Les monuments aux morts, témoins des vivants

Ils ont beau être faits de pierre, de fonte ou de bronze, les monuments aux morts qui parsèment les communes françaises ont des choses à dire sur leur époque.

Wednesday, July 1, 2020,
De Manon Meyer-Hilfiger
Péronne (80). Femme tendant le poing au-dessus d'un soldat mort, souvent interprété comme une mère pleurant ...

Péronne (80). Femme tendant le poing au-dessus d'un soldat mort, souvent interprété comme une mère pleurant son fils.

Photographie de Martine Aubry

Un casque guerrier vissé sur le crâne, un regard résigné... et puis, plus de mâchoires. Un trou béant à la place de la bouche. Cette statue de femme à Trévières, dans le Calvados, a été défigurée par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Erigé en 1920, elle commémorait les morts de 14-18. Aujourd’hui, et ce depuis 1944, elle a bel et bien, elle aussi, la “gueule cassée”, comme des milliers de combattants français de la Première Guerre mondiale.

Le parallèle était si éloquent que la municipalité a choisi de ne pas restaurer la statue. Ici, le temps, l’histoire et une pincée de hasard – ou de destin, appelez cela comme vous voulez – ont contribué à forger cette statue mémorielle. Ailleurs, dans quasiment toutes les 36 000 communes qui ont érigé des monuments à leurs morts dès la Première Guerre mondiale, ce sont bien les mains des hommes qui ont construit ces structures, décidé des symboles et des noms que l’on inscrit sur les plaques. Les monuments aux morts racontent surtout les histoires des vivants.

 

L'ESPRIT DE REVANCHE EN MONUMENT

Et les vivants, à la fin de la guerre de 14-18, ont cru avoir eu leur revanche sur la défaite de 1870 face à la Prusse. Figures de poilus écrasant un aigle – symbole de l’Allemagne – avec leurs fusils, coqs fiers, femmes allégories de la victoire… Les monuments et leurs statues, plus ou moins élaborés en fonction des moyens des communes, l’affirment : nos aïeuls avaient eu leur victoire. « On compte seulement six monuments aux morts pacifistes, sur les 36 000 de la Première Guerre mondiale.

Trévières (14). Statue sculptée en 1921 pour rendre hommage aux soldats morts pour la France lors de la première guerre mondiale, le conflit des gueules cassées. Elle a été défigurée par un obus de marine, tiré depuis Omaha, lors de la seconde guerre mondiale. La commune a choisi de conserver cette statue telle quelle avec le visage emporté. Sur le monument, une plaque rappelle la bataille de Normandie.

Photographie de Christophe Cmaus

Aujourd’hui tout le monde est pacifiste, donc on pense que nos arrières grands-pères l’étaient aussi. Ce n’est pas le cas », recadre l’historienne Annette Becker, autrice de nombreux ouvrages sur la Grande Guerre. Parmi les monuments qui font figure d’exception, celui de Gentioux-Pigerolles, en Creuse. En bas d’une colonne où sont listés les morts aux combats, une statue d’écolier lève le poing sous l’inscription : « Maudite soit la guerre ». A l’époque, la formule détonne tellement que la préfecture refuse d’être représentée lors de l’inauguration. « Même au sein de la commune, il y avait des manifestations. Tout le monde était d'accord que la guerre ne devait plus jamais se reproduire, mais il y avait beaucoup d'esprits revanchards », analyse Martine Aubry, ingénieure de recherche à l’université de Lille, administratrice de la base de données « monuments aux morts ».

Sur la plupart des monuments, c’est plutôt « Morts pour la France » que l’on trouve gravé dans la pierre. La formule, consacrée en 1915 par une loi, ouvre des droits pour les familles des anciens combattants, et oblige les maires à inscrire le nom du soldat sur le monument. Elle donne aussi un sens à cette boucherie. Avec 1,5 million de disparus côté français, il fallait bien être mort pour quelque-chose. Partout, donc, on est mort pour la France et on en est fier. Partout, ou presque.

 

LE CAS PARTICULIER DE L'ALSACE-LORRAINE

En Alsace-Lorraine, région allemande pendant la guerre, redevenue française en 1918, il n’est en effet pas concevable de dire que les soldats sont morts pour la France, puisqu’environ 300 000 Alsaciens-Lorrains ont combattu sous l’uniforme allemand. Des frères ou des cousins pouvaient se retrouver face à face dans les tranchées. Sur les monuments, les communes préfèrent donc les plus sobres « À nos morts », ou « La ville à ses enfants ». 

A Strasbourg, une statue incarne cette mémoire spécifique à cette région. Une femme tient deux enfants dans ses bras, l’un ayant combattu sous l’uniforme allemand, l’autre français. Tous deux enfants de la commune, ils se tiennent la main, dénudés, sans uniformes, pour éviter de les distinguer.

Strasbourg (67). Le Monument aux Morts est considéré comme un monument pacifiste. En effet, on y voit une mère qui pleure ses deux fils tombés au combat, l'un sous l'uniforme allemand, l'autre sous l'uniforme français. Ils symbolisent ainsi la tragédie spécifique de l'Alsace.

Photographie de Francis Gast

A l’Est, comme partout en France, les monuments racontent aussi les sensibilités régionales… et leur attachement à la religion.  Officiellement, en vertu de la loi de 1905 qui consacre la séparation de l’Église et de l’État, il est interdit de mettre des symboles religieux sur les monuments aux morts publics, édifiés par la commune. Mais la société, dans ce contexte de deuil immense, n’est pas toujours prête à acter cette séparation.

Ainsi, les communes très catholiques usent parfois de ruses et dissimulent des symboles religieux derrière des épées ou des croix de guerre. C’est le cas d’Ochtezeel dans le Nord, où la croix de guerre au sommet du monument n’a pas la tête de la République au centre, malgré les demandes du préfet à l’époque, et où sa partie inférieure est allongée, « pour que cela ressemble à une sorte de croix religieuse », explique Martine Aubry. Pour contourner les interdits, d’autres communes  placent les monuments dans les cimetières, où il était  alors permis d’avoir des symboles religieux, car considérés comme des « espaces neutres » d’après la formule d’Annette Becker.

 

LE RÉCIT DES ABSENTS

Sur tous les monuments communaux figurent les listes des noms des morts aux combats. Là encore, les structures révèlent l’esprit de l’époque. Les monuments construits dès la fin de la guerre ne mentionnent pas les fusillés pour l’exemple – sauf exceptions faites par le maire. Jugés pour refus d’obéissance, abandon de poste, mutilation volontaire, ils ne sont pas considérés comme « morts pour la France ». À vrai dire, ils sont plutôt morts par la France…

« Au fur et  à mesure de l’histoire, on a vu apparaître certains noms sur les monuments, parce que ces fusillés ont été réhabilités » , observe Martine Aubry. Voire même des monuments entiers à leur mémoire. Ainsi, à Suippes, dans la Marne, est érigé en 2007 un monument pour les quatre caporaux fusillés pour l’exemple, près de l’Hôtel de Ville où a été prononcée la condamnation. En 2019, à Chauny, dans l’Aisne, un monument commémore l’ensemble des près de 650 soldats condamnés à mort pour l’exemple. Les troupes coloniales, n’habitant pas dans les villes et villages métropolitains, ne figurent pas non plus sur les monuments aux morts communaux construits après la guerre.

Ochtezeele (59). La  croix de guerre au sommet du monument n’a pas la tête de la République au centre et sa partie inférieure est allongée pour ressembler à une croix religieuse.

Photographie de Martine Aubry

Mais ce n’est pas seulement lors de la Première Guerre mondiale que certains noms manquent sur les monuments aux morts. La deuxième aussi a son lot d’oubliés, volontaires ou non, corrigés ou non. Rembobinons. 1944, une loi décide de qui a le droit à la mention « Morts pour la France » – la guerre ayant fait beaucoup plus de victimes civiles que la première, il fallait revisiter les textes de 1915. Résultat : les combattants, mais aussi les résistants, et les déportés, doivent être inscrits sur les monuments communaux.

À l’époque, l’écrasante majorité des communes – environ 30 000 selon Serge Barcellini, président de l’association du Souvenir français – choisit plutôt d’ajouter une plaque sur le monument de 14-18, et d’y inscrire les noms de ces nouveaux « Morts pour la France ». Mais il y a des absents. « Pour que l’on soit inscrit sur un monument, l’armée ou la famille doit notifier le maire de la disparition d’un de ses administrés, comme en 14-18. Pour un déporté juif ou un résistant, cela ne peut pas être l'armée qui demande, car elle n'est pas au courant. Donc il faut que ce soit la famille, mais parfois, tous les membres sont morts. Et les autres habitants de la commune ne connaissaient pas forcément les personnes juives, car beaucoup étaient arrivés dans les années 1936-1937, en ayant fui l’Allemagne ou la Pologne », explique l’auteur du livre Passant, souviens toi !  Les lieux du souvenir de la Seconde Guerre mondiale.

 

L'INVISIBLE MÉMOIRE DE LA SHOAH

Certaines personnes juives sont inscrites, mais,  « dans un premier temps, la mémoire de la Shoah n'est pas évoqué spécifiquement. On devine les déportés juifs inscrits sur les plaques seulement à leurs noms de famille », souligne Mechthild Gilzmer, autrice de Mémoires de pierre, les monuments commémoratifs après 1944. Le mémorial des Martyrs de la déportation, sur l’île de la Cité à Paris, inauguré en 1962, ne fait d’ailleurs pas de distinctions parmi les 200 000 déportés français commémorés. Juste après la guerre, « un souvenir spécifiquement juif ne s’affirme que dans de très rares cas comme, par exemple, en 1953, avec la pose de la première pierre d’un mémorial du Juif inconnu à Paris », poursuit Mechthild Gilzmer.

Inauguré en 1962 par le général de Gaulle à Paris, le mémorial des martyrs de la Déportation est dédié à l'ensemble des déportés partis de France. Au sein du mémorial se trouve une crypte de forme hexagonale, faiblement éclairée. Imaginée par l'architecte Georges-Henri Pingusson, celle-ci ouvre sur une galerie habillée par des bâtonnets lumineux représentant l'ensemble des déportés, ainsi que la dépouille d'un déporté inconnu du camp de Natzweiller-Struthof. Une lumière placée au fond de ce couloir du souvenir symbolise la mémoire qui doit rester vivante.

 

Photographie de ONACVG

Pourquoi n’y a-t-il pas de mémoire juive incarnée dans des monuments à la fin du conflit ? D’une part, parce que, comme l’explique Serge Barcellini, « la Shoah n’était pas rentrée dans le vécu mémoriel. C’est véritablement avec le procès Eichmann en Israël, et sa médiatisation, que le génocide rentre dans l’opinion publique». D’autre part, commémorer le génocide en tant que tel, implique de regarder l’histoire en face. La France n’était pas spécialement pressée de s’atteler à la tâche. « À la fin de la seconde guerre mondiale, il n’y avait pas beaucoup d'intérêt collectif pour le génocide. En particulier parce que c'était une guerre civile. Et que le régime de Vichy a participé à la déportation et a même été parfois au-devant des désirs des Allemands pour déporter les Juifs », rappelle l’historienne Annette Becker. « Quand j'étais moi-même une enfant, juive, née après la guerre, en 1953, le deuil juif se faisait alors surtout à travers la famille et des associations. Très peu à travers quelque chose d'officiel ».

Après le conflit de 39-45, les nouveaux monuments racontent surtout l’histoire des résistants.  D’abord, parce que ces derniers sont actifs, organisés, capables de solliciter la construction d’une structure à leur mémoire – et pas juste une plaque avec le nom de leurs camarades apposée sur le monument de 14-18. Fleurissent alors, dans les lieux de maquis communiste et gaulliste, des monuments qui varient selon les sensibilités individuelles, et la couleur politique.

Ceux communistes sortent tout droit d’un imaginaire révolutionnaire. Mitraillette à la main, bonnet phrygien sur la tête, seins nus, la Marianne du monument aux morts de Villeurbanne, près de Lyon, a ainsi été inauguré en 1946 par un maire communiste. A l’inverse, « tous les monuments où la Croix de Lorraine est surdimensionnée, sont gaullistes », analyse Serge Barcellini. Telle cette croix de Lorraine haute de 15 mètres, à Camaret-sur-Mer, en Bretagne, inaugurée par le général de Gaulle lui-même en 1951.

Paris. Monument en commémoration de la « rafle du Vél’d’Hiv » (16-17 juillet 1942), réalisé par le sculpteur Walter Spitzer. 

Photographie de Fred Romero / Flickr

Une fois revenu au pouvoir, en 1958, de Gaulle va d’ailleurs relancer une construction monumentale. Objectif : présenter la Seconde Guerre mondiale « comme une épopée nationale et comme une œuvre gaulliste », selon les mots de Mechthild Gilzmer. C’est chose faite au mont Valérien où ont été exécuté plus d’un millier de résistants lors de la Seconde Guerre mondiale. Un mémorial de la France combattante y a été inauguré le 18 juin 1960.

La série de monuments commémorant la Shoah ne viendra que beaucoup plus tardivement, une fois que le « mythe de la résistance a fait son temps », selon l’expression de l’historienne. En 1995, Jacques Chirac inaugure le monument du Vel d’Hiv, à Paris, avec un discours qui reconnaît la responsabilité de la France dans le génocide des Juifs. « C’est à ce moment-là que fleurissent toutes les plaques sur les écoles avec le nom des enfants juifs déportés », observe Annette Becker. Avec l’évolution de notre regard sur les deux conflits mondiaux, surgissent de nouveaux monuments, de nouvelles plaques, de nouveaux noms... Autant de souvenirs, mais aussi de témoins de leurs époques, qui n’en finissent pas d’écrire l’histoire.

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