Apogée de l’Empire romain : les secrets de son armée

Du Ier siècle av. J.-C. au IIIe siècle ap. J.-C., l’armée romaine parvient à un niveau d’excellence jamais atteint dans l’histoire. Un succès que l’on doit à un recrutement extrêmement sélectif et des entraînements exigeants.

Publication 17 août 2021, 09:45 CEST
La Legion VIII Augusta est un groupe de reconstitution de l’armée romaine (https://leg8.fr/) et représente une ...

La Legion VIII Augusta est un groupe de reconstitution de l’armée romaine (https://leg8.fr/) et représente une activité d’histoire vivante et de médiation culturelle de l’association Human-Hist, fondée en 1995 et basée à Autun (71) en Bourgogne.  Ici nous pouvons voir une charge en ligne / Legion VIII Augusta et Legion XXX Bavay.

 

Photographie de Yannick TAHON/Legion VIII Augusta

L’histoire de Rome est d’abord celle de ses conquêtes. Les images de légionnaires en uniforme sont indissociables de ce puissant État. À la force du glaive et en une poignée de siècles, Rome, simple village agricole, est devenu la capitale d’un immense empire. Au IIe siècle après Jésus-Christ, son territoire s’étend de l’Angleterre actuelle au Moyen-Orient. Une situation que Rome doit pour beaucoup à son excellente armée.

Ses combattants étaient triés sur le volet et suivaient un rigoureux programme d’entraînement. Militaires mais aussi bâtisseurs, jamais ils ne connaissaient l’ennui : entre les corvées du camp (nettoyer, chercher de la nourriture, surveiller les allées et venues des « barbares »), les exercices physiques et les batailles, leurs journées étaient bien remplies. Une routine peu explorée. Jusqu’à présent, les études avaient surtout appréhendé l’armée par le haut, comme une institution, sans se pencher sur le quotidien des hommes qui la font vivre. Yann Le Bohec, historien et professeur émérite à l’université Paris-Sorbonne, a rectifié le tir. En novembre 2020, il a fait paraître La vie quotidienne des soldats romains à l’apogée de l’Empire, aux éditions Tallandier. Entretien.

Yann Le Bohec, historien et professeur émérite à l’université Paris-Sorbonne. Il est l’auteur de « La vie quotidienne des soldats romains à l’apogée de l’Empire », paru aux éditions Tallandier.

 

Photographie de Yann Le Bohec

Jusqu’au IIIe siècle apr. J.-C., autour de 350 000 hommes constituaient l’armée romaine et gardaient l’Empire, ce qui semble très peu. Pourquoi cela ?

L’État romain préférait la qualité à la quantité. Il avait très peu de soldats, mais ceux-ci étaient excellents. Les soldats à cette époque avaient le physique des sportifs de haut niveau d’aujourd’hui. Le recrutement était extrêmement sélectif. Sur 200 ou 300 personnes présentées au conseil de révision (assemblée militaire chargée d’examiner les jeunes gens, ndlr), l’État ne retenait que 5 ou 6 individus. Ceux avec le meilleur physique, d’une part.  Le conseil de révision veillait à ce que les futurs soldats aient des muscles, des épaules larges, des jambes bien faites. Mais il y avait aussi une petite interrogation intellectuelle : parlaient-ils correctement le latin ? Seraient-ils capables de comprendre les ordres qu’on leur donnerait ? Enfin, de manière plus surprenante pour nous, les personnes devaient passer un examen juridique. Le but : vérifier leur citoyenneté. Les esclaves ne pouvaient pas porter les armes. Le conseil de révision était obligatoire et globalement, devenir soldat était un privilège très recherché. Cela offrait une position sociale respectée ainsi qu’un salaire régulier.

 

Le numéro de National Geographic de ce mois-ci présente un dossier sur les gladiateurs. Vous écrivez que les embaucher comme soldat était une « mauvaise idée ». Pourquoi ?

Le type d’escrime pratiqué est différent. Les gladiateurs se livrent à un combat d’homme à homme, destiné au spectacle. Les soldats, eux, sont formés à se battre au sein d’un collectif, en tant qu’unité. Le soldat apprend à lancer son javelot dès qu’il est à 4 ou 5 mètres de l’ennemi. Puis pour le combat rapproché, il sort son glaive, donne un coup de bouclier pour déstabiliser l’ennemi, puis profite des quelques secondes de déséquilibre pour donner des coups d’épées. C’est une gymnastique très différente de celle des gladiateurs !

 

Comment est-ce que les individus retenus sont-ils formés ?

Quand un jeune homme est recruté, il fait ses classes pendant quatre mois et apprend, par exemple, à reconnaître les étendards et les officiers. Puis le soldat s’entraîne tout au long de sa carrière à pratiquer son métier militaire. Cela consiste, rappelons-le, à tuer des gens. Il doit donc être physiquement très fort. Ainsi, dès qu’il a un moment et quand il n’y a plus de corvées au camp, le soldat va au terrain d'exercice et s'entraîne. Course, saut, lancer de javelots ou de pierres, escrime, marche... Le soldat romain s’entraîne, par exemple, à parcourir 30 kilomètres en une journée avec 60 kilogrammes d'équipement sur le dos. Le tout vise à fabriquer des corps vigoureux et plus forts que les « barbares ». De plus, toutes les quatre semaines, 5000 légionnaires formaient deux équipes de 2500 pour s’exercer au combat en unités. Ils ont pour cela des armes spéciales en bois, non létales, et lestées de plomb. Plus lourdes que les vraies armes de combat, elles visent à rendre les batailles réelles plus faciles, en comparaison !  

 

Déplacement des troupes / Legion VIII Augusta et Legion XXX Bavay.

 

Photographie de Yannick TAHON/Legion VIII Augusta

Comment cet entraînement est-il mis à profit pendant la guerre ?

Pendant la saison de guerre, les soldats marchent neuf à dix kilomètres par jour pour aller à la rencontre de l’ennemi - pas plus car le matériel est transporté par de lents chars à bœuf. Comme ils sont itinérants, il faut chaque jour monter un nouveau camp, construire des palissades, mettre les tentes sur pied. Et tout détruire le lendemain matin, pour recommencer … C’est énorme ! Les batailles n’occupent finalement que peu de temps. On compte seulement quatre à six combats sur environ six mois de saison de guerre. Ces batailles ne durent que quelques heures. Les soldats se mettent en place à 8h du matin, les deux armées s'affrontent à 10h, et on connaît le gagnant à 15h au plus tard. Les sièges prennent plus de temps, car il faut fabriquer des machines et mener plusieurs assauts – comme par exemple à Alesia en 52 avant J.-C. Cela dura plusieurs mois.

 

L’excellence de l’armée romaine à l’apogée de l’Empire se fait aussi au prix d’une certaine intransigeance, comme en témoignent les punitions.

Les déserteurs ou les lâches au combat sont condamnés à la peine de mort. Les Romains demandaient toujours aux vaincus de leur livrer les déserteurs. Ces derniers étaient mis à nu, fouettés jusqu’à l’évanouissement, puis réveillés avec un seau d’eau. Ils étaient ensuite décapités à la hache. Le tout devant les autres soldats, qui tapaient en cadence leur lance contre leur bouclier. Cela créait une certaine ambiance, avec un bruit sourd retentissant.

L’autre peine de mort était infligée pendant les batailles. La troisième ligne des soldats devait tuer ceux qui reculaient. Les légionnaires en première et deuxième ligne, qui alternaient pour combattre l’ennemi, se retrouvaient coincés entre leurs adversaires et cette troisième ligne. Ainsi, quitte à mourir, ils préféraient souvent que ce soit de la main de l’ennemi.

 

Tactique de protection contre les attaques de cavalerie : Contra Equites / Legion VIII Augusta et Legion XXX Bavay.

 

Photographie de Yannick TAHON/Legion VIII Augusta

Pour les soldats romains, les dieux étaient très importants dans leur succès.

Oui. Durant l’antiquité, la guerre devait être conforme à la volonté des dieux. Au combat, les soldats s’imaginent que les dieux sont au-dessus d’eux et affrontent les divinités ennemies. D’où l’importance d’avoir leur aval. Les hauts gradés demandent donc régulièrement l’avis des dieux avant de partir. Voici un exemple tiré en dehors de la période que l’on étudie, lors de la première guerre punique, opposant Romains et Carthaginois. Un amiral sonde les divinités avant la bataille de Drépane, en 249 av. J.-C. Pour cela, il donne du grain à des poulets. Si les poulets mangent le grain, alors cela signifie que les dieux sont avec eux et qu’ils peuvent se lancer dans le combat. Mais cette fois-ci, les poulets n’ont pas faim…

L’amiral s’est fâché et a jeté les volailles à l’eau, avec cette phrase : « Puisqu’ils n’ont pas faim, qu’ils boivent ! » Il voulait vraiment livrer bataille, et rentrer auréolé de gloire à Rome … Donc il décide d’aller au combat malgré tout. Mais l’histoire des poulets s’est transmise de bateau en bateau. Les soldats étaient complètement désespérés, persuadés qu’ils allaient être battus par les Carthaginois car les dieux ne voulaient pas de cette bataille. Effectivement, ils ont été battus. L’effet psychologique est très important. Globalement, tout peut être interprété comme un signe de la volonté des dieux : un général qui glisse en descendant de cheval, une anomalie dans le cadavre d’une victime... Religion et superstition se mêlent.

 

 

Revue des troupes par le centurion, au premier plan : Cornicen (musicien à tête de loup) / Legion VIII Augusta.

 

Photographie de Yannick TAHON/Legion VIII Augusta

Comment nourrissait-on cette armée ?

Le blé est l’aliment de base des soldats. En terre ennemie, on le pille. En terre amie, on le paye! Soit les soldats échangent de l’or contre du blé. Soit c’est l’État qui en produit et qui en fait livrer directement au camp. Rappelons tout de même que les soldats payaient pour tout, leurs vêtements et leurs repas. Le blé sous forme de pain est consommé avec de l’huile d’olive, parfois un peu de viande et de légumes. Le tout agrémenté de garum, une saumure de poisson omniprésente à l’époque qui ressemblerait au nuoc-mam d’aujourd’hui.

Pour accompagner leur plat, ils buvaient une piquette : des restes de raisins écrasés déjà utilisés pour faire du vin, auxquels ils ajoutaient de l’eau et qu’ils laissaient fermenter. Cela donnait une boisson très peu alcoolisée : la posca. Les soldats buvaient aussi du vinaigre dilué avec de l’eau. Cela peut nous paraître surprenant, mais c’était pour eux une habitude. Les officiers, en revanche, grâce à des salaires beaucoup plus importants et aussi une meilleure éducation, mangeaient beaucoup plus de poisson et de viande. Le tout avec du vin, de l’huile et du garum de meilleure qualité.

 

 

Tente de commandement du Lega / Legion VIII Augusta.

 

 

Photographie de Yannick TAHON/Legion VIII Augusta

Les invasions barbares firent céder les frontières au IIIe siècle. Pourquoi l’armée romaine perd de sa superbe à partir de cette époque?

C’est une question débattue. Certains historiens pensent que l’armée romaine était très bonne jusqu’au bout. Mais cela me paraît bizarre. La qualité du recrutement s’est perdue. Le métier militaire présentait moins d’attrait. D’une part, au cours du IIIe siècle, la rémunération des soldats s’est dégradée. La raison ? Aux environs de l'an 200, les empereurs ont augmenté les soldes des militaires dans des proportions considérables. Mais ils n'avaient pas fait HEC !  Ils ne connaissaient pas le principe de l'inflation. Et pour payer les soldes toujours plus importantes, le responsable des finances publiques s’est mis à mélanger du métal vil (du plomb, du zinc) à du métal pur (l'or et l'argent). Il en mettait de plus en plus.

Résultat, au bout de quelques années, ces pièces n’avaient plus de valeur. Les soldats étaient payés en monnaie de singe ! Ils ne faisaient pas ce métier pour être riche, mais considéraient tout de même qu’il fallait un salaire convenable. Les sénateurs qui travaillaient comme cadre dans l’armée sont partis également, découragés par les bas salaires. L’armée a donc perdu en efficacité, cela alors que les soldats menaient des guerres très difficiles. C’est un tout qui explique les défaites.

 

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