La ville aux mille et une églises survit à travers ses ruines

Le commerce et la foi occupaient une place importante à Ani, capitale de l’Arménie médiévale. Aujourd’hui, des ruines merveilleuses témoignent de son existence.

vendredi, 10 avril 2020,
De Antonio Ratti
L’église Saint-Grégoire l’Illuminateur d’Ani a été construite en 1215 le long de l’Akhourian, une rivière qui ...

L’église Saint-Grégoire l’Illuminateur d’Ani a été construite en 1215 le long de l’Akhourian, une rivière qui marque la frontière entre la Turquie et l’Arménie.

Photographie de FLORIAN NEUKIRCHEN/AGE FOTOSTOCK

Des églises médiévales isolées se dressent à l’est de la province de Kars en Turquie. De vastes prairies accueillent les débris des tours octogonales, des murs en ruine et des colonnes effondrées. Dans les gorges de l’Akhourian, la rivière qui marque la frontière entre la Turquie et l’actuelle Arménie, on aperçoit les vestiges d’un pont.

D’Ani, la capitale cosmopolite de l’Arménie médiévale, il ne reste plus que ces ruines. L’Arménie est un des premiers royaumes à avoir adopté le christianisme comme religion d’État en l’an 300 après J.-C. N’étant qu’une simple forteresse au 5e siècle, Ani devient la capitale de l’Arménie au 10e siècle. Les travaux de construction ont permis l’afflux d’une plus grande population qui a atteint 100 000 personnes. Son territoire parsemé d’édifices religieux lui a valu le surnom de « ville aux mille et une églises ».

Des fresques de la vie de Jésus et de Saint-Grégoire l’Illuminateur tapissent les murs de l’église Saint-Grégoire de Tigran Honents, dont la construction remonte au 13e siècle.

Photographie de IZZET KERIBAR/GETTY IMAGES

La ville, qui se trouve au carrefour des routes marchandes entre la mer Noire et la mer Caspienne, suscite l’intérêt de plusieurs puissances. Elle connaît des vagues d’invasion pendant plusieurs siècles et, inévitablement, se dégrade jusqu’à ne plus être que des ruines abandonnées.

 

LE CHOC DES EMPIRES

Ani est vouée à l’oubli depuis son absorption par l’Empire ottoman au 16e siècle, et jusqu’au début des années 1800 lorsque des voyageurs en provenance d’Europe commencent à se rendre à la ville médiévale. Les ruines d’Ani se situent sur une ligne de faille géopolitique au croisement de trois Empires : ottoman, perse et russe. Avec l’exacerbation des tensions, visiter les vestiges de la ville n’est pas sans danger.

Cependant, certains visiteurs ont réussi à susciter l’intérêt des chercheurs en décrivant la ville. En 1817, le diplomate écossais Robert Ker Porter fait part de ses impressions après son passage à Ani. Tout en restant vigilant dans un endroit où les « ruines sinistres » servent de cachette idéale aux « bandits sanguinaires », Ker Porter témoigne de son enthousiasme : « En entrant dans la ville, je suis surpris de constater que le sol est jonché de chapiteaux brisés et de frises aux ornements spectaculaires. Il y a aussi d’autres vestiges qui témoignent de la splendeur passée d’Ani. »

Certaines églises, écrit-il, sont mieux conservées que d’autres, mais « elles se dressent, seules, comme ces autres édifices que le temps et la destruction ont marqué d’une empreinte indélébile. »

L’Évangile selon Saint Jean, illustré par Sargis, un enlumineur arménien du 14e siècle, est exposé au Metropolitan Museum of Art de New York.

Photographie de ALBUM/METROPOLITAN MUSEUM OF ART

En 1839, le capitaine de l’armée britannique Richard Wilbraham s’extasie devant la solidité des remparts d’Ani et l’iconographie chrétienne. « On retrouve le symbole sacré du christianisme à divers endroits », note-t-il. « D’énormes blocs rouge sang forment des croix gigantesques autour des murs de la tour. Des croix qui ont résisté à la main destructrice des musulmans [sic]. » Les années qui passent et les conditions météorologiques continuent de faire des ravages à Ani. Ce n’est que quelques décennies plus tard que ces signes d’intérêt manifestés par les visiteurs ont trouvé écho auprès des archéologues. Ils décident alors de mener une enquête officielle.

 

CAPITALE DE L’AN MILLE

Le royaume médiéval d’Arménie s’étend bien au-delà des frontières du pays que nous connaissons aujourd’hui. Autrefois, les territoires ont subi des tentatives d’annexion perse, séleucide, parthe puis romaine. L’essor de ces empires a cependant été suivi de leur chute et l’Arménie a su conserver son identité. 

C’est en l’an 1001 après J.-C. que la construction de la cathédrale d’Ani s’est achevée aux mains de Trdat, l’architecte qui a également rebâti le dôme complètement détruit de la basilique Sainte Sophie de Constantinople. Ce n’est que deux siècles plus tard qu’on apercevra dans d’autres cathédrales européennes des modèles similaires à sa voûte sur croisée d’ogives. La cathédrale fut transformée en mosquée lors du pillage d’Ani par les Seldjoukides en 1064 avant de retrouver sa confession d’origine en 1124. Son dôme a été détruit par un tremblement de terre en 1319.

Photographie de JANE SWEENEY/AGE FOTOSTOCK

Le christianisme n’en est qu’à ses balbutiements mais se trouve déjà bien ancré dans l’histoire arménienne. La religion prend le dessus et l’Arménie chrétienne résiste aux Byzantins, aux Sassanides et aux Arabes musulmans.

Au 10e siècle, la dynastie bagratide s’empare du pouvoir au nord de l’Arménie. Le roi Ashot III (952-977) fait d’Ani sa capitale royale. Entre 977 et 989, son successeur, Smabat II, fait édifier des doubles cloisons et des tours rondes. La ville profite de sa mainmise sur une branche de la route de la soie pour s’enrichir. Ayant fait fortune, les dirigeants se mettent à construire plus d’églises. 

D’ÉGLISES ET DE CHAPELLES

Pionnière, l’église Saint-Grégoire d’Abougraments fait office de chapelle privée, spécialement construite pour la famille Pahlavuni, alors très influente. Comme nombre d’autres églises à Ani, l’emplacement est choisi de manière stratégique pour que la chapelle puisse être aperçue au loin.

La ville continue de prospérer au début du 11e siècle sous le règne de Gagik 1er. On y construit plus d’églises à l’aide de pierres basaltiques locales en alternant rouge, noir et jaune. Imposante, la cathédrale d’Ani, bâtie par l’architecte arménien Trdat, s’élève au-dessus des murs de la ville, aux côtés de trois autres églises, vers le milieu du 11e siècle. Le dôme de l’église du Saint-Rédempteur est exhaussé par un tambour entièrement arrondi et contient un fragment de la Sainte Croix.

En 1064, les Seldjoukides prennent d’assaut Ani. Depuis ce moment, la ville fait l’objet d’invasions successives. La dynastie musulmane des Cheddadides s’impose vers la fin du 11e siècle et bâtit, au cours de son règne, la mosquée de Manuchir. L’influence chrétienne reprend sous le règne du royaume de Géorgie qui a vu naître d’autres édifices religieux dont l’église Saint-Grégoire de Tigran Honents en 1215.

Plus tard au 13e siècle, Ani est saccagée par les Mongols. Cette période marque le début du déclin de la ville. La modification du tracé des routes commerciales prive Ani de ses revenus. En 1319, c’est un tremblement de terre qui donne à la ville le coup de grâce. Ani se retrouve sous domination safavide un moment, avant d’être complètement absorbée par l’Empire ottoman au 16e siècle. Plus tard, elle est complètement laissée à l’abandon. Dans cette ville jadis florissante, il n’y a plus âme qui vive.

 

ENTRE ESPOIR ET DÉSESPOIR

Dans les années 1890, Nikolay Marr, archéologue né en Géorgie, a mené des fouilles dans la ville d’Ani.

Photographie de ALAMY/ACI

En 1878, Ani et ses alentours tombent aux mains de l’Empire russe. Les découvertes d’explorateurs comme Ker Porter et Wilbraham éveillent l’intérêt de l’envahisseur pour ce lopin de terre où le christianisme d’Orient a pris vie. Dans les années 1890, la Russie finance une équipe dirigée par Nikolay Yakovlevich Marr, un chercheur d’origine géorgienne, pour entamer des travaux de fouille dans la ville.

Les études se poursuivent jusqu’en 1917. Petit à petit, on recolle les morceaux du passé majestueux de la ville. On apprend que des routes et des ponts ont autrefois enjambé les ravins vertigineux de la rivière.

L’Arménie continue cependant de crouler sous le poids des guerres. La Russie (et plus tard l’Union soviétique), ainsi que la Turquie, se disputent les territoires qui entourent les ruines d’Ani. C’est en 1915 que l’Empire ottoman commence à éliminer les populations arméniennes qu’il accuse de pactiser avec les Russes. Plus d’un million et demi de personnes ont perdu la vie, un carnage que nombre d’historiens considèrent comme le premier génocide de l’histoire. 

Pendant la deuxième moitié du 20e siècle, Ani se retrouve à cheval sur une autre ligne de faille géopolitique : à la frontière entre la Turquie, membre de l’OTAN, et l’Arménie sous contrôle soviétique. Son emplacement géographique en Turquie suscite beaucoup de controverse. En 2016, le site archéologique d’Ani est inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Les ruines, actuellement livrées à la nature, ont été envahies par différentes armées à travers les âges. Elles occupent une place importante dans le cœur des Arméniens. Après le génocide, elles sont un indicateur d’autant plus puissant des pertes qu’a subies l’Arménie et, surtout, de cette résilience hors pair qui lui est si propre.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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