Des empreintes humaines vieilles de 120 000 ans ont été mises au jour en Arabie saoudite

Des empreintes animales et humaines témoignent du paysage luxuriant qui aurait accueilli Homo sapiens, alors qu'il se lançait à l'assaut de nouveaux territoires il y a 100 000 ans.

Publication 18 sept. 2020 à 14:46 CEST
Sur les centaines d'empreintes fossilisées découvertes sur le site d'un ancien lac, baptisé Alathar, en Arabie ...

Sur les centaines d'empreintes fossilisées découvertes sur le site d'un ancien lac, baptisé Alathar, en Arabie saoudite, les scientifiques en ont identifié 7 appartenant à des membres de notre propre espèce, Homo sapiens.

Photographie de Klint Janulis

De petites dépressions ovales, 376 au total, parsèment le chemin en terre sèche niché entre les dunes du nord de l'Arabie saoudite. À première vue, ces cavités n'ont rien d'impressionnant, à tel point qu'une équipe de scientifiques qui étudiait la région est presque passée à côté en 2017. Ce n'est qu'après les avoir examinées de plus près que les chercheurs ont réalisé que ces cavités avaient été creusées par d'anciens animaux et que certaines d'entre elles étaient l'œuvre de notre propre espèce, Homo sapiens.

Si cette découverte est confirmée, ces empreintes humaines constitueraient les plus anciennes traces de notre espèce mises au jour dans la Péninsule arabique, aux portes de la migration des premiers Hommes vers le reste du monde. Selon la nouvelle étude publiée dans la revue Science Advances, les traces de pas cristallisées offrent une fenêtre saisissante sur la vie il y a 115 000 ans, alors qu'humains et animaux se retrouvaient sur les berges d'un lac peu profond, peut-être avec l'objectif commun d'étancher leur soif et d'assouvir leur faim.

Les empreintes fossilisées ont été découvertes sur le site de l'ancien lac Alathar en Arabie saoudite.

Photographie de Palaeodeserts Project

Bien que les empreintes ne soient pas faciles à distinguer, la plus grande d'entre elles a attiré le regard d'un membre de l'équipe. Laissée sur la rive d'un ancien lac, la trace semblait être celle d'un éléphant bien plus grand que ceux qui évoluent aujourd'hui sur Terre.

« Après en avoir vu une, on pouvait toutes les voir, » témoigne Mathew Stewart, archéozoologiste à l'Institut Max-Planck d'écologie chimique et auteur principal de l'étude.

Une analyse plus poussée a permis de mettre en évidence les sabots fourchus de chameaux ainsi que ce qui pourrait être des empreintes estompées de buffle géant et d'ancêtres des chevaux. Alors que les scientifiques s'apprêtaient à quitter les lieux, ils ont repéré ce qui allait devenir leur plus éminente découverte : sept empreintes laissées par des membres de notre propre espèce.

Bien que les empreintes ne soient pas les plus anciennes preuves d'une présence humaine en dehors du continent africain, la scène immortalisée par la boue nous offre un aperçu des paysages luxuriants et des créatures qui auraient accueilli les humains lors des leurs premières excursions.

« C'est un moment figé dans le temps, si vous voulez, » indique Michael Petraglia, chercheur en évolution humaine à l'Institut Max Planck et directeur de l'équipe. « C'est une trouvaille qui laisse libre cours à l'imagination : à quoi ressemblaient-ils ? Qu'est-ce qu'ils faisaient ? Et une fois tous ces lacs asséchés, que sont-ils devenus ? Notre curiosité est piquée à vif. »

 

CARREFOUR DES CONTINENTS

Les fouilles menées en Arabie saoudite s'inscrivent dans un projet initié il y a plus de 10 ans par Petraglia visant à mettre en lumière l'histoire des hominini dans la Péninsule arabique et à mieux comprendre les premiers pas de notre espèce en dehors de l'Afrique.

De nos jours, la plupart des individus non africains peuvent remonter leurs racines génétiques à une vague d'Homo sapiens sortie du continent africain il y a 60 000 ans environ. Ils n'étaient toutefois pas les premiers à tenter l'aventure, ce titre revenant à une autre vague d'Homo sapiens survenue plusieurs dizaines de milliers d'années auparavant. La découverte d'une mâchoire supérieure à Israël situe l'arrivée des humains dans la région il y a 180 000 ans. Et la découverte étonnante, quoique controversée, d'un crâne humain en Grèce daté à 210 000 ans suggère l'existence de vagues encore plus précoces.

Comme le veut l'histoire, ces anciens explorateurs auraient probablement quitté l'Afrique par le nord-est en traversant l'actuelle péninsule du Sinaï pour atteindre le Levant, la région située au nord de l'Arabie qui inclut Israël, la Syrie, le Liban, la Jordanie et la Palestine, avant de migrer vers l'Europe et l'Asie. D'autres théories suggèrent que les premiers humains auraient plutôt effectué leur traversée au niveau de la Corne de l'Afrique vers le sud de la Péninsule arabique pour ensuite peupler le pourtour de l'océan Indien.

 

Ces traces de pas d'éléphant (à gauche) et de chameau (à droite) figurent parmi les empreintes fossiles découvertes autour d'un ancien lac.

Photographie de Stewart et al., 2020

C'est là, sur cette jonction continentale décisive, que se situe l'Arabie, une vaste étendue de terre longtemps négligée par les chercheurs. « Si nous voulions suivre les premiers pas en dehors de l'Afrique, nous devions en savoir plus sur l'Arabie, » déclare Petraglia.

Avec son équipe, Petraglia a commencé à combler ces lacunes en déterrant les preuves d'une époque où la péninsule désormais aride était radicalement différente. Des prairies luxuriantes recouvraient un paysage traversé de rivières et constellé d'une dizaine de milliers de lacs, ce qui en faisait un lieu séduisant pour les premiers explorateurs hominidés. Des outils en pierre ont été retrouvés sur les berges de nombreux anciens lacs, mais l'identité de leurs artisans reste encore inconnue.

« Cela nous pousse à continuer depuis des années, » témoigne Petraglia.

 

UN PAYSAGE SÉDUISANT

Les traces ont été identifiées pendant l'exploration d'un ancien lac, Alathar, et les scientifiques ont soumis à une batterie de tests l'ensemble du système lacustre. L'étude des algues anciennes suggère qu'il était autrefois rempli d'eau douce, une ressource vitale pour les Hommes comme pour les animaux. Il semblerait toutefois que le lac était en train de s'assécher, ce qui situe l'arrivée des auteurs des empreintes à la saison chaude, alors que la ressource se faisait de plus en plus rare dans la région.

Quatre des sept empreintes d'hominidés sont regroupées plus au sud près de la rive du lac, probablement laissées par deux ou trois individus. Les animaux comme les humains semblent se déplacer sans orientation précise, autre que celle de se rassembler sur les berges du lac, indique Petraglia. Toutes les empreintes ont vraisemblablement été laissées en l'espace de quelques heures voire plusieurs jours, d'après les expériences menées par les chercheurs.

La fenêtre sur le passé offerte par ces empreintes fossiles est en tout point différente de celle apportée par d'autres vestiges anciens. « Pour un géologue ou un paléoanthropologue, les empreintes sont les tâches d'un comportement passé, » explique Cynthia Liutkus-Pierce, une géologue de l'Appalachian State University qui a récemment mené des fouilles sur une série d'empreintes en Tanzanie en tant que titulaire d'une bourse National Geographic. « Et c'est quelque chose que n'offrent pas les os ou les pierres. »

La comparaison de la taille et de la forme des empreintes d'hominidés à des traces plus anciennes ou plus récentes a permis de lever le voile sur l'identité des explorateurs. Stewart, qui a mené l'analyse des empreintes, a également utilisé les mesures pour estimer la taille et la corpulence de leurs propriétaires. Dans l'ensemble, il semblerait qu'elles aient été laissées par des hominidés grands et élancés, comme H. sapiens, plutôt que par les petits et trapus Néandertaliens, bien que l'état de conservation des traces ne soit pas suffisamment satisfaisant pour en être certain, d'après Stewart.

Cela dit, l'attribution des empreintes à H. sapiens correspond à l'image actuelle des lieux où s'étaient établis différents types d'humains ayant vécu il y a 115 000 ans, époque à laquelle les Néandertaliens, les Dénisoviens et peut-être même Homo erectus habitaient tous différentes régions du monde. Dans cette partie du Moyen-Orient, seuls des restes appartenant à H. sapiens ont été découverts pour cette époque. Les empreintes se situent près d'un autre lac où les chercheurs ont récemment découvert un os de doigt vieux de 90 000 ans qui appartiendrait également à H. sapiens.

Même si l'attribution des empreintes à H. sapiens semble être une conclusion raisonnable, la chronique fossile reste encore criblée de lacunes et de nouvelles preuves pourraient renverser à tout moment le scénario inscrit dans la boue sur les anciens hominidés de cette région, illustre Craig Feibel de l'université Rutgers, spécialiste des reconstructions d'environnements anciens non impliqué dans l'étude. « Ce n'est pas impossible de voir soudainement apparaître des cartes jokers qui bouleverseraient notre façon de penser, » ajoute-t-il.

Si l'identification d'Homo sapiens tient bon, les empreintes et le doigt fossilisé semblent pointer vers des groupes d'anciens humains qui ne se seraient pas contentés de traverser le Levant mais auraient pris le temps d'explorer l'Arabie. « Leur déplacement est probablement conditionné par l'habitat, » indique Feibel. Il ne s'agissait pas simplement de « plier bagage et de marcher vers le nord, » ces premiers Hommes étaient probablement à la recherche d'écosystèmes qui pourraient subvenir aux besoins d'une population grandissante.

L'histoire de l'Arabie demeure incomplète, mais cette dernière découverte laisse entrevoir ce que la région pourrait encore nous cacher, indique Kevin Hatala, biologiste de l'évolution à l'université Chatham qui se spécialise dans les empreintes d'anciens hominidés mais n'a pas pris part à la nouvelle étude.

« Je pense que cela ouvre les yeux à tout le monde quant à la présence d'autres formes de données, » conclut-il. Il est facile de passer à côté de telles scènes figées dans la boue si nous ne les cherchons pas précisément. « Je ne serais pas surpris qu'ils en trouvent plus. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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