Chercheurs d’or clandestins en Guyane française : la fortune à tout prix

On les appelle les « garimpeiros ». Ces chercheurs d’or clandestins, majoritairement brésiliens, sont venus trouver dans ce département français recouvert de forêt amazonienne un revenu jusqu’à 15 fois supérieur au salaire minimum brésilien.

Publication 24 août 2020 à 11:52 CEST, Mise à jour 5 nov. 2020 à 06:29 CET
Or extrait après le chauffage pour le dégager du mercure.

Or extrait après le chauffage pour le dégager du mercure.

Photographie de François-Michel Le Tourneau

Les chercheurs d’or évoquent peut-être chez vous des hommes au chapeau de cow-boy creusant la terre à la pelle et à la pioche... Aujourd’hui, cette image d’Épinal tout droit sortie des westerns a bien vécu. En Guyane française, les orpailleurs contemporains sont, dans leur écrasante majorité, des clandestins brésiliens dotés de quads, de jets à pression, et de pompes motorisées.

On les appelle les « garimpeiros ». Comprenez : ceux qui se cachent « dans les replis des collines ». Ces chercheurs d’or sont venus trouver, dans ce département français recouvert de forêt amazonienne, un revenu représentant jusqu’à 15 fois le salaire minimum au Brésil. Au prix, toutefois, d’une pollution désastreuse.

Pour extraire le précieux métal, ces 5 à 10 000 travailleurs illégaux rasent les arbres de la forêt amazonienne. Et utilise, chaque année, environ 13 tonnes de mercure – métal lourd pourtant interdit en France depuis 2006 - qui finissent dans les cours d’eau. Avec pour conséquence, notamment, de contaminer les poissons et donc d’empoisonner les peuples autochtones, qui se nourrissent principalement de la pêche. L’activité est sévèrement réprimée. En soutien de la gendarmerie et de la police, les forces armées de Guyane traquent et détruisent sans relâche le matériel de ces hommes et femmes depuis 2008.

Francois-Michel Le Tourneau, chercheur au CNRS, a suivi les militaires dans une douzaine de missions pour approcher les garimpeiros. Il a gagné leur confiance, discuté avec des centaines d’entre eux, et en a tiré un livre, Chercheurs d’or, l’orpaillage clandestin en Guyane française, publié aux éditions du CNRS en juillet 2020.  Il explique comment s’organisent ces orpailleurs, et pourquoi la répression permet de « mettre un couvercle » sur le phénomène, sans toutefois l’éradiquer totalement.

François-Michel Le Tourneau, directeur de recherche au CNRS.

Photographie de François-Michel Le Tourneau

Qui sont les chercheurs d’or clandestins aujourd’hui en Guyane ?

Dans la plupart des cas, ce sont des Brésiliens qui ont besoin d'argent, souvent analphabètes, sans études et sans perspective au pays. Comme Alberto, battu par son père, parti de chez lui à 15 ans. Comment gagner sa vie à cet âge-là ? Il a trouvé la solution dans l’orpaillage. Aujourd’hui, il a 50 ans, et il continue. Beaucoup disent qu’au Brésil, même pour être éboueur, il faut un certificat d'étude. Et tous ont vu un voisin, un cousin, un proche revenir au pays et dépenser généreusement son argent, acheter une maison, organiser des fêtes... Ça donne envie aux autres de se lancer dans l’aventure. En ce moment, le cours de l’or explose, et une crise économique ravage le Brésil. De quoi susciter encore plus de vocations.

 

Pourquoi la Guyane française ?

Les orpailleurs choisissent leurs zones en fonction de l’or, évidemment, mais aussi selon le niveau de violence et de répression. Au Brésil, la police est agressive, et il y a des gangs armés. En Guyane française, les orpailleurs ont moins de risque de se faire tuer. De plus, les frontières sont extrêmement faciles à traverser : des centaines de kilomètres de fleuve séparent le département français du Brésil et du Suriname. 

En fait, à l’intérieur de la forêt, il y a une bulle brésilienne, faite de ces orpailleurs qui se déplacent de chantiers en chantiers, dans toute l’Amazonie. Certains passent des années dans la forêt, même si ce ne sont pas les plus nombreux. Ils n'ont plus de maisons ailleurs, vivent de campements en campements. Ils sont toujours dans l'attente, comme des joueurs de casino, du gros gain qui finira toujours par arriver, pensent-ils. Ils ne savent pas comment vivre autrement. Ils sont donc très difficiles à déloger, car il ne leur faut pas grand chose pour réinstaller un campement - un hamac, du riz, une bâche en plastique - et remonter l'ensemble de l’exploitation. 

Table de levée artisanale dans un chantier alluvionnaire.

Photographie de François-Michel Le Tourneau

Dans le numéro d’août de National Geographic, on lit que les Amérindiens au Pérou s’organisent pour chasser les bûcherons de la forêt. En est-il de même en Guyane française, vis-à-vis des orpailleurs ?

Non, en Guyane, il n'y a pas de milices amérindiennes pour chasser les orpailleurs et heureusement, les confrontations risqueraient de mal tourner, comme au Brésil. L’hostilité est là, les Amérindiens se mobilisent politiquement contre les chercheurs d’or, mais sans contacts directs. Et pour cause, les chantiers sont relativement éloignés des zones habitées en permanence par les Amérindiens. Par contre effectivement, les rivières sont boueuses, polluées, et les Amérindiens savent très bien d’où cela vient.

 

Les chercheurs d’or ont-ils des regrets ?

Ils sont plutôt fatalistes. Ils estiment prendre un or qui n’intéresse pas les Amérindiens, et repartent sitôt qu’il n’y en a plus. Ils ne sont là que temporairement. Et l’environnement arrive en bas de la liste des priorités. Clairement, ils n’ont pas le temps de monter des chantiers un peu plus respectueux de la nature. D’abord, il faut être rentable et échapper à la répression, éviter de voir leur matériel détruit.

Démontage d'une berge au jet à pression, région de Grigel.

Photographie de François-Michel Le Tourneau

Depuis 2008, c’est ce que font les militaires au sein de l’opération Harpie?

Oui et ce dispositif a eu un impact indéniable, il a permis au moins de mettre un couvercle sur une marmite en train de déborder, pour faire baisser le niveau d'activité des orpailleurs, en les menant à la faillite, pour qu’ils cessent leur activité. Mais cela n’est pas complètement efficace : on ne trouve jamais tout ! Et puis les garimpeiros savent rebondir très rapidement. Ils peuvent attendre trois semaines dans la forêt qu’une pirogue revienne avec tout ce qu'il faut pour reprendre l'exploitation.

 

Que manque-t-il pour réellement régler le problème de l’orpaillage ?

On pourrait améliorer l'efficacité du dispositif, en consacrant plus de moyens. Mais pour résoudre entièrement la crise, il faudrait changer les données de base du problème. Décider que l’or ne sert à rien. C’est le cas, en fait. Très peu est utilisé dans l’industrie, les nouvelles technologies. L’écrasante majorité de l’or sert de réserve dans les coffres-forts ou pour faire des bijoux. Si l’on décide que conserver les arbres en Amazonie, c’est plus important que d’avoir un lingot d’or dans un coffre-fort, alors le cours de l'or s'effondre. Et il n'y a plus d'orpailleurs en Guyane française.

Treuil (gangorra) utilisé dans des chantiers primaires (puits).

Photographie de François-Michel Le Tourneau
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