Bérénice, la princesse juive qui séduisit Titus

En pleine guerre de Judée, en 66 apr. J.-C., le futur empereur s’éprend d’une princesse juive en exil, qu’il veut épouser. Mais leurs amours contrariées seront sacrifiées à la raison d’État et inspireront des générations de dramaturges.

De Juan Luis Posadas, docteur en histoire ancienne
Publication 26 août 2021, 11:30 CEST
Juive de Tanger, de Charles Zacharie LANDELLE (après 1866), conservé aux Musées de Reims. Ce portrait est parfois ...

Juive de Tanger, de Charles Zacharie LANDELLE (après 1866), conservé aux Musées de Reims. Ce portrait est parfois associé au personnage de la tragédie de Racine.

Photographie de Musée des Beaux-Arts

Rares sont les personnages de l’Antiquité à avoir inspiré autant de peintres, de dramaturges, de romanciers et de compositeurs d’opéra que Bérénice, une princesse juive du Ier siècle apr. J.-C. Sa liaison malheureuse avec l’empereur Titus a été érigée en symbole du conflit opposant la passion amoureuse à la raison d’État, sur l’arrière-plan dramatique de la première guerre judéo-romaine. La figure de Bérénice a été tellement idéalisée que l’on peine désormais à discerner le personnage historique derrière sa légende.

Née en Judée vers 28 apr. J.-C., Bérénice était la fille d’Hérode Agrippa Ier, lui-même petit-fils d’Hérode le Grand. Unie à l’âge de 13 ans à un riche Juif d’Alexandrie qui mourut avant qu’ils n’aient pu consommer leur mariage, elle fut ensuite remariée à son oncle Hérode de Chalcis, au Liban, avec lequel elle conçut deux enfants. Au décès de ce dernier succéda une cohabitation avec son propre frère, le nouveau roi Hérode Agrippa II, qui suscita des rumeurs d’inceste dont Bérénice ne parvint jamais à se défaire, même en épousant un autre potentat local, Polémon de Cilicie.

Proromaine comme son frère et son beau-frère Tibère Alexandre, procurateur de Judée, Bérénice s’attira les foudres de son propre peuple lorsque éclata, en 66, la première révolte des Juifs contre la domination romaine. Elle chercha d’abord à jouer un rôle d’intermédiaire entre les Juifs et les Romains, mais une foule déchaînée mit le feu à son palais et à celui de son frère, les forçant à se réfugier dans le camp monté par les Romains sous les murs de Jérusalem, avec tous leurs trésors et leur garde personnelle.

C’est dans ce même camp qu’arrivèrent en 67, pour mater la rébellion, le général Vespasien, gouverneur de Syrie au nom de l’empereur Néron, et son fils Titus. Et c’est sous la tente de Vespasien que se produisit la rencontre entre Bérénice et Titus.

En l’absence d’informations dans les sources de l’époque sur le rapprochement des deux amants, les historiens ont spéculé sur l’attirance qu’aurait pu exercer sur le jeune Titus, âgé de 27 ans, une femme comme Bérénice qui, à près de 40 ans, ne semblait pas avoir perdu le moindre charme. Mais il ne faut pas non plus sous-estimer la part de calcul politique qui aurait pu pousser un homme aussi ambitieux que Titus à s’allier avec une famille royale d’Orient.

 

UNE PREMIÈRE VISITE À ROME

Alors que l’armée romaine s’efforçait d’étouffer la révolte, une guerre civile éclata en 69 au sein de l’Empire romain. Les soulèvements dans les provinces et les conjurations dans la capitale provoquèrent le suicide de Néron, auquel succéda Servius Sulpicius Galba, jusque-là gouverneur d’Hispanie. En route vers Rome pour apporter son soutien au nouvel empereur et pour s’assurer que son père conserverait la direction des opérations de Judée, Titus apprit l’assassinat de Galba et sa succession par Othon. Il décida alors de regagner la Judée, animé selon Tacite par « un désir extrême de revoir Bérénice », car « son jeune cœur n’était pas insensible aux attraits de cette reine ».

À Rome, la crise s’enlisait. Othon se suicida après avoir été défait par l’armée de Vitellius, à son tour massacré quelques mois plus tard par les partisans de Vespasien à Rome. Proclamé empereur par les légions d’Égypte, de Syrie et de Judée, ce dernier leva une armée en Orient et reçut aussi le soutien de Bérénice et d’Agrippa, qui restèrent en Judée pour prêter main-forte à Titus dans l’écrasement de leur propre peuple, applaudissant même à l’incendie du Temple de Jérusalem.

Titus et Bérénice, Salon de Vénus, Grands appartements du château de Versailles (René-Antoine Houasse, ca. 1678).

Photographie de Wikicommons

Au terme de la révolte, Bérénice accompagna Titus à Rome, où ils partagèrent la résidence impériale dans l’apparente intention de se marier, bien que certains historiens modernes émettent des doutes sur cette première visite. Les Romains voyaient sûrement d’un mauvais œil qu’une reine étrangère épouse l’héritier présumé de l’empire, une union qui leur rappelait celle de Cléopâtre et de César.

Maîtresse de longue date de Vespasien, l’affranchie Antonia Caenis avait en outre perçu en Bérénice une rivale. Les Romains pouvaient admettre le concubinat d’un empereur déjà père d’héritiers mâles, mais pas celui d’un prince dans la fleur de l’âge et célibataire. La conjonction de ces facteurs précipita sans doute la rupture de Titus et de Bérénice, et le retour de celle-ci en Judée.

En 74 ou 75, la mort d’Antonia Caenis laissa le champ libre à Bérénice pour revenir à Rome. Si la princesse pensait que ses ambitions ne seraient plus contrariées, elle comprit rapidement son erreur : les conseillers de Vespasien, Mucien, Eprius Marcellus et Alienus Caecina, s’entendirent en effet pour contrecarrer le projet de mariage du futur empereur avec une femme étrangère et trop âgée pour enfanter.

 

SOUS LA CRITIQUE DES HISTORIENS

Suétone assure, dans sa Vie des douze Césars, que Titus avait demandé Bérénice en mariage, tandis que Dion Cassius avance un siècle et demi plus tard que c’était Bérénice qui nourrissait l’espoir d’épouser Titus et qui avait cohabité avec lui au palais comme si elle était déjà son épouse. On dispose aussi du témoignage de Quintilien, rhéteur et avocat d’Hispanie résidant à Rome et qui aurait défendu Bérénice lors d’un procès, mais on ignore s’il évoque la « reine » en référence à sa condition de membre d’une famille royale d’Orient ou à celle de concubine de Titus.

En tout état de cause, Bérénice n’eut finalement d’autre choix que de regagner la Judée. Après la mort de Vespasien en 79 apr. J.-C., elle se rendit une troisième fois à Rome dans l’intention d’épouser Titus, désormais empereur. Mais les anciens conseillers de Vespasien y restaient opposés, et Titus renonça à son amour plutôt que de désavouer les trois hommes : « Il renvoya Bérénice de Rome, malgré lui, malgré elle », écrit Suétone.

L’histoire d’amour entre Titus et Bérénice est en réalité tissée d’incertitudes. Les informations dont on dispose proviennent en effet d’historiens ou d’écrivains de l’Antiquité dont l’intention était soit de condamner Titus pour d’hypothétiques désordres sexuels et des mœurs dissolues, soit de le défendre pour avoir renoncé à « l’amour de sa vie ».

L’aversion des Romains pour Bérénice était en revanche manifeste. Contemporain des amants, le poète Juvénal écrivit ainsi au sujet d’un diamant : « C’est celui dont jadis le roi juif Agrippa paya les faveurs incestueuses de sa sœur ». Il est significatif que Juvénal ne cite pas Bérénice pour critiquer sa liaison avec l’empereur, mais pour dénoncer un inceste présumé qu’il ne mentionne d’ailleurs qu’en passant.

Tacite se faisait quant à lui une plus haute opinion de Titus que de son frère Domitien, empereur despotique sous lequel il effectua presque toute sa brillante carrière politique. Il ne cite Bérénice que pour évoquer sa mauvaise influence possible sur Titus, qu’il encense pour l’avoir repoussée.

Probablement conquis par les faveurs que lui accordèrent autant Titus que Vespasien, l’historien juif Flavius Josèphe fut le plus fervent défenseur de l’empereur. S’il dresse un portrait neutre de Bérénice, il cite toutefois les rumeurs d’inceste. Suétone véhicule au contraire une image négative de Titus, auquel il attribue des excès et à qui reproche de ne pas avoir tenu sa promesse d’épouser Bérénice.

Répudiée par Titus, celle qui se rêva impératrice dut regagner sa Judée natale, où sa trace s’effaça si complètement de l’histoire que l’on ignore jusqu’à la date et aux circonstances de sa mort.

Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine.

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