élisabeth repose là où elle le souhaitait, sur les rives de la Méditerranée, à Corfou ou à Ithaque. Sa condition d’impératrice exige en effet qu’elle soit inhumée dans la crypte de l’église des Capucins. C’est donc là qu’elle repose depuis, dans cette Vienne qu’elle n’aimait pas et qui ne la comprit jamais.

 

Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine

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