L’incroyable mission qui a permis de sauver les temples d’Abou Simbel

En 1960, la construction d’un nouveau barrage sur le Nil menaçait les temples d'Abou Simbel et d’autres trésors antiques. Un effort international, supervisé par l’UNESCO, a permis de les sauver.

De Esther Pons
Publication 19 nov. 2020 à 17:26 CET
Photographiées en 1966, les têtes de trois des quatre statues colossales de l’entrée du Grand temple de ...

Photographiées en 1966, les têtes de trois des quatre statues colossales de l’entrée du Grand temple de Ramsès II à Abou Simbel attendent d’être réassemblées avec leur corps.

Photographie de JOHN KESHISHIAN/NGS

Le poète romantique Percy Bysshe Shelley s’inspira de la longue histoire de l’Égypte pour écrire « Ozymandias » vers 1818. Dans le poème, un voyageur en plein désert tombe sur les ruines d’une immense statue :

« Et sur le piédestal il y a ces mots : "Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois. Voyez mon œuvre, ô puissants, et désespérez !" À côté, rien ne demeure. Autour des ruines. De cette colossale épave, infinis et nus, les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. »

Réflexion sur la fugacité, l’œuvre de Shelley démontre que même les plus grands sont impuissants face au temps et au changement.

Quatre statues colossales de Ramsès II décorent la façade du Grand temple d’Abou Simbel. Bien que cela puisse paraître inimaginable, elles furent découpées en plusieurs pièces dans le cadre de l’effort visant à déplacer le temple.

Photographie de JOSEF NIEDERMEIER/AGE FOTOSTOCK

Ozymandias est l’autre nom de Ramsès II, roi le plus puissant de la 19e dynastie égyptienne. Son règne marqua le début d’un âge d’or en Égypte, favorisé notamment par la réussite de ses campagnes militaires au Levant, en Nubie et en Syrie. Chacune de ces victoires fut commémorée par la construction de nouvelles villes, de temples élaborés et de statues colossales dans l’ensemble de son royaume.

Ce relief datant du 13e siècle av. J.-C., qui se trouvait à l’origine dans l’ancienne forteresse de Bouhen au Soudan, représente un vice-roi de Ramsès II faisant face à la déesse-serpent Rénénoutet. La forteresse repose désormais sous le lac Nasser. British Museum, Londres.

Photographie de ALBUM

Situés en Nubie, le long du Nil, les temples d’Abou Simbel furent taillés dans la roche solide. Les temples commémoraient la victoire de 1275 av. J.-C. sur les Hittites à Qadesh et rappelaient à la Nubie la domination égyptienne. Comme bon nombre de structures anciennes, ils tombèrent en désuétude, comme l’évoque le poème « Ozymandias ». Le sable pénétra dans les temples d’Abou Simbel et les ensevelit pendant des millénaires.

Les temples de Ramsès II furent redécouverts dans le désert en 1813 par des archéologues et leur immortalité sembla garantie jusqu’en 1960, date à laquelle le projet de construction d’un barrage sur le Nil menaça de les submerger, avec d’autres monuments antiques de la région. Afin de les sauver, l’Égypte finança un effort international de grande envergure pour mettre sur pied la mission de sauvegarde archéologique la plus complexe jamais réalisée : déplacer les sites entiers sur des terres plus élevées.

 

SAUVEGARDER LE PATRIMOINE

Mesurant près de 4 000 mètres de long, le haut barrage d’Assouan a été construit sur le Nil, au sud de la ville d’Assouan, située en amont de Louxor. Imaginé par le président égyptien Gamal Abdel Nasser, il avait pour objectif d’empêcher les inondations destructrices, de générer de l’électricité et d’encourager l’agriculture dans la région.

Mais le projet comportait de nombreux inconvénients. Il nécessitait tout d’abord de reloger 90 000 personnes à cause de la création du lac Nasser, réservoir artificiel de 480 kilomètres de long en amont du barrage et dont les limites sud se prolongent jusqu’au Soudan. Son impact sur les monuments dispersés à travers la région nubienne était également catastrophique. Un barrage plus petit, construit en 1902, avait déjà submergé certains monuments, notamment l’ensemble de temples de Philae. Le nouveau projet menaçait davantage encore cette zone, ainsi qu’une multitude d’autres sites, notamment le complexe d’Abou Simbel, situé près de la frontière entre l’Égypte et le Soudan.

Le comité exécutif de l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l'Éducation, la Science et la Culture) lança en 1960 sa campagne internationale pour la sauvegarde des monuments de la Nubie, demandant l’aide de ses États membres.

Des comités nationaux, composés de chercheurs, archéologues, historiens, ingénieurs et architectes, furent formés par 30 pays pour mener à bien la mission de sauvegarde. Une fois l’emplacement des zones archéologiques les plus susceptibles d’être submergées identifié grâce à un relevé aérien, 20 délégations étrangères lancèrent des campagnes de sauvegarde des monuments.

L’UNESCO organisa une collecte de fonds pour sauvegarder et préserver le plus grand nombre de sites et de monuments archéologiques possible, tandis que trente pays émirent des timbres représentant les monuments dans le cadre d’une campagne de financement destinée à couvrir les coûts de la campagne internationale.

Le gouvernement égyptien et les spécialistes de l’UNESCO dressèrent une liste des monuments menacés par le barrage. L’examen de quelques-uns d'entre eux révéla leur importance historique. Les sites incluaient notamment l’ancienne forteresse de Bouhen au Soudan, érigée par Sésostris III au 19e siècle av. J.-C. Mis au jour dans le cadre du projet de l’UNESCO, deux de ces temples furent démontés et transférés. La forteresse ne put toutefois pas être sauvée et est désormais submergée.

D’autres sites firent l’objet d’un transfert réussi : ce fut notamment le cas du temple d’Amada, construit par Thoutmôsis III au 15e siècle av. J.-C. ; d’Ouadi-es-Seboua, temple érigé sous Ramsès II au 13e siècle av. J.-C., célèbre pour son avenue bordée de sphinx, et du temple de Kalabsha, achevé à peu près au moment où Octave s’autoproclama empereur romain sous le nom d’Auguste, en 27 av. J.-C.

L’ensemble de temples de l’île de Philae, dont les décorations furent gravement endommagées par l’inondation partielle causée par un projet de barrage antérieur, allonge la chronologie des monuments nubiens jusqu’à l’ère chrétienne. Il a été en grande partie érigé au 3e siècle av. J.-C. et est dédié à la déesse Isis. L’empereur Hadrien y fit construire une porte au 2e siècle apr. J.-C., avant que le temple ne soit transformé en église en 540, pendant le règne de l’empereur byzantin Justinien. Les temples de Philae furent finalement déplacés en sécurité sur l’île toute proche d’Aguilkia.

Sauvés, les temples de l’île de Philae furent reconstruits sur l’île toute proche d’Aguilkia. La reconstruction des édifices prit fin en 1979, soit un an avant l’annonce de la fin du projet nubien par l’UNESCO, qui fut une réussite.

 

Photographie de GEORGE STEINMETZ/GETTY IMAGES

Outre le déplacement des monuments, d’importantes fouilles furent réalisées dans l’ensemble de la région nubienne alors que le projet du barrage s’achevait. Cela permit l'excavation d’un patrimoine alors inconnu d’une immense richesse, allant d’objets anciens datant de l’Âge de pierre à une église du 9e siècle ornée de peintures murales.

 

UNE MISSION MONUMENTALE

Le plus grand défi du projet était de sauver les temples jumeaux d’Abou Simbel, dont les quatre statues colossales de Ramsès II étaient devenues emblématiques de l’Égypte. Cela demandait d’énormes prouesses d’ingénierie et d’importants financements. En outre, l’équipe avait une échéance ferme : le lac Nasser devait atteindre sa pleine capacité en 1966.

En 1963, après la proposition et le refus de nombreuses idées, il fut décidé de tailler les temples de Ramsès en plus d’un millier de blocs et de les déplacer vers des terres plus élevées. La mission nécessitait une infrastructure complexe. Un barrage temporaire fut construit autour du site pour le maintenir au sec, tandis qu’un réseau de routes d’approvisionnement dut être construit, une centrale électrique installée et des logements fournis aux milliers d’ouvriers impliqués dans le projet.

Le démontage prit fin en avril 1966, suivi de la reconstruction. Le magazine National Geographic a documenté l’effort colossal nécessaire pour creuser le nouveau site, déplacer les blocs de pierre et les réassembler. Le 22 septembre 1968, après plus de deux ans d’un travail assidu, Abou Simbel était inauguré sur son nouveau site plus élevé.

Cet effort reste inégalé dans l’histoire de l’archéologie. L’ancien directeur du Département égyptien des monuments de Nubie écrit ainsi : « Le monument le plus imposant jamais taillé dans la roche et le joyau des trésors nubiens furent ainsi sauvés. Parallèlement, le transfert des temples permit la réalisation du rêve du roi Ramsès II, qui était de les immortaliser ».

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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