Découverte d'extraordinaires vestiges celtes en Bulgarie

D’extraordinaires vestiges récemment mis au jour permettent de retracer la présence de Celtes aux marges orientales de l’Europe, là où se situaient les anciens royaumes thraces.

Tuesday, September 15, 2020,
De Marie-Amélie Carpio
Les nécropoles de Sboryanovo présentent une centaine de tumulus, dont certains dépassent les 10 m de ...

Les nécropoles de Sboryanovo présentent une centaine de tumulus, dont certains dépassent les 10 m de hauteur.

Photographie de Dragomir Bogomilov

C’est une nature morte unique au monde, deux chevaux tirant un char, figés en plein mouvement pour l’éternité. Reposant dans une fosse, sous un tumulus de 3 mètres de haut, ces incroyables vestiges funéraires celtes ont été exhumés à Sboryanovo, dans le nord-est de la Bulgarie. Cette découverte et celle d’un sanctuaire appartenant à la même culture éclairent de façon inédite la présence des Celtes aux confins orientaux de l’Europe.

« Des tombes à char, on en a trouvé des centaines en Gaule. Mais si toutes comportent des éléments de char, elles ne sont que très rarement associés à des chevaux. Quelques-unes contiennent une tête d’équidé ou des ossements, mais jamais de cheval attelé debout », souligne Patrice Meniel, archéozoologue et directeur de recherche au CNRS, qui s’est joint aux fouilles bulgaro-suisses de Sboryanovo. Seule une autre tombe de ce type a été mise au jour en Angleterre, en 2018. « Cette mise en scène d’un attelage en marche est spectaculaire, poursuit le chercheur. Elle a nécessité un aménagement tout à fait remarquable d’une fosse, avec un plan pour les têtes, un plan pour les corps et deux tranchées pour les membres antérieurs et postérieurs. On a d’abord eu l’impression d’être face à un attelage fossilisé debout comme à Pompéi. Mais on s’est aperçu ensuite que les chevaux étaient en fait en position de levade, leurs pattes avant repliées comme s’ils faisaient une révérence. »

Détails des chevaux découverts en position de levade sur le site des nécropoles de Sboryanovo, en Bulgarie. On distingue l’empreinte du timon du char qui était à l’origine en bois.

Photographie de Patrice Méniel

Si l’ossature en bois du char a disparu, ne laissant que son empreinte dans le limon, les pièces en fer et en bronze, bien conservées, sont notamment similaires à celles d’une tombe à char exhumée à Nanterre. Diverses hypothèses peuvent expliquer la présence d’un tel ensemble celte en terre bulgare. Il pourrait être une prise de guerre, un cadeau diplomatique, un objet de prestige importé via les circuits commerciaux de l’époque, ou encore un témoin de la migration de populations celtes dans les royaumes thraces qui couvraient les Balkans actuels.

La mise au jour d’un sanctuaire analogue à ceux ayant existé en Gaule atteste en revanche avec plus de certitude l’existence de communautés celtes dans l’Est de l’Europe. Découvert à une centaine de mètres du char, il est plus tardif d’au moins une centaine d’années, datant de la fin du 3e ou du début du 2e siècle av. J.-C. Délimité par un fossé quadrangulaire et renfermant notamment une épée déformée, il rappelle de façon frappante les sanctuaires à armes comme celui de Gournay-sur-Aronde, dans l’Oise.

L’expansion des Celtes aux marges du continent n’a laissé que des références ténues chez les auteurs antiques. Strabon évoque ainsi leur présence en Thrace en 335 av. J.-C., alors qu’Alexandre le Grand pénètre dans la région. L’historien rapporte qu’ils envoyèrent des ambassadeurs au conquérant au bord du Danube. Durant le festin qui suivit, ce dernier leur demanda ce qu’ils craignaient le plus au monde, espérant entendre son nom. Au lieu duquel il aurait eu droit à une réplique devenue légendaire : ils ne redoutaient rien tant que de voir le ciel leur tomber sur la tête.

Le même Strabon et surtout Polybe évoquent ensuite la création d’un royaume celte en Thrace, avec une capitale dénommée Tylis. Depuis les années 1950, les archéologues ont découvert un certain nombre de vestiges celtes en Bulgarie – des torques, des armes, des objets d’orfèvrerie, des parures en bronze. Mais ces artefacts invitent à la circonspection. « C’est une sphère de la recherche qui est fragile. On construit des scénarios qui reposent parfois sur très peu de choses. Les épées celtes, par exemple, sont l’équivalent des kalachnikovs d’aujourd’hui. Elles sont efficaces, se diffusent bien. Il ne faut pas chercher un Celte derrière chaque objet, insiste l’archéologue Jordan Anastassov, de l’université de Neuchâtel, qui co-dirige les fouilles de Sboryanovo avec la professeure Diana Gergova. C’est ce qui rend les découvertes de Sboryanovo extrêmement intéressantes : on a un contexte. » Immense, le site archéologique s’étend sur 800 ha. Il abrite notamment un habitat fortifié et plus d’une centaine de tumulus monumentaux – les plus hauts s’élèvent à une vingtaine de mètres – surmontant des tombes royales et aristocratiques. La plupart des vestiges datent du 1er millénaire avant notre ère et sont associés aux Gètes, l’un des peuples thraces qui occupaient alors les Balkans. Pour les archéologues qui le fouillent, le site pourrait être celui de leur capitale, Helis, mentionnée dans les textes anciens.

Reconstitution de la position dans la fosse des chevaux, figés en position de levade, attelés au char.

Photographie de Patrice Méniel, Jordan Anastassov

Le sanctuaire, lui, attesterait de la présence d’une communauté celte d’Europe occidentale ou centrale au sein d’une cité cosmopolite. « On n’a pas de signes d’une invasion, pas de rupture identifiée dans l’habitat ou les sépultures, mais plutôt l’impression d’une mixité de populations qui habitent dans cette partie du monde thrace », explique Jordan Anastassov.

Un carrefour culturel qui trouverait une incarnation saisissante dans la tombe à char. « La zone n’est pas loin des territoires des Scythes, qui accordent eux aussi une grande importance au cheval, comme le montrent les dépôts des kourganes. En Eurasie, on a des nécropoles de chevaux sans char, et, en Europe occidentale, des tombes à char sans chevaux. Sboryanovo est à la croisée de ces deux conceptions », avance Patrice Meniel.

Éléments en bronze du joug et des harnais de l'attelage. Ces pièces sont caractéristiques de l’art celte.

Photographie de Jordan Anastassov, Matteo Gios

Le site a livré d’autres vestiges funéraires extrêmement singuliers, comme une tombe avec un cheval et un chien debout côte à côte et, sous le plus grand tumulus de la zone, tout un chêne, enterré avec un coffre contenant des parures en or. « Chez les Thraces, comme chez les Celtes, le chêne pouvait avoir un caractère sacré. La présence de cet arbre rappelle les bois sacrés identifiés dans certains sanctuaires celtiques, avance Jordan Anastassov. Avec ces vestiges, on est en présence de la volonté de figer le vivant. Les anciens ont cherché à pétrifier le mouvement. » Une illusion de vie surgie d’outre-tombe, après plus de 2000 ans d’attente.

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