Massacre de Tulsa : découverte de cercueils dans une fosse commune

300 Afro-Américains auraient perdu la vie au cours de ce massacre ; les cercueils récemment découverts pourraient être liés à ces violences raciales qui hantent les États-Unis depuis près d'un siècle.

Photographie De Bethany Mollenkof
Publication 28 oct. 2020 à 10:27 CET
Une fosse commune a été mise au jour la semaine dernière dans le cimetière d'Oaklawn à ...

Une fosse commune a été mise au jour la semaine dernière dans le cimetière d'Oaklawn à Tulsa, dans l'Oklahoma, après quatre journées de fouilles portant sur les victimes du massacre de 1921. Dix cercueils ont été découverts dans une tranchée, mais une analyse plus poussée sera nécessaire pour déterminer si les défunts sont les victimes de l'un des pires épisodes de violence raciale de l'histoire des États-Unis.

Photographie de BETHANY MOLLENKOF

À Tulsa, un siècle après le massacre de 1921, une équipe composée d'archéologues et d'anthropologues judiciaires vient de mettre au jour un charnier potentiellement lié à l'un déchaînement de violence raciale les plus effroyables de l'histoire des États-Unis à l'encontre de la communauté noire.

Le site, qui renferme au moins 12 cercueils en bois, a été découvert la semaine dernière dans la fosse commune du cimetière d'Oaklawn, un cimetière municipal situé à quelques pâtés de maisons de la communauté historique exclusivement noire de Greenwood, où près de 300 Afro-Américains ont été tués la nuit du massacre.

Petite-fille de survivants du massacre, Brenda Alford a fait part aux journalistes de son émotion à l'annonce de la découverte par l'équipe scientifique.

À Tulsa, les équipes de fouilles du cimetière d'Oaklawn cherchent les dépouilles des victimes du massacre de 1921. C'est la deuxième série de fouilles menée par la municipalité cette année dans le but de trouver le lieu où ont été enterrées les 300 victimes de l'un des massacres les plus sanglants de l'histoire moderne des États-Unis.

Photographie de BETHANY MOLLENKOF

« Je ne crois pas que mes grands-parents se soient un jour imaginé ce moment historique, » déclare Alford. « C'est un honneur pour moi d'en être témoin. »

Archéologue d'État de l'Oklahoma, Kary Stackelbeck décrit le site comme étant « une grande cavité dans laquelle ont été déposés plusieurs individus dans des cercueils, ce qui en fait un charnier. »

Stackelbeck précise que les scientifiques devront pousser plus loin leur analyse afin de déterminer si ces dépouilles sont celles de victimes du massacre. Elle ajoute « avoir de bonnes raisons de s'attendre » à ce que d'autres corps soient découverts.

Le 19 octobre, les archéologues et les légistes ont lancé une « fouille exploratoire » dans une section du cimetière connue pour abriter le site des « Original 18 ». D'après les autorités, 18 Afro-Américains pourraient y être enterrés dans des tombes non marquées. Sur ces 18 individus, 13 ont pu être identifiés grâce au registre d'un salon funéraire, mais 5 restent encore anonymes.

« Nous disposons de documents attestant qu'ils ont été enterrés par un salon funéraire payé pour cela, » a déclaré le maire de Tulsa, G.T. Bynum. Le site « Original 18 » a fourni un indice concernant l'endroit où ont été enterrées les victimes du massacre, a-t-il ajouté. Mais « ce n'est pas l'unique piste dont nous disposons. D'autres nous proviennent de témoignages oraux. Nous allons continuer d'en trouver d'autres. »

Le site « Original 18 » se situe à proximité des tombes de Reuben Everett et Eddie Lockard, les deux seules tombes marquées de victimes du massacre dans le cimetière. Comme en témoigne Stackelbeck, au cours des fouilles exploratoires l'équipe a découvert des marches taillées dans le charnier ainsi que des preuves montrant que les cercueils avaient été empilés les uns sur les autres.

Ex-directeur du développement du Centre culturel de Greenwood et de la Chambre régionale de commerce de Tulsa, Bill White observe les techniciens mener leurs fouilles exploratoires et prélever des échantillons dans le cimetière d'Oaklawn afin de trouver les dépouilles des Afro-Américains victimes du massacre de 1921 à Tulsa. White a également créé la Greenwood Experience, une exposition consacrée à l'histoire du quartier de Greenwood et à sa place de centre d'affaires à Tulsa.

Photographie de BETHANY MOLLENKOF

 

AUCUN COUPABLE, BEAUCOUP DE QUESTIONS

Le massacre de Tulsa débute le 31 mai 1921 avec la tentative de lynchage par une foule d'individus blancs de Dick Rowland, un adolescent noir accusé à tort d'avoir attaqué la jeune opératrice blanche de l'ascenseur d'une boutique du centre-ville de Tulsa.

Lorsqu'un groupe de vétérans afro-américains de la Première Guerre mondiale se précipite devant le tribunal de Tulsa pour venir en aide à Rowland, une bagarre éclate entre les deux groupes. Un coup de feu retentit et un homme blanc est touché, le chaos supplante tout. Quelques heures plus tard, une foule blanche descend sur le quartier noir de Greenwood.

Au cours des 18 heures qui suivront, les membres de cette communauté afro-américaine seront abattus de sang-froid, leurs maisons pillées et incendiées par une foule d'individus blancs ayant reçu l'appui des officiers de police de la ville de Tulsa et des membres de la Garde nationale. D'après les témoins, des avions auraient même largué de la térébenthine sur les habitations et les commerces.

Lorsque le carnage prend fin le 1er juin, Greenwood n'est plus qu'un tas fumant de cendres. Avec ses 1 200 commerces et entreprises, ce quartier encore prospère quelques heures auparavant vient de perdre plus de 35 pâtés de maisons et plus de 10 000 Afro-Américains se retrouvent à la rue, sans logement.

D'après les témoins et les historiens, les autorités municipales ont alors procédé au rassemblement des survivants dans des « camps de concentration », leur refusant même l'enterrement de leurs proches tout juste assassinés. Les survivants ont vu les dépouilles de victimes noires jetées dans le fleuve Arkansas, empilées dans des trains ou des camions et enterrées dans des charniers.

Même si certains historiens pensent que plus de 300 Afro-Américains ont été tués, il n'existe aucun chiffre officiel. Malgré les photographies et les cartes postales sur lesquelles on distingue clairement des hommes blancs se tenant au-dessus des cadavres de personnes noires dans les rues de Greenwood, aucun Blanc ne sera jamais inquiété.

En 1998, Don Ross, alors élu à la Chambre des représentants des États-Unis, exhorte l'État à ouvrir une enquête concernant les événements des « émeutes raciales de Tulsa de 1921 » comme ils étaient désignés à l'époque. L'État ordonne la création de la Commission sur les émeutes raciales de Tulsa qui recueillera les témoignages de dizaines de survivants.

La commission publie un rapport en 2001 dans lequel elle recommande de dédommager les survivants du massacre. Elle incite également la municipalité à mener des fouilles visant à mettre au jour les charniers, mais le maire de Tulsa décide de classer l'affaire sans même lancer d'enquête physique concernant ces charniers.

En 2018, l'actuel maire de Tulsa, G.T. Bynum, annonce son intention de rouvrir l'enquête fermée par son prédécesseur. En octobre 2019, la ville commence à utiliser des radars à pénétration de sol sur différents sites à travers Tulsa pour identifier l'emplacement des charniers. Au mois de décembre, une équipe de scientifiques annonce avoir détecté des anomalies au cimetière d'Oaklawn qui pourrait résulter de la présence de charniers. En juillet, les équipes lancent les fouilles sans toutefois trouver de restes humains. En octobre, la ville décide d'étendre la zone de recherche.

Pour Bynum, la découverte de tombes non marquées la semaine dernière est un moment charnière dans l'histoire de la ville.

« Je suis satisfait de voir que l'enquête a si bien avancé, d'avoir trouvé un charnier, » a-t-il déclaré. « À présent, il s'agit de savoir qui y a été enterré et pourquoi ? »

Le révérend Robert Turner de l'église Vernon A.M.E. prie au cimetière d'Oaklawn après avoir appris que les scientifiques avaient trouvé un charnier lors de leurs fouilles visant à trouver les dépouilles des victimes du massacre racial de Tulsa de 1921.

Photographie de BETHANY MOLLENKOF

 

« CIRCONSTANCE INHABITUELLE »

Légiste à l'université de Floride et membre du comité d'enquête physique de la ville, Phoebe R. Stubblefield a indiqué aux journalistes de Tulsa que la prochaine phase de l'enquête nécessiterait d'obtenir la permission d'un juge afin d'exhumer les restes humains.

« Nous collaborons avec les collègues des bureaux de médecine légale, » ajoute-t-elle. « Nous devons lancer une demande d'exhumation qui doit être approuvée par un juge. Il nous faut prouver au juge que nous avons de bonnes raisons de perturber les sépultures non marquées de ces individus. La découverte d'un charnier de cette époque est une circonstance inhabituelle. »

Stubblefield nous explique que le but n'est pas ici de résoudre une affaire juridique « avec des suspects encore en vie », mais plutôt d'enquêter sur un crime centenaire. « Nous nous devons d'enquêter sur ces homicides, » affirme-t-elle. « Le fait de conduire une enquête alors qu'il n'y a personne à inculper constitue un scénario totalement nouveau. »

Avant de pouvoir exhumer des individus non identifiés, un juge doit se substituer à leur plus proche parent, explique Stubblefield. « Nous ne connaissons pas leurs proches. Une chose est sûre, si nous perturbons leur repos, c'est pour la bonne cause. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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