Le football, instrument de propagande et de résistance pendant la Seconde Guerre mondiale

Pour l’Allemagne nazie, le sport était un outil de propagande, servant à la fois à sympathiser avec les populations vaincues et à démontrer la supériorité de la « race aryenne », jusque dans les camps.

Publication 16 juin 2020 à 10:30 CEST, Mise à jour 5 nov. 2020 à 06:29 CET
Le match FC Start contre Flakelf

Le match FC Start contre Flakelf

Fin de partie pour les championnats de football. Stoppés depuis la mi-mars, du fait de la crise sanitaire, ils ne devraient reprendre, en France, qu’en septembre prochain. Une mesure radicale, quasiment sans précédent : même au plus fort de la Seconde Guerre mondiale, les matchs n’avaient jamais cessé. Un article publié dans la revue Soccer & Society revient sur l’instrumentalisation de la pratique du ballon rond pendant le conflit.

Malgré l’effet dévastateur de la Seconde Guerre mondiale en Europe, en termes de pertes humaines et de destruction d’infrastructures, les footballeurs ont continué à pratiquer leur sport. Parfois dans des conditions extrêmes : l'étude rapporte que des parties officielles se jouaient alors que le bruit des chars était perceptible alentours et que des balles fusaient à proximité du terrain.

« Tout a été fait pour que les championnats des ligues de football et les autres tournois soient maintenus, tant chez les Alliés que dans les pays de l’Axe, pointe Jorge Tovar, professeur au département économique de l’Université des Andes en Colombie, auteur de l’étude. Il était nécessaire de divertir la population afin qu’elle se focalise sur autre chose que sur les événements tragiques. »

De plus, pour l’Allemagne nazie, le sport était un outil de propagande, servant à la fois à sympathiser avec les populations vaincues et à démontrer la supériorité des Allemands et de la « race aryenne ».

 

LE SPORT COMME BIAIS DE RECRUTEMENT

Du côté de l’Axe, des compétitions étaient régulièrement organisées au sein du Troisième Reich et chez ses alliés : l'Italie, la Croatie, la Roumanie, la Finlande et la Hongrie. En Pologne, premier pays envahi en septembre 1939, l’Allemagne a certes annulé le championnat national - qui n’a repris qu’en 1946 -, mais des face-à-face ont continué à avoir lieu en Silésie, une région du sud-ouest, vue par les nazis comme partie intégrante du Troisième Reich.

Certaines équipes participaient donc à la coupe allemande. « En acceptant de jouer pour l’Allemagne, ces joueurs pouvaient parfois prétendre à des faveurs, par exemple obtenir une protection pour leurs proches », précise Jorge Tovar. Après-guerre, beaucoup d’entre eux furent cependant considérés comme des traîtres et emprisonnés.

Dans les autres régions polonaises, il arrivait que les soldats allemands affrontent des équipes locales, qui remportaient parfois la victoire, comme à Rybnik en 1943. Des tournois illégaux étaient aussi organisés. À l’automne 1940, le stade national de Varsovie a ainsi accueilli seize équipes polonaises. Lorsqu'ils étaient découverts, ces événements étaient durement réprimés, les soldats n'hésitant pas à tirer sur les supporters (1943, Konstancin) et à envoyer les footballeurs dans les camps  de concentration (1943, Milanówek). 

 

LE FOOTBALL DANS LES CAMPS

Paradoxalement, ces lieux d'enfermement ont aussi donné lieu à des tournois. Des rencontres sportives qui revêtaient une importance particulière pour les prisonniers. Dans son étude historique, Jakub Ferenc de l’université privée Collegium Civitas de Varsovie, rapporte les propos des détenus du camp de Gross-Rosen, en Silésie. Ceux-ci sont unanimes : « Jouer au football était une occasion unique de se sentir à nouveau comme un être humain ; c'était le seul moment où tous les gens dans ce lieu mauvais étaient égaux. » 

Poster du « Match de la mort », organisé le 9 aout 1942 à Kiev, alors occupé par les allemands, entre l’équipe soviétique FC Start, formée d’anciens joueurs du DynamoKiev et  l’équipe allemande Flakelf.

Comment étaient constituées les équipes ? À Gross-Rosen, les joueurs étaient d’abord sélectionnés selon les tâches qu’ils effectuaient dans le camp. On trouvait ainsi l’équipe des travailleurs des carrières ou celle des constructeurs. Puis, à partir de 1943, lorsque le nombre de prisonniers a considérablement augmenté, les tournois se sont transformés en compétition internationale, avec des rencontres entre équipes polonaises, allemandes, tchèques ou soviétiques.

Las, une fois le coup de sifflet final donné, les nazis n’étaient pas toujours fair-play en cas de défaite. « Quelques heures seulement après un match remporté par les prisonniers polonais contre l'équipe SS du camp de concentration de Gross Rosen (1:0) et peu de temps après avoir bu de la bière ensemble, tous les prisonniers ont été violemment battus (certains d'entre eux - à mort) par leurs tortionnaires allemands », précise Jakub Ferenc.

 

LE BALLON ROND FAIT DE LA RÉSISTANCE

En France également, les compétitions se poursuivent pendant la guerre. Après la reddition en 1940, les équipes sont divisées, comme le reste du pays, en deux zones - le nord, sous contrôle allemand et le reste sous le régime de Vichy -, les gagnantes de chaque zone disputant la finale. Cependant, seul le Championnat de France 1943-1944 ira jusqu’à son terme et donnera lieu à un vainqueur : l'équipe fédérale Lens-Artois.

En Alsace annexée, le Sporting Club Red Star est, quant à lui, saisi par l'Allemagne et contrôlé par les SS. Comme en Pologne, les joueurs doivent évoluer dans le championnat allemand et portent sur leur maillot la tête de mort et le sigle de la Schutzstaffel. Pour renforcer leur équipe, ses nouveaux dirigeants tentent de recruter Oscar Heisserer, meilleur joueur français et licencié du Racing club de Strasbourg, adversaire historique du Red star. Impensable pour le footballeur : Heisserer refuse la proposition et se voit contraint de fuir en Suisse.

Ailleurs en Europe, la situation est contrastée, mais, globalement, la pratique du ballon rond reste vivace. Autorisées malgré l’occupation, les rencontres perdurent ainsi aux Pays-Bas. « Le nombre de joueurs et de supporters y a même augmenté durant la guerre », pointe l’étude. Quant à l’Angleterre, après avoir suspendu tous ses matchs au début du conflit, elle décide finalement de relancer les compétitions à des fins de divertissement, mais seulement au niveau régional pour limiter les dépenses en essence des fans et des joueurs. Un succès : 82 équipes sur 88 y participeront.

Finalement, seule la Norvège fait figure d’exception : le parti nazi norvégien ayant tenté de prendre la direction des clubs du pays, une « grève sportive nationale » est lancée. Les joueurs, les fans et les managers, pour la plupart, choisissent de ne plus pratiquer ou alors seulement lors d’événements sportifs illégaux, durant lesquels avaient d’ailleurs lieu des recrutements pour la résistance.

En Allemagne et en Italie, en revanche, les manifestations footballistiques perdurent jusqu'aux dernières heures du conflit. En Italie, le championnat national cesse seulement en 1943 lorsque, après des défaites majeures en Afrique, Mussolini est arrêté par le roi Victor Emmanuel III. Même alors qu’elle perd la guerre, l'Allemagne maintient ses matchs officiels. En avril 1945, Hambourg accueille ainsi la dernière rencontre organisée dans l'Allemagne nazie. Hitler se donne la mort le lendemain.

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