Le quotidien des gauchos de Patagonie

Des familles de gauchos nous font découvrir un mode de vie traditionnel au bout du monde.

De Erick Pinedo
Photographie De Luján Agusti
Publication 30 sept. 2021, 11:04 CEST
Baqueanos - Running pony

En Patagonie, des familles de gauchos perpétuent des traditions comme « la yerra », événement annuel où l’on compte, toilette, marque et stérilise les animaux. Sur cette image, les gauchos de la famille Bronzovich séparent les cheveux pour s’occuper d’eux individuellement. Dans les contrées reculées de l’Argentine, la yerra est devenue un moment de célébration des valeurs familiales et gauchos.

Photographie de Luján Agusti

À l’extrémité méridionale du continent américain, dans un archipel ceint par les ultimes montagnes des Andes, se perpétue un mode de vie étroitement lié à la nature inhospitalière de l’endroit. Les descendants d’immigrés européens qui se sont installés là ont dû apprendre à frayer avec le territoire hostile de Patagonie ; autant de pampas, de forêts, de tourbières et de montagnes qui constituent ce que les premiers explorateurs appelaient la Tierra del Fuego, la Terre de Feu.

Dans cet endroit dont certains parlent comme du « bout du monde », des colons ont développé une culture fondée sur la pénibilité du labeur nécessaire pour survivre aux basses températures et à la géographie abrupte du sud du continent.

Au ranch des Bronzovich, lors de la yerra, des gauchos isolent et attachent un cheval pour s’occuper de lui, notamment pour le toiletter.

Photographie de Luján Agusti

Un cheval soigneusement entravé.

Photographie de Luján Agusti

En coupant la crinière des poneys lors de la yerra, on peut distinguer ceux qui ont été toilettés et marqués de ceux qui ne l’ont pas été. Certaines coupes permettent au cavalier de manœuvrer la monture sans rênes. Le crin coupé est ensuite utilisé pour fabriquer des objets artisanaux.

Photographie de Luján Agusti

Alvino « El Chino » Velázquez débourre une jument pour qu’elle puisse participer à la fête annuelle.

Photographie de Luján Agusti

Cavaliers accomplis et ranchers traditionnels, ces gauchos menaient une vie largement nomade, échappant ainsi à toute intervention du gouvernement (quoiqu’ils aient participé à des guerres civiles et d’indépendance). Avec le temps, ils ont fini par devenir un symbole culturel et national de l’Argentine contemporaine. Chez ces cow-boys de la Pampa, un métier en particulier sortait du lot : les baqueanos, des guides rompus et entraînés – pour la plupart mestizos, à la fois européens et autochtones – dont les connaissances étaient exploitées par les généraux argentins qui se garantissaient par là le succès de leurs campagnes.

« Ce sont les topographes les plus complets », a écrit à leur sujet Domingo Faustino Sarmiento, écrivain et président de la République d’Argentine dans la seconde moitié du XIXe siècle. Leur bravoure et leur connaissance scrupuleuse du terrain en faisaient les guides les plus demandés quand on voulait arpenter ces « no man’s lands ». Ils étaient capables de pister tout type de créature sur plusieurs lieues, d’en suivre la trace et de trouver refuge.

(La Patagonie chilienne est un des endroits les plus sauvages du monde mais cela pourrait bientôt changer.)

De nos jours, faisant fi des progrès technologiques et de l’exploration des tout derniers coins reculés de la région, des familles perpétuent les traditions gauchos et le savoir-faire baqueano de génération en génération. Leur province demeure en grande partie à l’état naturel et indomptée, qualités qui permettent aux touristes de découvrir une beauté naturelle et des coutumes séculaires.

Alvino « El Chino » Velázquez est chef d’équipe au ranch des Bronzovich et supervise les vaches, les taureaux, les chevaux et les chiens de berger. Il voyage à travers les contrées argentines à cheval.

Photographie de Luján Agusti

Josefina Bronzovich pose avec sa chienne, Ella.

Photographie de Luján Agusti

Juan Bronzovich porte un couteau « faca », un des instruments qu’utilisaient les baqueanos.

Photographie de Luján Agusti

Cet enclos situé sur les terres des Bronzovich, au bord du lac Escondido, joue un rôle majeur lors de la yerra.

Photographie de Luján Agusti

Jorge Tagle est membre de l’illustre famille Bronzovich, qui perpétue l’héritage gaucho.

Photographie de Luján Agusti

Aurelia Bronzovich, douze ans, aide sa famille à perpétuer les traditions.

Photographie de Luján Agusti

Vedrana Bronzovich se recueille sur la tombe de sa mère. À l’entrée du cimetière familial, un panneau annonce : « He aquí la paz » (« Voici la paix »).

Photographie de Luján Agusti

UN HÉRITAGE FAMILIAL

Les Bronzovich sont une de ces familles. Originaires de Croatie, ils se sont installés à Ushuaia (une des villes les plus méridionales du monde) pour fuir les conditions de vie brutales de leur pays au début du XXe siècle. « Mon grand-père, Jure, a visité la Tierra del Fuego en 1910 et est tombé amoureux de l’endroit. Au point qu’il est retourné en Croatie pour vendre tout ce qu’il possédait et trouver une femme pour y retourner, car il n’y avait pas beaucoup de femmes par ici », raconte Veky Bronzovich, une de ses petites-filles.

« En 1922, mon grand-père a acheté un ranch dans lequel il travaillait principalement le bois et avec des animaux. Plus tard, lui et ses huit enfants ont créé une scierie qu’ils ont fini par déplacer à Lago Escondido, à 55 kilomètres de la ville, dans les montagnes », poursuit Veky, qui est née et a grandi en Patagonie et qui a plus tard obtenu un diplôme en tourisme à l’Université de Palermo, à Buenos Aires.

Plus d’un siècle plus tard, la scierie a été transformée en camp de base accueillant des touristes, où les descendants de Jure leur font profiter des histoires, des traditions et des paysages de cette culture emblématique du sud de l’Argentine. L’entreprise familiale, Baqueanos de Tierra del Fuego, se spécialise dans les excursions à cheval et en 4x4, et propose d’authentiques aventures fuégiennes.

Des membres de la famille Bronzovich se promènent à cheval près de leur ranch non loin du lac Escondido.

Photographie de Luján Agusti

Sur leur cheval, Vedrana, Juan, Estanislao, Aurelia, et Josefina Bronzovich suivent Jorge Tagle à travers la forêt et le long du lac Escondido.

Photographie de Luján Agusti

Sur les bords du lac Escondido, les excursions tournent autour du pavillon des Bronzovich.

Photographie de Luján Agusti

Jorge Tagle et Vedrana Bronzovich se préparent pour une sortie en forêt.

Photographie de Luján Agusti

UN APERÇU DE LA VIE DES GAUCHOS

Selon un proverbe patagonien, un gaucho sans cheval n’est pas un gaucho. En Terre de Feu, les liens entre homme et cheval ont été cruciaux pour la survie des cavaliers et pour mener à bien les tâches du quotidien comme la transhumance du bétail et la surveillance du territoire. De plus, la camaraderie avec les équidés se poursuivait lors de concours de courage tels que les rodéos et l’esgrima criolla (qu’on pratiquait aussi à cheval). Le nom de cette discipline signifie « escrime créole », duel lors duquel les participants s’affrontent avec de vrais couteaux et se protègent à l’aide d’un poncho en laine qui fait office de bouclier.

(La Patagonie à cheval, immersion dans la culture gaucho.)

Désormais, les Bronzovich mettent leur savoir-faire équestre et leurs pingos (leurs chevaux) à disposition des touristes pour aller explorer la région. Sous la houlette expérimentée de Jorge, un autre des descendants de Jure Bronzovich, les visiteurs parcourent à dos de pingo un itinéraire qui traverse les forêts subantarctiques des alentours du ranch, ils franchissent des rivières et arpentent des montagnes, puis ils reviennent au bord du lac Escondido pour boire un maté aromatisé aux herbes, déguster du vin et faire un barbecue.

La famille se réunit après une longue journée de travail avec le bétail et les chevaux.

Photographie de Luján Agusti

Le bétail est une tradition familiale chez les Bronzovich, qui ont commencé à élever des bœufs à la fin des années 1950 pour pouvoir transporter les rondins découpés dans leur scierie. « Mon frère et moi avons poursuivi le travail de notre père qui nous disait toujours que l’idéal était d’avoir 125 vaches, nombre que nous avons atteint après sa mort. Aujourd’hui nous avons des produits fermiers dont nous connaissons très bien l’origine et qui nous permettent de nourrir la famille, de vendre un peu en ville, et de proposer la viande que nous élevons nous-mêmes aux visiteurs », explique Veky.

Cela on le sent bien lorsqu’on est en immersion dans la vie quotidienne des gauchos, et qu’en tant qu’invité on vit aux premières loges la difficulté du travail avec le bétail dans ce ranch familial au bord du lac d’Escondido. En cet endroit où le bétail paît en liberté, la famille organise une des fêtes qui symbolise le mieux la culture gaucho en Terre de Feu.

La yerra, événement tournant autour du bétail, consiste à compter, marquer et étiqueter les bêtes. La main d’œuvre du ranch profite également de cette occasion pour écorner les bœufs, administrer vaccins et vermifuges, et castrer les mâles qui ne seront pas utilisés pour la reproduction.

Cette fête gaucho (« la fête du pays », comme l’appelle Veky) s’accompagne de traditionnelles grillades de viandes, de saucisses ainsi que d’autres abats moins communs comme les chinchulines (les intestins) et les criadillas (les testicules). On y déguste aussi de l’agneau, des haricots marinés, du chimichurri et du merlot, cépage qu’on retrouve dans le sud de l’Argentine.

Pour beaucoup, la culture gaucho représente « les valeurs essentielles qui font qu’on est argentin » : l’amour de la nature ; la liberté quoiqu’il en coûte ; l’esprit d’accueil, de courage, de fidélité et de solidarité. Qu’importe le temps qui passe et le développement urbain qu’a connu la Terre de Feu, ces valeurs subsistent.

Du moins pour le moment. « Les traditions se perdent très facilement. Les nouvelles générations refusent le travail terrien parce que bien souvent ça n’est pas profitable, c’est toujours exigeant. Ils ne se rendent pas compte qu’ils passent à côté d’une vie plus saine, physiquement comme mentalement, commente Veky. Ils perdent contact avec la réalité, contact avec tout. »

 

Luján Agusti, exploratrice National Geographic, photographe documentaliste et conteuse visuelle, vit et travaille actuellement en Terre de Feu. À travers son travail, elle explore la culture et l’identité latino-américaines par le prisme du genre et cherche à analyser les limites de la pratique documentaire.

La National Geographic Society, qui s’engage à mettre en lumière et à protéger les merveilles de notre monde, a financé son travail. Pour en savoir plus sur le soutien apporté par la Society aux explorateurs, cliquez ici.

Erick Pinedo est un journaliste mexicain spécialiste des sciences, de la nature et du voyage et est coordinateur éditorial pour National Geographic Latin America

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