Toutânkhamon ressuscité : quand Howard Carter découvrit son tombeau

Le 4 novembre 1922, Howard Carter est sur le point de renoncer à trouver la tombe de Toutânkhamon, lorsque son équipe met au jour un escalier… Retour sur l’une des découvertes les plus spectaculaires de l’égyptologie.

De Florence Quentin
Publication 16 avr. 2020, 14:54 CEST
Du masque en or de Toutânkhamon, Carter écrivait :  « Contrastant avec la couleur sombre du corps, ...

Du masque en or de Toutânkhamon, Carter écrivait :  « Contrastant avec la couleur sombre du corps, un magnifique masque d’or brillant, représentant le visage du pharaon, couvrait la tête et les épaules […]. Le masque d’or, spécimen unique de l’art antique, avait  une expression triste mais calme, suggérant la jeunesse prématurément surprise par la mort. » 

Photographie de pgaborphotos, istock via Getty Images

« Les mains tremblantes, je pratiquai une petite ouverture dans le coin supérieur gauche […]. Puis je plaçai une bougie devant l’ouverture, pour m’assurer qu’il n’y avait pas d’émanations dangereuses, élargis le trou et regardai. […] À mesure que mes yeux s’accoutumaient à l’obscurité, des formes se dessinèrent lentement : d’étranges animaux, des statues, et, partout le scintillement de l’or. Pendant quelques secondes – qui durent sembler une éternité à mes compagnons – je restai muet de stupeur. Et, lorsque lord Carnarvon demanda enfin : “Vous voyez quelque chose ?”, je ne pus que répondre : “Oui, des merveilles !”. »

Le récit d’Howard Carter, qui mit au jour la tombe de Toutânkhamon, ce pharaon obscur du Nouvel Empire (1335-1327 av. J.-C), est entré dans la légende des grandes découvertes archéologiques. Ce modeste hypogée niché dans les plis protecteurs de la Vallée des Rois allait dévoiler aux yeux du monde plus de 5 000 objets d’un prodigieux trousseau funéraire. Et éclairer les événements d’une XVIIIe dynastie finissante, l’une des époques les plus commentées de l’Égypte ancienne. 

Grâce au soutien du 5e comte de Carnarvon, qui a obtenu une concession dans la nécropole thébaine, Carter, professionnel scrupuleux et pugnace, cherche depuis 1917 une tombe inconnue au cœur de la Vallée des Rois. Le nom de Toutânkhamon, apparu à plusieurs reprises sur des objets et des inscriptions, le poursuit. Mais, jusqu’à ce mois de novembre 1922, ses recherches sont restées infructueuses ; son mécène lui annonce que cette saison de fouilles sera la dernière qu’il financera. 

 

L'ESPOIR REPOSE SUR UNE MARCHE

Le 3 novembre, déterminé, l’archéologue s’attaque à une zone peu explorée de la Vallée : celle des vestiges de cabanes qui abritaient les ouvriers de la tombe de Ramsès VI. Le lendemain matin, lorsqu’il arrive sur le site, « un silence inhabituel » l’accueille. Le petit porteur d’eau qui abreuve les ouvriers, en enfonçant sa jarre dans le sable, a révélé une marche taillée dans le roc… Carter, pour l’heure, refuse de s’abandonner à un quelconque enthousiasme, qu’il juge prématuré. Pourtant, à mesure que son équipe déblaie les marches, c’est tout un escalier qui se dessine : il mène à l’entrée d’une tombe, mais celle-ci a pu être pillée dans l’Antiquité, comme la plupart des grands hypogées de la Vallée… 

Comprendre : l'Ancienne Égypte

Au crépuscule de ce jour béni des dieux, alors que la 12e marche est dégagée, surgit enfin la partie supérieure d’une porte scellée : « C’était donc vrai ! », écrira Carter. « Des années de patient travail allaient enfin être récompensées ! J’avais eu raison de ne pas perdre foi en la Vallée. Fébrilement, je cherchai sur la porte quelque chose qui pût me dire qui était enterré là, mais je ne pus voir que les sceaux distinctifs de la nécropole royale : Anubis dominant les neuf ennemis de l’Égypte. » Cette représentation traditionnelle indique qu’un personnage de haut rang a bien été inhumé ici. Dissimulée par les cabanes des ouvriers, cette tombe pourrait-elle être intacte ? « Minute rare dans la vie d’un fouilleur ! », poursuit l’archéologue. « Seul avec mes ouvriers, je me trouvais peut-être, après des années de labeur relativement improductif, au seuil d’une importante découverte. Ce couloir pouvait, littéralement, mener à tout. Et je dus faire un immense effort pour me retenir d’abattre la porte sur-le-champ.»

Car « à tout seigneur tout honneur » : lord Carnarvon est en Angleterre, et Carter doit encore patienter jusqu’à l’arrivée de son mécène et alter ego. Le 6 novembre, le comte reçoit un télégramme qui le plonge dans une véritable béatitude : « Merveilleuse découverte dans la Vallée. Tombe superbe avec sceaux intacts. Attends votre arrivée pour ouvrir. Félicitations ». Le 23 novembre, il arrive à Louxor avec sa fille lady Evelyn Herbert. Quelques jours plus tard, en pénétrant dans la tombe de Toutânkhamon, tous trois entrent dans la postérité et, en même temps, redonnent vie à un jeune roi mort à seulement 17 ans. 

 

LE NOM DU ROI APPARAÎT SUR LA PORTE

Vallée des Rois, 26 novembre 1922, fin d’après-midi. Devant la porte se tiennent Carter, l’ingénieur Arthur Callender, lord Carnarvon et lady Evelyn. L’heure est enfin venue de pénétrer dans la tombe. Hélas, des signes montrent que les lieux ont déjà été visités par le passé : sur le mur, au pied de l’escalier, ils détectent des traces d’effraction ; des ouvertures ont été refermées et plâtrées, et de nouveaux sceaux, apposés. À ce moment précis, Carter, cet esprit méthodique qui a rassemblé pendant des années les moindres indices de la présence de la tombe de Toutânkhamon dans la Vallée des Rois, est-il taraudé par le doute ? 

La porte abattue, un couloir en pente révèle des gravats mêlés à des fragments d’objets : les voleurs, dérangés au cours de leur effraction, les ont abandonnés derrière eux. Les ouvriers déblaient la galerie inclinée qui s’enfonce dans la tombe. En fin d’après-midi, l’équipe arrive devant une deuxième porte qui mentionne, divine surprise, le nom du roi-adolescent. Carter y pratique une petite ouverture et avance une bougie. Devant ses yeux incrédules se dessinent les contours d’un bestiaire fantastique, un prodigieux bric-à-brac mêlant statues, meubles et chars, tous très bien conservés : le trousseau funéraire d’un roi. 

La version officielle stipule que les quatre découvreurs se contentent d’un regard, referment l’ouverture pratiquée et remontent à l’air libre. Cependant, certaines sources ont montré que le trou a été suffisamment agrandi pour qu’ils aient pu entrer un à un dans la tombe. Dans l’antichambre règne une atmosphère ineffable : personne n’a pénétré dans ces lieux depuis l’Antiquité ; des parfums y flottent encore, des fleurs ont été déposées par une main féminine.

Et partout des artefacts somptueux, serrés les uns contre les autres, comme ces lits funéraires à tête d’animaux ou ce trône doré enveloppé dans du lin noir, que Carter qualifiera de « plus belle chose qu’[il ait] jamais vue en Égypte ». Deux statues noir et or à l’effigie du roi, dont le regard de calcite et d’obsidienne semble ouvrir fixer ces modernes intrus, veillent devant une porte murée. Pourrait-elle cacher la chambre funéraire de Toutânkhamon ? Sans hésiter, Carter descelle les blocs d’une ouverture qui a été rebouchée après le forfait des voleurs et se glisse jusqu’au sol d’un étroit passage. Il reste pétrifié : devant lui se dresse un mur d’or, qui se révèle être une imposante chapelle en bois doré. Il vient de pénétrer dans la chambre funéraire du roi. 

 

ANUBIS, NOIRE SENTINELLE DE LA MORT

Face à Carnarvon et à sa fille, l’archéologue tire les verrous de la chapelle : un linceul de lin arachnéen cousu de dizaines de marguerites de bronze doré laisse apparaître une deuxième porte. Une corde tressée relie les sceaux de la nécropole royale – intacts, cette fois. Les chapelles abritant le sarcophage et la dépouille de Toutânkhamon seraient donc inviolées… Dans l’angle nord-est de la chambre funéraire, sa lampe révèle une petite pièce, la « salle du trésor », où trône la statue du dieu-chacal Anubis. Derrière le hiératique gardien de l’au-delà se dessine une chapelle en bois doré, abritant les vases canopes aux viscères du roi et protégée sur ses quatre faces par des déesses au corps gracile. 

Mais cette exploration est illicite, et il ne faut pas attirer l’attention – ni les foudres – du service des Antiquités égyptiennes avant la visite officielle des autorités. Carter dépose donc une grande corbeille en osier et une botte de roseaux pour dissimuler l’ouverture qu’il a pratiquée dans la porte menant à la chambre funéraire. Ce collectionneur averti a conscience de vivre « le jour entre les jours, le plus merveilleux qu’il [lui] ait été donné de vivre, et qui à [s]on sens restera inégalé ». 

Il ne sait pas encore qu’il lui faudra 10 éprouvantes années pour dégager la tombe numérotée KV62, et pour classer, étudier, restaurer ses 5 398 objets. L’euphorie retombée, les difficultés se multiplient. Le service des Antiquités égyptiennes modifie les règles juridiques concernant le partage des objets issus de fouilles. Fini le « 50/50 » entre l’État et les fouilleurs : désormais, on choisira, au bénéfice de l’Égypte, tout ou partie des découvertes. Carnarvon est furieux : il comptait récupérer une partie des fonds qu’il avait engagés durant toutes ces années. Par ailleurs, en accordant l’exclusivité des droits au Times contre un contrat très avantageux, il s’aliène aussi la presse internationale.

Confronté à mille difficultés, Carter doit quant à lui inventer sans cesse des solutions pour restaurer ces objets d’une valeur inestimable. Face à ce défi de taille, il en appelle aux meilleurs spécialistes : son assistant Callender, le conservateur Arthur Mace, le chimiste Alfred Lucas, les épigraphistes sir Alan Gardiner et Henry Breasted. Quant aux photos d’Harry Burton, elles seront une source précieuse de renseignements sur l’ordonnancement de la tombe et contribueront largement au rayonnement – et à la légende – du jeune roi.  

Sans cesse dérangé par d’illustres visiteurs et pris dans ses démêlés avec les autorités, Carter, dont le caractère peu diplomate a toujours joué contre lui, poursuit tant bien que mal son délicat inventaire : la tombe de Séthi II, abritée par la falaise des ardeurs du soleil, sert d’entrepôt et de laboratoire photographique. La distance qui sépare les deux hypogées permet aux touristes et à la presse d’assister au spectaculaire défilé des artefacts, sous les applaudissements et le crépitement des flashs. En mai 1923, les 500 objets de la seule antichambre sont acheminés par le Nil vers la capitale et exposés au Musée égyptien du Caire. Un mois plus tôt, Carnarvon est mort : son décès soit disant inexpliqué déclenchera le mythe de la « malédiction » de la tombe, dont le lord aurait été la première victime pour avoir dérangé le sommeil éternel de Toutânkhamon !

 

UNE DALLE DE SARCOPHAGE DE 1250 KILOGRAMMES

La saison de fouilles de 1924 permet de démonter les chapelles funéraires : la première en révèle trois autres, en bois plaqué d’or incrusté de faïence aux motifs de piliers djed (la stabilité, associée à Osiris) et de nœuds tit (symbole d’Isis). Le 3 janvier, Carter tire les verrous de la quatrième chapelle : elle dévoile un somptueux sarcophage de quartzite jaune doré. Les déesses protectrices du défunt, Isis, Nephtys, Selkis et Neith, en occupent chacune l’un des quatre angles, le visage tourné vers le chevet du roi, leurs ailes déployées autour de son corps osirifié. 

Le 12 février 1924, on sangle fermement la dalle du sarcophage en granit rouge de 1 250 kilos et l’on actionne le système de levage : le premier cercueil en bois doré surgit de son sommeil éternel. L’or ruisselle sous les lampes, l’Osiris-Toutânkhamon arbore les symboles de la royauté : la crosse et le flagellum. Un an plus tard, le couvercle du cercueil extérieur est ôté, puis le deuxième, recouvert de feuilles d’or incrustées de pâte de verre imitant le jaspe rouge, le lapis-lazuli et la turquoise. Le troisième cercueil, pesant 110 kilos d’or massif, porte des reliefs figurant les déesses Isis, Nephtys, Nekhbet et Ouadjet, le tout rehaussé de pierres, de pâte de verre et de faïence. 

 

UN PHARAON SORTI DE L'ANONYMAT

La « rencontre » tant attendue par Carter se profile enfin. Linceuls noircis, onguents dégradés : de cet amas poisseux émerge soudain le légendaire masque d’or poli à l’image du roi, qui couvre la tête, les épaules et la poitrine de la momie de Toutânkhamon. Entre les différentes couches de bandelettes, 143 pièces d’orfèvrerie – amulettes protectrices, bijoux – sont mises au jour. Lors de la saison 1926-1927, Carter aborde enfin la « salle du trésor » et commence le transfert de ses merveilles. Le 8 janvier 1928, la tombe est ouverte au public. En février 1932, les derniers objets sont envoyés au Musée égyptien du Caire.

Ce que le découvreur de la KV62 a accompli est considérable : trier, décrire, dessiner, numéroter et conserver des chefs-d’œuvre uniques, extraordinairement précieux et fragiles. Ce formidable archéologue autodidacte, qui publiera un beau livre de vulgarisation en trois volumes, The Tomb of Tut-AnkhAmen, mais ne parviendra jamais à écrire le grand ouvrage scientifique qu’il ambitionnait, s’éteint en Angleterre le 2 mars 1939. Grâce à cette fabuleuse découverte, Toutânkhamon, le roi-adolescent dont ses successeurs avaient fait disparaître jusqu’au nom, le vouant  ainsi au néant, est devenu l’icône absolue de l’Égypte ancienne.

L’intégralité du trésor de ce pharaon sera bientôt présentée dans le futur Grand Musée d’Égypte, à Gizeh, dont l’ouverture partielle est prévue en 2020. Sa momie repose quant à elle sous un linceul immaculé, dans sa « Demeure d’éternité » de la Vallée des Rois, témoignage de ce souverain réhabilité grâce à une magistrale quête archéologique. 

 

Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine
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