Ces feintes des Alliés ont contribué au succès du Débarquement

Divisions fantômes composées de chars en caoutchouc, faux messages radios, poupées larguées en parachute… Le Débarquement n’aurait peut-être pas été possible sans une vaste opération de désinformation destinée à faire douter les Allemands.

Tuesday, June 30, 2020,
De Corinne Soulay
Prise d’assaut des plages. Après des mois de planification top secrète, les troupes de l’armée américaine débarquent ...

Prise d’assaut des plages. Après des mois de planification top secrète, les troupes de l’armée américaine débarquent d’une péniche de débarquement à Omaha Beach, en Normandie, le 6 juin 1944 : Jour J.

Photographie de Granger/Album

Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, aux alentours de minuit, 500 parachutistes sont largués par l’aviation britannique dans le ciel de Normandie. Ils atterrissent dans la région d'Yvetot, de Saint-Lô, dans le sud de Caen et à l'est de l'Orne, dans un brouhaha de fusillade…

Des soldats anglais sonnant le début du Débarquement ? Non, plutôt le bouquet final d’une vaste opération d’intoxication débutée des mois plus tôt et destinée à semer la confusion chez les Allemands. Les parachutistes sont en réalité des poupées de toile – baptisées « Rupert » – remplies de sable ou de paille et équipées de charges explosives pour simuler une attaque.

« La réaction des Allemands est immédiate : 1500 soldats sont détournés vers ces sites pour affronter ces mannequins », pointe l’historien Jean-Charles Foucrier, chargé de recherche et d’enseignement au service historique de la Défense et auteur du livre La Guerre des scientifiques. Autant d’hommes qui ne sont donc pas là pour accueillir les Alliés affluant par les plages ou les vrais parachutistes : le coup de bluff a fonctionné. Et ce n’est pas le seul.

Retour en arrière, fin 1943 : Roosevelt, Churchill et Staline, réunis à Téhéran, entérinent l’opération Overlord qui prévoit le Débarquement en Normandie. Parallèlement, ils valident aussi un ensemble de mesures de désinformation destinées à optimiser les chances de réussite du projet en induisant les Allemands en erreur sur le site choisi pour l’attaque. Nom de code : Bodyguard.

L'Opération Overlord a été protégée des Allemands par l'Opération Bodyguard, inspirée par la remarque de Churchill selon laquelle la vérité en temps de guerre devrait toujours être «assistée par un garde du corps des mensonges». Cela impliquait de simuler des préparatifs de débarquements ailleurs pour maintenir les forces allemandes dispersées. Les tromperies tactiques comprenaient le largage de mannequins en parachute, comme celui-ci, pour distraire les Allemands des incursions de vrais parachutistes.

Photographie de Kenneth W. Rendel, Musée International de la Guerre II

L’Opération Titanic et ses poupées Rupert en sont l’un des nombreux volets. « Le Général américain Eisenhower, chargé de planifier le Débarquement, avait été impressionné par la rapidité de la réplique allemande lors de celui en Afrique du Nord en novembre 1942, explique Yvonnick Denoël, historien, éditeur et auteur de Mémoires d'espions en guerre, 1914-1945. Leurs blindés avaient contre-attaqué presque immédiatement et les Alliés avaient failli être rejetés directement à la mer. Il voulait à tout prix éviter cela en Normandie. »

 

CHARS GONFLABLES ET DIVISIONS FANTÔMES

A l’époque, les forces de l’Axe sont déjà durement éprouvées. Début 1943, la Bataille sanglante de Stalingrad a marqué un tournant dans la Seconde Guerre mondiale et, en juillet, le succès du débarquement en Sicile a contribué à les fragiliser davantage. L’hypothèse d’un débarquement sur les côtes françaises se dessine progressivement. Mais où précisément ? Les Allemands sont persuadés que celui-ci aura lieu dans le Pas-de-Calais, site stratégique du fait de sa proximité avec les côtes anglaises. C’est d’ailleurs là qu’ils installent leur 15 e armée, la plus importante.

Pour confirmer cette théorie, les Alliés ne lésinent pas sur les moyens. Dans le sud-est de l’Angleterre, ils mettent en place ce qui est censé être le FUSAG (First United States Army Group), soit plusieurs groupes armés dirigés par le général Patton, bien connu des Allemands. En réalité, il s’agit de divisions fantômes. Des tentes sont installées, ainsi que des structures gonflables, telles des tanks ou des bateaux en caoutchouc, mais aussi des infrastructures factices, comme des quais et terminaux pétroliers. Vue de haut, la supercherie est totale.

« L’objectif est de berner la reconnaissance aérienne allemande afin qu’ils prennent des photos et croient à une présence massive de forces armées juste en face du Pas-de-Calais, commente Jean-Charles Foucrier. Aujourd’hui, on sait qu’en 1944 l’aviation allemande est très affaiblie et qu’il y a sans doute très peu de vols de reconnaissance qui vont jusqu’en Angleterre. On n’est donc pas vraiment sûr que ça ait influencé les Allemands. » Mais les Alliés ne veulent rien laisser au hasard.

Les leurres comprenaient également de faux avions de guerre qui étaient placés là où les pilotes de reconnaissance allemands pouvaient les repérer.

Photographie de U.S. National Archives

Pour parfaire le tableau, Patton parade dans la région et les journaux britanniques jouent le jeu. « Ils font état d’incidents accréditant de l’activité dans la zone. De fausses annonces de mariages entre des soldats et des femmes des villages alentour sont même publiées. Et surtout, des communications radios confirment cette présence », précise Yvonnick Denoël.

Cette mise en scène digne d’une superproduction hollywoodienne participe de l’opération dite Fortitude sud. Parallèlement, l’opération Fortitude nord, qui use essentiellement de messages radios mensongers, laisse croire à l’installation d’une armée britannique en Ecosse, prête à attaquer la Norvège. Le but ? Eviter que les Allemands ne concentrent tous leurs renforts en France.

 

AGENTS DOUBLES ET FAUX BOMBARDEMENTS

L’intoxication ne s’arrête pas là. « Des programmes radios animés depuis la Grande Bretagne, mais supposés être émis en France occupée, sont écoutés par des soldats allemands et vont dans le sens d’un débarquement dans le nord de l’Hexagone », ajoute Jean-Charles Foucrier.

Afin de semer encore davantage le doute sur le moment et le lieu de l’action, on fait même appel à un sosie du général britannique Montgomery. L’acteur et soldat Clifton James, remarqué pour sa ressemblance avec le célèbre militaire, est envoyé en Afrique du Nord en 1944 pour répandre la nouvelle d’une offensive en Méditerranée. Les Alliés peuvent aussi compter sur des agents doubles. Parmi les plus célèbres, l’Espagnol Joan Pujol, alias « Garbo », a toute la confiance des nazis, certains qu’il anime un important réseau d’agents infiltrés dans les services secrets anglais. En réalité, ses contacts sont imaginaires et ses renseignements trompeurs.

Les Allemands sont-ils dupes de ces manipulations ? « Difficile de le savoir après coup, certains plans ont peut-être échoué, estime Yvonnick Denoël. Disons que ce faisceau d’indices convergents forme une jolie musique pour les Allemands. Certes il y a des bruits discordants qui laissent penser qu’il se passe des choses en Normandie. Mais, c’est un processus cognitif classique, on préfère croire à la jolie mélodie plutôt qu’aux dissonances.»

À l’approche du Jour J, l’usage de la ruse ne faiblit pas, impliquant parfois des sacrifices. « Des résistants français sont mis à contribution, précise le spécialiste. On leur donne de faux renseignements afin qu’ils les transmettent s’ils se font torturer. » Des bombardements ont aussi lieu dans le nord de la France pour faire diversion, faisant des morts et d’importants dégâts.

Alors que les planificateurs d'Overlord produisaient des cartes détaillées de la Normandie, les cerveaux des gardes du corps ont concocté une force d'invasion fictive : le FUSAG (premier groupe de l'armée américaine). Le général Patton (à gauche) est le chef du FUSAG jusqu'à ce qu'il prenne en charge une véritable armée en France en juillet 1944.

Photographie de Photoquest/Getty Images

Dans la nuit du 5 au 6 juin, en même temps que les faux parachutistes de l’Opération Titanic, une offensive aérienne est également simulée dans le Pas-de-Calais. Les avions larguent des bandelettes d’aluminium qui apparaissent sur les radars allemands comme des traces laissées par des bombardiers. Ces opérations de tromperie sont un tel succès que, même après le débarquement en Normandie, Hitler reste persuadé que celui-ci sera suivi par une seconde attaque dans le nord.

 

LES ANGLAIS, MAÎTRES DANS L’ART DE L’INTOXICATION

Ces coups de bluff ont-ils pour autant été décisifs pour la victoire ? « Dès le début, les Allemands pensaient que le débarquement aurait lieu dans le Pas-de-Calais, ça n’a fait que les conforter dans leur avis, tempère Jean-Charles Foucrier. S’ils avaient compris plus tôt que ça se passerait en Normandie, auraient-ils été assez rapides pour réagir ? Pas sûr : à l’époque, leur armée est peu mobile, elle manque de sous, d’essence, les trains ont été démolis et, même si elles avaient tenté un report vers les côtes normandes, leurs troupes auraient été vraisemblablement attaquées par l’aviation alliée. Cela a été utile, mais est-ce que c’était nécessaire ? Ce qui est sûr, c’est que cela a été l’un des paramètres d’une stratégie globale et que ça a sûrement permis de sauver des vies. »

Dans cet usage de la ruse, les Anglais ont montré une véritable expertise. Dès 1941, Churchill avait créé la London Controlling Section (LCS), un organisme secret chargé de mettre en œuvre ces missions de désinformation pendant toute la durée du conflit. « En avril 1943, l’opération Mincemeat (littéralement « chair à pâté ») avait ainsi déjà permis d’orienter les Allemands vers un débarquement en Sardaigne et en Grèce plutôt qu’en Sicile, indique Yvonnick Denoël. Pour ce faire, un cadavre grimé en officier anglais, en possession d’une valise contenant des documents confidentiels allant dans ce sens, avait été abandonné près des côtes espagnoles. Les Anglais savaient que le régime de Franco, en bonne entente avec l’Allemagne, ferait passer le message. » Pour compléter le personnage, les poches du défunt contenaient des lettres d’amour et des photos d’une fiancée fictive, « Pam ». Le plan était osé, sa réussite a été totale.

En réalité, l’utilisation de la duperie en temps de conflit n’a rien de nouveau. « C’est déjà un volet important de l’Art de la guerre de Sun Tzu chez les Chinois et, dans l’Antiquité, les Grecs appelaient cela la mètis, souligne l’historien. Les Britanniques ont juste réussi à renouveler cet art du stratagème militaire. » Des manœuvres dont on se sert encore aujourd’hui. À une différence près : avec l’avènement d’internet, la donne a changé. « Aujourd’hui, l’intoxication passe par les réseaux sociaux et les cyberattaques qui visent à déstabiliser des Etats, analyse Yvonnick Denoël. Et de ce point de vue, ce sont les Russes qui ont pris de l’avance. »

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