Ali Bey, l’agent double qui a espionné La Mecque

Au début du XIXe siècle, sous une fausse identité arabe, Domingo Badia réussit à s’introduire dans la ville sainte de l’islam, dont il a donné la première description détaillée.

Publication 20 août 2021, 10:00 CEST
Louis-Nicolas de Lespinasse, La Mecque, 1787.

Louis-Nicolas de Lespinasse, La Mecque, 1787.

Photographie de Wikicommons/Louis-Nicolas de Lespinasse

Au mois de dhou al-qi’da, en l’an 1221 de l’hégire (janvier 1807), un pèlerin pénètre dans la ville de La Mecque, lieu interdit à tout infidèle sous peine de mort. Il s’agit d’Ali Bey, un descendant des anciens califes abbassides. Souffrant, il est autorisé à rentrer sur une litière. En réalité, ce voyageur ne se nomme pas Ali Bey, il n’est pas Abbasside, ni même musulman. Cet infidèle qui se promène dans les lieux les plus sacrés de l’islam est un Espagnol du nom de Domingo Badia.

 

UN AGENT DOUBLE AU MAROC

Domingo Francisco Jorge Badia y Leblich est né à Barcelone en 1767. Son père, fonctionnaire, est comptable de guerre à Málaga. Là-bas, Domingo participe aux réunions de la Société économique des amis du pays. En 1786, il succède à son père dans ses fonctions, puis est envoyé en 1794 à Cordoue, où il est nommé administrateur de la Rente royale des tabacs. Fasciné par les grands monuments andalous, il se met à étudier l’arabe. Après s’être ruiné en menant des expériences sur des ballons aérostatiques, il part pour Madrid en 1799, où il travaille comme bibliothécaire du prince de Castel-Franco. Le salaire est maigre, mais il peut lire de nombreux ouvrages scientifiques, dont le Voyage dans l’intérieur de l’Afrique de l’Écossais Mungo Park, qui le marquent fortement.

Cette fascination pour l’exploration de terres lointaines le conduit à demander un financement au gouvernement espagnol pour une expédition scientifique en Afrique du Nord. Le Premier ministre, Manuel Godoy, décide d’utiliser le projet pour se rapprocher du sultan du Maroc, Moulay Slimane, et le convaincre d’accepter que l’Espagne le protège de ses nombreux ennemis. En cas d’échec, Badia a l’ordre d’encourager des révoltes au Maroc afin de justifier une invasion espagnole.

En 1803, Badia entreprend son périple et se fait passer pour un prince syrien appelé « Ali Bey », descendant des Abbassides et éduqué en Europe, de retour vers sa terre natale. Il parvient rapidement à se lier d’amitié avec le sultan marocain grâce à son érudition et ses généreux présents. Cependant, Moulay Slimane refuse tout accord et rêve même d’attaquer l’Espagne s’il arrive à consolider son autorité dans ce pays insoumis. Dans des propos recueillis avec un certain scepticisme, Badia se vantera par la suite d’avoir organisé une grande conspiration contre le souverain, qui échoua au dernier moment en raison de l’éclatement d’une guerre frontalière.

 

SUR LA ROUTE DE LA MECQUE

Badia quitte le Maroc en octobre 1805. Après avoir visité Tripoli, Chypre et l’Égypte, il décide de faire un pèlerinage à La Mecque, qui se trouve alors sous l’autorité des califes ottomans. Le 13 janvier 1807, il part pour la ville sainte, où il arrive deux jours plus tard. Une fois sur place, Badia se comporte comme un véritable croyant musulman. Au milieu de la nuit et malgré sa santé précaire, il insiste pour pratiquer immédiatement les rites du pèlerinage consistant à faire sept fois le tour du sanctuaire de la Kaba. Le jour suivant, le lieu le plus sacré de l’islam lui ouvre ses portes et l’infidèle infiltré peut l’explorer de intérieur. Le même après-midi, il rencontre le chérif de La Mecque, Ghalib Effendi, qui le questionne sur son origine et ses pérégrinations en Occident. Comme sa maîtrise de l’arabe est parfaite, Badia s’en sort sans problème. 

Portrait d'Ali Bey sur une gravure d'époque;

Photographie de Wikimedia Commons

Le 24 janvier, le sanctuaire s’ouvre de nouveau, mais uniquement aux femmes. Cinq jours plus tard, pour la dernière fois de l’année, les portes s’ouvrent pour la toilette rituelle. Cette tâche est effectuée par le chérif lui-même, en compagnie des chefs des tribus et de quelques esclaves noirs. Badia reçoit l’honneur d’être invité à se joindre au groupe.  

 

LES WAHHABITES PRENNENT LE POUVOIR

Le 3 février, les armées wahhabites, adeptes d’un nouveau mouvement puritain, arrivent à La Mecque, soit 6 000 hommes en tenue de pèlerins, suivant leurs propres rites, mais armés de fusils et de poignards. Le récit que fait Badia de ce moment est quelque peu confus. Il affirme que ces soldats viennent s’emparer de la ville, ce qui est faux : les wahhabites avaient déjà occupé La Mecque en 1803 et avaient détrôné Ghalib. Mais face à la résistance tenace de ce dernier, ils l’avaient autorisé à récupérer son poste en 1805.

À l’arrivée de Badia, deux ans plus tard, Ghalib gère la ville et dispose de 3 000 hommes armés. Il fume en cachette au mépris des décrets wahhabites condamnant cette pratique comme tant d’autres. Cependant, Ghalib est un simple vassal de l’émir Saoud, le chef wahhabite qui, le 26 février, revendiquera directement le pouvoir, dissoudra l’armée du chérif et expulsera les fonctionnaires du sultan ottoman dont il interdira de citer le nom lors des prières du vendredi.

Au milieu de cette confusion, le 16 février, Badia se rend au mont Arafat, où Mahomet a prononcé son dernier sermon. Il passe près du djebel el-Nour, le mont de la Lumière où, selon la tradition, l’archange Gabriel est apparu pour la première fois au Prophète. En temps normal, les pèlerins prient dans un petit sanctuaire situé au sommet, ce que les wahhabites considèrent comme une superstition. Ils ont donc détruit l’édifice et placé des gardes au pied de la montagne. Badia essaie de conclure son pèlerinage en visitant la tombe du Prophète à Médine, mais les wahhabites, qui blâment cette pratique idolâtre, l’en empêchent par la force.

Pour cette même raison, ils obligent la caravane de Damas, qui apporte comme chaque année un tapis au tombeau de Mahomet, à faire demi-tour. Malgré tout, Badia affirme : « Je dois avouer que j’ai trouvé les wahhabites avec lesquels j’ai parlé très rationnels et modérés », ce qui ne l’empêche pas d’ajouter : « ni les natifs du pays ni les pèlerins ne peuvent entendre leur nom sans frémir, et même entre eux, ils ne le prononcent qu’à voix basse. Ils les fuient et évitent tant que possible de leur parler ».

 

L'EXIL VERS LA FRANCE

Après avoir visité la Terre sainte, la Syrie, la Turquie et traversé toute l’Europe, Badia arrive à Bayonne le 9 mai 1808. Charles IV et son fils Ferdinand VII viennent de renoncer au trône d’Espagne en faveur de Napoléon, qui, à son tour, le cède à son frère Joseph Bonaparte. Charles IV reçoit Badia en audience et lui recommande de se mettre au service du nouveau régime. L’ancien espion écoute le monarque déchu. Mais lorsque les Espagnols expulsent Joseph Bonaparte en 1813, Badia, qui a occupé le poste de préfet de Cordoue, s’exile en France. C’est dans ce pays qu’il publie en 1814 la première édition de ses voyages. Elle est rapidement traduite en anglais, en italien et en allemand, mais il faut attendre 1836 pour voir paraître la traduction espagnole. 

En France, où Louis XVIII est monté sur le trône, la vie sourit au voyageur espagnol qui se voit accorder la nationalité française et nommer maréchal. Badia se fait une place dans la vie culturelle de Paris. En 1815, dans un contexte de concurrence coloniale avec la Grande-Bretagne, il propose au gouvernement français de se rendre de nouveau à La Mecque, puis de traverser l’Afrique. Le projet est accepté et Badia part en janvier 1818 sous le nom d’Ali Abou Othman. En juillet, il se trouve à Damas où il attrape la dysenterie (on a longtemps spéculé, sans preuves, sur un empoisonnement) et meurt en août. 

Badia ne fut pas le premier Européen à visiter La Mecque. L’Italien Ludovico Di Varthema en 1503, l’Autrichien Johann Wild en 1607 et l’Anglais Joseph Pitts en 1680 le précédèrent, mais il fut le premier à en donner une description détaillée, à calculer sa latitude et sa longitude, et à décrire l’intérieur de la Kaba. Les nombreux voyageurs qui s’y rendirent par la suite ne firent que se placer dans son sillage. 

Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine

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