Ce chasseur préhistorique mort il y a 9 000 ans était une femme

Alors que beaucoup de chercheurs pensent encore que les hommes préhistoriques chassaient quand les femmes cueillaient et s'occupaient des enfants, ce présupposé est remis en cause par cette récente découverte.

Publication 6 nov. 2020 à 11:01 CET
Représentation artistique d’une scène de chasse dans les Andes, en Amérique du Sud, il y a ...

Représentation artistique d’une scène de chasse dans les Andes, en Amérique du Sud, il y a 9 000 ans. Les archéologues pensent que la chasseuse portait des vêtements en cuir tanné avec de l'ocre rouge d'après l'ensemble d'outils retrouvé dans la tombe.

Photographie de Matthew Verdolivo, UC Davis IET Academic Technology Services

En 2018, Randall Haas, archéologue à l’université de Californie, et son équipe de chercheurs se sont rassemblés autour de la tombe d’un individu enterré il y a 9 000 ans dans les Andes, au Pérou. Outre les ossements qui semblaient appartenir à un Homme adulte, la sépulture abritait aussi un important et impressionnant ensemble d’outils en pierre, dont le chasseur se servait sans doute pour abattre du gros gibier ou prélever la peau de l’animal.

« Il devait être un excellent chasseur, une personne très importante au sein de la société », ont pensé l’archéologue et son équipe au moment de la mise au jour de la sépulture.

Une analyse plus approfondie des ossements trouvés au côté de ces outils a toutefois révélé une surprise : ils appartenaient à une femme. Et cette chasseuse ne serait pas une exception d’après une étude publiée hier dans la revue Science Advances. La découverte de l’équipe de Randall Haas a été le point de départ d’une étude de tombes précédemment étudiées et datant de la même période dans l’ensemble des Amériques, qui est parvenue à la conclusion suivante : entre 30 et 50 % des chasseurs de gros gibier pourraient avoir été des femmes.

Cette nouvelle étude est le dernier rebondissement en date d’un débat long de plusieurs décennies sur les rôles attribués à chaque sexe au sein des premières sociétés de chasseurs-cueilleurs. Il est largement supposé que les hommes préhistoriques chassaient pendant que les femmes cueillaient des plantes et élevaient leurs enfants. Mais, depuis plusieurs décennies, certains chercheurs avancent que ces rôles « traditionnels » ne seraient pas nécessairement valables dans notre passé lointain en s’appuyant notamment sur les observations de groupes de chasseurs-cueilleurs par des anthropologues aux quatre coins du monde depuis le 19e siècle.

Si la nouvelle étude avance de nouveaux arguments prouvant que ce chasseur était en fait une chasseuse, une multitude de preuves existaient déjà, estime Pamela Geller, archéologue à l’université de Miami qui n’a pas pris part à l’étude.

L'ensemble d'outils mis au jour dans la tombe se compose de pointes, de pierres lourdes pour briser les os ou retirer les peaux, d'éclats pour racler et découper et de nodules d'ocre rouge pour conserver les peaux.

Photographie de Randy Haas, UC Davis

« Les données existent », poursuit-elle. « La question est de savoir comment les chercheurs les interprètent ».

 

LES OUTILS D’UNE CHASSEUSE

En mettant au jour la tombe, les archéologues ont découvert un ensemble coloré de 24 outils en pierre, composé notamment de pointes pour abattre un mammifère de grande taille, de pierres lourdes pour briser les os ou retirer les peaux, de petits morceaux de pierres arrondis pour racler le gras sur les peaux, de petits éclats aux bords très aiguisés pour découper la viande et de nodules d’ocre rouge pour conserver les peaux. Des fragments d’os d’animaux, notamment des parents éloignés du lama et des cerfs, étaient dispersés autour du site.

Lors des premières discussions sur l’ensemble des outils, les chercheurs supposaient qu’ils appartenaient à un homme, sans doute une figure proéminente, voire un chef du groupe. « Je suis aussi coupable que les autres », confie Randall Haas, qui travaille dans la région depuis 2008. Mais, de retour en laboratoire, un examen minutieux des ossements a révélé qu’ils appartenaient à une femme. Pour confirmer ce résultat, les scientifiques ont analysé une protéine qui forme l’émail des dents et permet d'identifier le sexe d'un individu.

Plus important encore, si l’équipe ne peut pas déterminer l’identité sexuelle de l’individu, elle peut connaître son sexe biologique (qui, comme le genre, n’existe pas toujours en termes binaires). Cela signifie donc qu’ils ne peuvent pas savoir si l’individu menait sa vie il y a 9 000 ans d’une manière qui l’identifierait au sein de sa société comme une femme.

 

UNE IMPORTANTE REMISE EN CAUSE

La découverte de 2018 remet en cause la conception binaire du genre chez nos premiers ancêtres : les hommes chassaient et les femmes cueillaient. Cette hypothèse trouve son origine dans les études des sociétés de chasseurs-cueilleurs modernes, au sein desquelles les hommes sont plus souvent responsables de la chasse, tandis que les femmes s’occupent principalement des enfants, souligne Kim Hill de l’université d’État de l’Arizona, spécialiste en anthropologie évolutive qui n’a pas pris part à l’étude. « Vous ne pouvez pas tout plaquer pour un bébé en pleurs lorsque vous traquez un cerf », écrit-il dans un e-mail.

Les déductions faites à partir des populations de chasseurs-cueilleurs modernes présentent toutefois des limites. Pamela Geller explique que certains archéologues considèrent depuis des décennies ce point de vue très simpliste des hommes chasseurs et des femmes cueilleuses comme une simplification excessive. « Sauf quelques exceptions, et peu importe le continent sur lequel ils travaillent, les chercheurs qui étudient les groupes de chasseurs-cueilleurs supposent que la division du travail basée sur le sexe était universelle et rigide », explique-t-elle. « Et comme cela fait sens, ils ont eu beaucoup de mal à expliquer pourquoi le squelette d’individus féminins présentait des marques de lutte ou de chasse ou pourquoi ces personnes étaient enterrées avec des outils de chasse comme biens funéraires ».

« En général, ils ne disent rien, comme si le fait d’ignorer la preuve la fera disparaître », confie l’archéologue.

La chasse nécessitait sans doute autant d’adultes en bonne santé que possible pour que cette activité soit plus sûre et efficace et le sexe biologique des participants devait avoir peu d’importance. Kathleen Sterling, archéologue à l’université de Binghamton qui n’a pas pris part à l’étude, explique que les mères pouvaient aider lors des grandes chasses une fois leurs enfants sevrés ou quand ce n’était pas le cas, si la communauté veillaient sur lesdits bébés.

 

UN DÉBAT AUX RÉPERCUSSIONS CONSIDÉRABLES

Encouragée par sa découverte de 2018, l’équipe de Randall Haas a épluché les rapports d’excavations antérieures de chasseurs-cueilleurs dans l’ensemble des Amériques. Bon nombre d’études passées ont mis au jour la présence d’outils de chasse en pierre dans les tombes de femmes, mais tous les cas ne sont pas sans équivoque : il arrive que le sexe ne puisse pas être défini, que des contextes troublés ne permettent pas de savoir si les outils en pierre et le corps des individus ont été enterrés en même temps, ou encore si les quelques projectiles excavés dans la tombe étaient des armes du crime enterrées avec leurs victimes.

Cependant, en passant en revue les cas individuels dans le cadre d’un ensemble de données plus conséquent, l’équipe de Randall Haas a découvert que sur 429 tombes, 27 contenaient un individu de sexe connu enterré avec des outils de chasse, dont 11 étaient des femmes (restes récemment identifiés inclus) et les 16 autres étaient des hommes. De nombreuses incertitudes, comme le contexte troublé et l’identification du sexe, entourent les tombes d’hommes et de femmes, explique Randall Haas. Par conséquent, le nombre de femmes enterrées avec des outils de chasse est similaire à celui des hommes, même lorsque la plupart des cas considérés comme incertains sont exclus.

« Ces tendances ne correspondent absolument pas à ce à quoi vous vous attendez au sein d’une population si les hommes étaient [les seuls] à chasser », souligne l’archéologue.

Kim Hill, de l’université d’État de l’Arizona, confie ne pas être entièrement convaincu que la femme enterrée il y a 9 000 ans était une chasseuse. D’après lui, les biens funéraires comme les outils de chasse auraient pu être placés dans sa tombe en raison de croyances symboliques ou religieuses.

Alors, l’ensemble d’outils récemment mis au jour appartenait-il à la personne enterrée ? C’est la question que se pose Kathleen Sterling. « En général, nous ne nous posons pas cette question lorsque nous trouvons ces objets dans des tombes d'hommes », dit-elle. « Nous ne nous la posons que lorsqu’elle remet en cause nos idées sur le sexe. »

« Essayer d’expliquer ces choses demande une gymnastique mentale très importante », confie Pamela Geller.

Les outils découverts dans la tombe au Pérou était assez divers : des pointes dont la fabrication était complexe, ainsi que des équipements plus ordinaires, comme les éclats, faciles à façonner en brisant des pierres. D’après Randall Haas, ceci semble indiquer que les outils ne constituaient pas une sorte d’offrande, mais qu’il s’agissait plutôt d’objets utilisés de son vivant par la personne enterrée. Kathleen Sterling souligne également l’importance des chiffres, alors que de nombreuses femmes ont été découvertes enterrées avec des outils dans l’ensemble des Amériques.

Pamela Geller estime pour sa part que le débat comporte des répercussions considérables pour notre époque. « La disparité entre les sexes est si importante aujourd’hui. Si nous en venons à supposer que quelque chose nous prédispose d’un point de vue biologique, cela la justifierait », déclare-t-elle. « Cela est, à mes yeux, dangereux et absolument non fondé ».

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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