États-Unis : ces Noirs américains qui ont écrit l’histoire des parcs nationaux

De Yosemite à Biscayne Bay, suivez les pas de ceux qui ont préservé les merveilles naturelles et les lieux historiques de ce pays.

De James Edward Mills
Publication 11 août 2020 à 10:29 CEST, Mise à jour 5 nov. 2020 à 06:29 CET
Peu de temps après la création du parc national de Yosemite en 1890, les Buffalo Soldiers ...

Peu de temps après la création du parc national de Yosemite en 1890, les Buffalo Soldiers – des soldats noirs du régiment de la cavalerie de l’armée – y ont été déployés pour éteindre les incendies et éloigner les braconniers et les coupeurs de bois.

Photographie de Shutterstock

Lorsque j’ai commencé à explorer la nature, j’étais loin de me douter que les Noirs avaient joué un rôle primordial dans la création de Yosemite, l’un de mes parcs préférés. Jamais avant m’avait-on parlé du lien entre le parc, Charles Young et les Buffalo Soldiers. Ce n’est qu’à l’âge de 42 ans que je l’ai découvert. J’en étais complètement ébahi.

Au cours des dix années qui ont suivi, j’ai beaucoup appris sur Stephen Bishop et les Mammoth Caves ainsi que Lancelot Jones et Biscayne Bay. Tout un tas d’autres personnes de couleur ont également marqué les parcs nationaux d’une empreinte indélébile. L’histoire a longtemps masqué leurs exploits ou en a fait fi.  

Selon une étude publiée en 2018, seuls 2 % des visiteurs des parcs nationaux sont des Noirs américains. D’autres études estiment que ce pourcentage est plus élevé. De toute façon, à mesure que le Service des parcs nationaux œuvre à renforcer ce taux de visite, la découverte de ces récits peut contribuer grandement à consolider notre place dans la préservation du patrimoine et des terres publiques.

 

ENGAGEMENT CONTINU

Le Service des parcs nationaux raconte une grande partie de l’histoire des Noirs américains au moyen de 62 parcs nationaux et d’une centaine de sites qui rendent hommage à notre patrimoine national. « Pour établir des liens durables, on doit voir notre histoire et notre culture représentées dans les monuments et les parcs nationaux de notre pays », affirme Turkiya Lowe, historienne en chef du Service des parcs nationaux. Elle est la première femme mais aussi la première Noire américaine à occuper un tel poste.

« Les membres de la communauté doivent également comprendre l’incidence des événements historiques sur leur vie actuelle. »

« Lorsque j’ai commencé à travailler au Service des parcs nationaux, on ne tenait que très peu compte du rôle des Noirs dans l’histoire des parcs », dit Robert G. Stanton, recruté en 1962 au parc national de Grand Teton dans le Wyoming en tant que premier garde forestier noir. En 1970, il devient le premier surintendant noir d’un parc national depuis Charles Young qui était en poste au parc national de Sequoia en 1903.

Plus tard, Stanton sera chargé de superviser les monuments et les sites historiques à l’est du National Mall à Washington, D.C. Parmi ses responsabilités figurait la surveillance de la demeure historique de son héros, Frederick Douglass, l’une des plus grandes voix abolitionnistes. En 1988, Stanton est nommé premier directeur noir du Service des parcs nationaux. Il prend sa retraite en 2001. « Il nous faudra parcourir un long chemin avant que notre lutte et nos contributions soient dûment reconnues », précise-t-il.

« Des récits complémentaires permettront de donner plus de poids aux histoires déjà existantes », indique Lowe. « Cependant, ce qu’il nous faut, ce n’est pas d’enrichir nos parcs nationaux et nos programmes avec plus d’histoires mais plutôt une campagne de sensibilisation et un engagement continu auprès de ces communautés de couleur pour leur montrer que ces histoires existent déjà. »

BUFFALO SOLDIERS ET AUTRES GARDIENS

« Il y a cent ans, il y avait plus d’Africains ou de personnes d’origine africaine à titre officiel dans les parcs nationaux de Yosemite et de Sequoia qu’il n’y en a aujourd’hui », affirme Shelton Johnson, l’un des rares gardes forestiers actuellement en poste à Yosemite. « Charles Young a été le premier Afro-américain à devenir surintendant du parc national de Sequoia. Cela ne s’est plus jamais reproduit depuis. »

Charles Young était le troisième Noir américain diplômé de la prestigieuse académie militaire de West Point. Il était commandant des neuvième et dixième régiments de la cavalerie de l’armée en poste au Presidio à San Francisco. Ses troupes et lui-même ont été envoyés aux parcs nationaux de Yosemite et de Sequoia pour en assurer la protection. De 1903 à 1906, plus de 400 membres des Buffalo Soldiers, tous des soldats noirs, ont surveillé la région, accomplissant les mêmes tâches que les gardes forestiers d’aujourd’hui.

Puis il y eut Stephen Bishop, ancien esclave chargé de la découverte et de l’exploration des Mammoth Caves dans le centre du Kentucky. Même avant la guerre civile, il guidait les touristes à travers ce labyrinthe naturel dont il a élaboré les premiers plans. Il a également nommé ses grottes les plus caractéristiques.

En 1933, George Meléndez Wright, un jeune naturaliste d’origine hispanique, est nommé premier chef du département de la faune sauvage au Service des parcs nationaux. Dans l’espoir de rétablir le milieu naturel des parcs, Wright a encouragé l’élaboration de règles interdisant de nourrir les ours et de tuer les prédateurs pour promouvoir l’équilibre écologique. Avant de mourir dans un accident de voiture en 1936, Wright a mené une étude autofinancée de quatre ans sur la diversité animale au sein des parcs nationaux, de Yosemite à Everglades.

En sa qualité de garde au parc national volcanique de Lassen en Californie, Selena LeMarr partage ses rituels Astugewi, vêtue de perles et d’habits hérités de ses ancêtres. À partir de 1952, elle montrait aux visiteurs du parc les bases de la cuisine et de la vannerie traditionnelle. LeMarr faisait partie des premiers guides à déployer tous les efforts possibles pour maintenir les traditions autochtones vivantes.

Ayant hérité de son père, un ancien esclave, d’un terrain sur Biscayne Bay à Florida Keys, l’entrepreneur Lancelot Jones a lancé un service de guide de pêche et d’affrètement pour les nombreux visiteurs de cette destination prisée. Cependant, lorsque les promoteurs ont tenté d’acheter les terrains environnants avec l’intention de mettre en place une station de villégiature exclusive, Jones a veillé à ce que l’environnement demeure inchangé. Grâce à sa ténacité, il a réussi à mobiliser le soutien nécessaire pour la création d’un monument national en 1968. En 1980, Biscayne devient un parc national.

D’autres parcs nationaux remontent plus loin dans le passé. Esteban de Dorantes, un esclave connu sous le nom d’Estavenico, occupait une place importante au 16e siècle, lors de l’expédition Coronado qui a exploré le plateau du Colorado et la partie qui constitue aujourd’hui le monument national du Coronado en Arizona. Au monument national de Castillo de San Marcos, les expositions mettent en lumière le rôle des Noirs dans la fondation de la ville de Saint-Augustin en Floride il y a 450 ans environ. Vers la fin du 19e siècle, Maggie Lena Walker fut la première Afro-américaine à fonder une banque. Sa demeure à Richmond dans l’État de la Virginie est aujourd’hui un lieu historique national.

En août 1619, un corsaire anglais transportant une vingtaine d’Africains réduits en esclavage a accosté à Hampton Roads en Virginie, le site du monument national de Fort Monroe. En août 2019, les membres du groupe Roots to Glory pour la protection du patrimoine ont participé à une cérémonie pour rendre hommage à leurs ancêtres.

Photographie de Evelyn Hockstein, pour le Washington Post, Getty Images

Le surintendant du monument national de Fort Monroe, Terry E. Brown, pose près d’une plaque historique le 19 août 2019.

Photographie de Brendan Smialowski, AFP, Getty Images

POUR TOUS, SANS DISCTINCTION AUCUNE

En 2011, le président américain Barack Obama a désigné Fort Monroe comme le premier monument national de son administration. En 1619, les premiers Africains sont arrivés en tant qu’esclaves sur ce terrain alors sous le contrôle des colonies britanniques en Amérique du Nord. C’est en ce même endroit que, 242 années plus tard, et plus exactement le 23 mai 1861, pendant la guerre civile, trois esclaves fugitifs se sont livrés à l’Armée de l’Union. Des milliers de fugueurs s’y réfugieront et l’endroit sera rebaptisé « forteresse de la liberté ».

En plus de ce monument et de plusieurs réserves de patrimoine naturel, Obama a désigné 26 autres sites comme monuments nationaux au cours de ses deux mandats, un nombre plus important que tous les présidents avant lui. Parmi ces lieux, le Service des parcs nationaux reconnaît les exploits de Harriet Tubman et le fameux chemin de fer clandestin, les porteurs de bagages de Pullman, les Freedom Riders, ainsi que Charles Young et les Buffalo Soldiers.

« Ces lieux rendent hommage aux héros révolutionnaires, à l’histoire d’une richesse inestimable et aux paysages spectaculaires qui ont façonné notre remarquable pays », souligne le président Obama dans son discours du 25 mars 2013. « Ces monuments nationaux nouvellement désignés continueront d’inspirer les générations d’Américains à venir. »

Obama est allé encore plus loin en diffusant une note au Service des parcs nationaux et autres établissements publics fonciers en janvier 2017. En plus d’encourager les intendants du parc à promouvoir une histoire plus inclusive et plus exhaustive des États-Unis, ce document fait pression pour inclure les différents points de vue dans le processus de prise de décision en ce qui concerne les nouvelles eaux et terres publiques et incite à augmenter le nombre de programmes de sensibilisation visant à garantir un meilleur accès aux différentes communautés.

La note de service stipule ce qui suit : « Conformément à nos idéaux démocratiques, ces terres appartiennent à tous les Américains, de tous les horizons, soient-ils riches ou pauvres, jeunes ou vieux, qu’ils vivent en milieu urbain ou rural et indépendamment de leur sexe, de leur culture et de leur religion. » Ainsi, Obama répond à la question de savoir pourquoi il faut préserver les terrains sauvages. Justement, parce qu’ils appartiennent à chacun d’entre nous.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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