Vikings : des raids au duché de Normandie

En 911, le roi franc Charles le Simple négocie avec le chef viking Rollon le traité de Saint-Clair-sur-Epte. Il met ainsi fin à plusieurs décennies de troubles violents et constitue l’acte fondateur du futur duché de Normandie. mardi 24 mars 2020

De Pierre Bouet historien, spécialiste du monde anglo-normand
Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine

Le duché de Normandie n’est pas né, comme le voudrait la tradition, en 911, date du traité de Saint-Clairsur-Epte. Sa fondation résulte d’un processus long et complexe, connu grâce à Dudon, un chanoine de Saint-Quentin qui composa une Historia Normannorum entre 994 et 1015. De ce témoignage historique émerge un personnage central et encore énigmatique : le chef viking Rollon. 

Rollon serait originaire de l’actuelle Scandinavie. Selon les sagas islandaises, composées à la fin du XIIIe siècle par Snorri Sturluson, notamment la Saga du roi Harald à la belle chevelure, Rollon serait Rolf Ganger, fils de Rögnvald, jarl de la région de Möre ; Rolf aurait été banni de Norvège pour avoir pratiqué un pillage au cœur du royaume, en transgressant les ordres du roi Harald. Dudon et les sagas font donc de Rollon un personnage de haut rang, qui aurait refusé de se soumettre à l’autorité de son roi au moment où celui-ci tentait d’instaurer un pouvoir centralisé en Norvège.

Rollon aurait séjourné dans les îles situées au nord de l’Écosse (Shetland, Orcades ou Hébrides). Puis, après avoir essayé de s’établir dans le nord de l’Angleterre, il aurait décidé très vite de passer sur le continent, dans le pays des Walgres, situé à l’embouchure du Rhin et de la Meuse. Il serait arrivé en baie de Seine vers 876 – date donnée par Dudon – ou plus vraisemblablement vers 885-886, peut-être à l’occasion du grand siège de Paris, auquel, toujours selon Dudon, il aurait participé comme simple comparse sous l’autorité de Godfried, un autre chef viking. Il était déjà établi aux environs de Rouen, lorsqu’il lança ses deux expéditions contre la cité de Bayeux en 889, puis en 890 ; c’est lors de ce second siège qu’il s’empara de la ville et la pilla. Il s’appropria même une jeune femme du nom de Popa, la fille du comte Bérenger II de Neustrie, et en fit sa concubine. De cette union naquirent un fils, Guillaume « Longue Épée », et une fille, Gerloc, qui épousa Guillaume III Tête d’Étoupe, futur duc d’Aquitaine.

À Rouen, Rollon aurait fait la rencontre de l’archevêque de la ville, un certain Francon. Ce dernier serait venu au-devant du chef viking pour lui signifier que la cité avait subi de nombreux désastres, et que tous les cadres militaires, administratifs et religieux s’étaient enfuis depuis longtemps. Il demeurait seul pour assurer la protection d’un peuple sans défense et sans ressources. L’archevêque aurait eu alors l’idée de lui demander d’assurer la sécurité de Rouen, ce que Rollon aurait accepté. Mais si ce dernier avait trouvé un territoire tranquille pour s’y établir avec des troupes nombreuses, il ne renonça pas pour autant à entreprendre des raids de pillage et de destruction au cœur de la France, jusqu’en Auvergne : toute la Neustrie, entre Loire et Seine, eut à souffrir de ces visites intempestives. 

Cependant, de 885 à 911, Rollon semble avoir pris conscience que les Vikings se trouvaient dans une situation très différente de celle qu’avaient connue les générations précédentes. Celles-ci avaient pu aisément amasser des butins considérables en pillant l’or et l’argent qui se trouvaient aussi bien dans les monastères que dans les palais princiers. Mais, après un siècle de saccage, il ne restait plus guère d’or, d’argent et de monnaie. Rollon, comme les autres chefs de bandes scandinaves de l’époque, songea alors à s’établir définitivement sur une partie des territoires qu’il contrôlait, d’autant qu’il lui était impossible de retourner dans son pays, d’où il avait été chassé. 

 

PAÏENS ET CHRETIENS COHABITENT

Ces 25 années ne furent pas seulement consacrées à des opérations de pillages ; ses hommes s’étaient déjà installés dans des villages et sur des terres inoccupées, dont les anciens habitants étaient morts, enfuis ou réfugiés dans des lieux plus sûrs. Ils avaient sans doute, comme leur chef, trouvé concubines ou compagnes. Sans doute aussi les Vikings avaient-ils noué des relations pacifiques avec les indigènes et entrepris de commercer avec eux, notamment le produit de leurs butins. 

Ainsi, au cours de l’une des trêves du siège de Paris relaté par Abbon de Saint-Germain, « les païens et les chrétiens partageaient tout : maison, pain, boisson, routes, lits ; chacun des deux peuples s’émerveillait de se voir mêlé à l’autre. » Par-delà cette vision poétique des choses, il est vraisemblable qu’une sorte de modus vivendi s’instaura entre « païens » et « chrétiens » : la rapide intégration des Vikings ne saurait s’expliquer sans une longue période d’osmose, durant laquelle ces nouveaux venus ont pu découvrir les coutumes des indigènes et comprendre le fonctionnement des institutions franques. Rollon vivait aux côtés de la chrétienne Popa, qui élevait son fils héritier selon les préceptes de la foi catholique ; cette femme cultivée dut être pour Rollon une informatrice de choix dans l’approfondissement de la culture et de la civilisation carolingiennes. 

Le traité de paix de Saint-Clair-sur-Epte, conclu en 911, ne peut s’expliquer que par un sentiment d’épuisement mutuel des Vikings et des Francs. Selon Dudon, les Francs, fatigués par tant d’années de luttes sans victoires, auraient incité le roi Charles le Simple à concéder un territoire aux Vikings. Par ailleurs, les Vikings eux-mêmes auraient contraint leur chef Rollon à accepter les termes du traité. Dans un éloge de la terre normande, ils firent valoir les multiples avantages que représentait ce pays fertile, boisé et regorgeant d’animaux : « Cette terre, complètement abandonnée, dépourvue de guerriers et dont le sol n’a pas été travaillé par la charrue depuis longtemps, offre des arbres de qualité, est morcelée par le cours de rivières où pullulent diverses espèces de poissons, regorge de gibier, ne méconnaît pas la vigne et se révèle fertile pour peu que le sol ait été travaillé par le coutre de la charrue. Elle est bordée, d’un côté, par la mer susceptible d’apporter en abondance des marchandises diverses et, de l’autre, elle est séparée en quelque sorte du royaume de France par des cours d’eau qui transportent par bateau toutes sortes de produits ; elle sera d’une grande fertilité et d’une grande fécondité, pour peu que des gens en nombre en prennent soin : cette terre nous conviendra et nous nous en contenterons pour en faire notre lieu de séjour. » 

La défaite subie par Rollon devant la ville de Chartres le 20 juillet 911, au cours de laquelle il perdit plusieurs centaines d’hommes, fut sans doute l’élément qui fit aboutir un processus déjà engagé depuis longtemps. Le traité de Saint-Clair-sur-Epte se présente en effet comme le résultat d’une longue palabre entre le camp des Francs et celui des Vikings, de sorte que, au gré de ces échanges, les dispositions finales du traité diffèrent en de nombreux points des premières propositions. Rollon dispose d’un conseiller de choix dans cette délicate négociation : l’archevêque de Rouen, Francon. C’est lui qui est le pivot des négociations : il rend compte au roi Charles de ses rencontres avec Rollon et lui donne ses avis ; c’est encore lui qui rend compte à Rollon des propositions royales et qui lui donne de précieuses recommandations. Même si ce point ne fait pas partie des négociations ni du traité, la conversion est expressément conseillée à Rollon par Francon ; on pourrait y voir une incitation conforme à la vocation missionnaire d’un archevêque. Mais le propos de Francon est tout autre : il explique que, si Rollon se convertit à la foi chrétienne, « il pourra vivre en paix définitivement » avec les Francs, et surtout posséder une terre « que personne n’osera plus lui reprendre » ; il pourra épouser légitimement la fille du roi, voire nouer avec Charles un lien d’amitié. 

 

UN SERMENT FAIT SUR LES RELIQUES

Les deux armées se donnèrent rendez-vous sur les bords de l’Epte. Mais, au dernier moment, il y eut un coup de théâtre : Rollon posa deux nouvelles conditions que le roi et les Francs durent accepter. Rollon exigea tout d’abord une terre à piller, puisque le territoire concédé avait été durant de nombreuses années dévasté et saccagé. Rollon refusa la Flandre, que lui accorda d’abord le roi, mais accepta la seconde proposition royale : la terra britannica, soit les diocèses de Coutances et d’Avranches, ainsi que la région du Bessin, qui se situaient juste à l’ouest de la concession. Il exigea en second lieu un serment de tous les Francs (roi, abbés, évêques et comtes) sur des reliques ou des objets sacrés, car il savait que les Francs respecteraient un tel serment mieux qu’un simple engagement envers un païen : « Grâce à ce serment, il tiendrait, lui et ses successeurs, la terre de l’Epte à la mer, en alleu et en pleine propriété, pour toujours. »

On se plia aux nouvelles exigences du chef viking, mais on ne sait si l’épisode au cours duquel Rollon aurait refusé d’embrasser le pied du roi pour le remercier et envoyé un de ses hommes accomplir ce rite appartient à la légende ou à l’histoire. Ce qui est certain, c’est que l’on ne saurait mettre en doute la réalité de ce traité : nous conservons aujourd’hui une charte de mars 918, dans laquelle le roi des Francs reconnaît qu’il ne peut donner à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés la partie des terres de l’abbaye de la Croix-Saint- Leufroy « que nous avons accordées aux Normands de la Seine, c’est-à-dire à Rollon et à ses hommes, pour la sauvegarde du royaume ». Ce devoir pour Rollon de protéger le royaume en barrant la route à d’autres bandes vikings n’est pas expressément mentionné dans le traité, mais Rollon avait obligation de répondre à l’appel du roi en cas de menace. 

Devenu comte de Rouen, Rollon n’est donc plus ni pirate ni hors-la-loi ; il est désormais reconnu comme un grand du royaume de France. Il détient la totalité des pouvoirs régaliens : le roi de France n’a plus aucun droit sur ses terres, et la protection de l’Église relève de sa seule autorité. Le territoire normand, dont les frontières coïncident à peu près aux cours de la Bresle au nord, de l’Epte à l’est et de l’Avre au sud, est composé des diocèses de Rouen, d’Évreux et de Lisieux. À l’ouest, la frontière occidentale est moins marquée ; Dudon indique seulement que le pouvoir de Rollon s’arrête là où commence la terra britannica. 

Au lendemain du traité, Rollon doit relever plusieurs défis. Le premier est l’intégration de ses Vikings à la civilisation occidentale. Même si cette mutation ne fut pas aussi facile et aussi rapide que le laisse entendre Dudon, il reste qu’en une seule génération les Vikings ont adopté la langue et les coutumes des Francs, tout comme la foi chrétienne. Dès 912, Rollon se fait baptiser par l’archevêque de Rouen et, au sortir des eaux baptismales, il se fait appeler « Robert », du nom de son parrain, le duc de Neustrie. Le texte de Dudon suggère, en outre, que c’est par un acte d’autorité de leur chef que ses compagnons se font baptiser à leur tour et acceptent ensuite d’être instruits dans la foi chrétienne. Les jours suivants, Rollon fait des dons considérables à des cathédrales et à des monastères situés dans le territoire concédé (cathédrales de Rouen et d’Évreux, monastères de Jumièges et de Saint-Ouen de Rouen) et sur des terres où il n’a nulle autorité (cathédrale de Bayeux, monastère du Mont-Saint-Michel, abbaye de Saint-Denis). Pour effectuer ces choix, Rollon suit fidèlement les conseils de l’archevêque de Rouen.

Si l’abandon des rites païens fut difficile, l’adoption de la langue et des coutumes des Francs se révéla plus aisée. Plusieurs facteurs ont favorisé cette intégration. Les Vikings vivaient depuis près de 30 ans sur le sol neustrien et avaient nécessairement acquis les bases linguistiques indispensables pour une vie en société avec les indigènes : la très grande majorité d’entre eux abandonnèrent la langue norroise, parlée en Scandinavie, pour s’exprimer en normanno-picard, l’un des dialectes de la langue d’oïl parlée au nord de la Loire. En outre, la plupart vivaient en compagnie de concubines indigènes, qui élevaient dans leur langue, leurs traditions et leurs croyances les enfants nés de ces unions. La paix instaurée par le traité de 911 renforça ces tendances naturelles à l’intégration.

 

L’ANCIEN HORS-LA-LOI DEFEND L’ORDRE

Dès sa prise de pouvoir, Rollon, qui avait été durant de nombreuses années un fauteur de troubles et d’insécurité, dut imposer la paix publique à des sujets d’origines et de cultures diverses. Se côtoyaient désormais les Vikings compagnons de Rollon, mais aussi d’autres Vikings établis indépendamment de sa venue, des Anglais enrôlés de gré ou de force par Rollon lors de son passage en Angleterre pour pouvoir disposer d’une armée suffisante, les indigènes francs (paysans, artisans, marins, commerçants) qui avaient survécu en établissant des contacts plus ou moins éphémères avec les Vikings, les étrangers attirés par la paix enfin rétablie dans une riche région agricole. Parmi les grandes familles normandes du Xe et du XIe siècle, on trouve nombre de gens venus de Bretagne, d’Anjou, de Flandre, de France et de Bourgogne. 

La première tâche de Rollon fut de donner des terres dont chacun pourrait tirer sa subsistance. Selon Dudon, il « mesura la terre et la répartit entre ses fidèles au cordeau ». Cette opération cadastrale ne pouvait concerner que les terres inoccupées, du fait de la fuite des aristocrates francs et de la plupart des moines, généralement dotés d’immenses domaines. Cette répartition au cordeau est une coutume nordique qui distingue la parcelle bâtie et les terres à mettre en culture. Dudon évoque plus longuement les lois et les droits que Rollon impose avec l’accord des grands de son comté. Les exemples que Dudon retient concernent le vol et le brigandage : tel un prince carolingien, Rollon proclame le ban sur tout le territoire soumis à son autorité. Il interdit notamment que l’on ramène chez soi les éléments en fer de la charrue, ainsi que les animaux de trait : leur sécurité est garantie par la « paix du duc », qualifiée souvent de « paix de la charrue ». Tout contrevenant peut être puni de mort. 

De 911 à 927, Rollon exerça ses pouvoirs de comte franc, tout en continuant, semblet-il, ses activités de chef de bande. En 922, lorsque les grands du royaume franc remplacent Charles le Simple par Robert de Neustrie, celui-là même qui avait été le parrain de Rollon en 912, Rollon refusa de participer au complot et resta fidèle à Charles, avec lequel il avait conclu le traité de SaintClair-sur-Epte. Robert périt l’année suivante et fut remplacé par Raoul, comte de  Bourgogne, qui menaça la Normandie ; c’est, semblet-il, pour son ralliement tardif au nouveau 
roi que Rollon reçut, en 924, les deux diocèses de Bayeux et de Sées.

Devenu vieux, incapable de monter à cheval, Rollon fit du fils de Popa son héritier et le fit reconnaître par tous les grands du  comté : Guillaume Longue Épée succéda à son père vers 927. Rollon mourut vers 932 ; il fut inhumé dans la cathédrale de Rouen. Lors de la dédicace de la cathédrale romane en 1063 par l’archevêque Maurille, le tombeau fut déplacé et, à cette occasion, l’archevêque fit graver en lettres d’or une épita phe commençant ainsi : « Duc des Normands, terreur de ses ennemis, bouclier de son peuple, / Rollon gît au sein de ce tombeau sous cette inscription. » 

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