Les énigmatiques menhirs corses

L’île de beauté abrite nombre de monuments de pierre érigés entre le 4e et le 2e millénaire avant notre ère. Les archéologues éclairent peu à peu le phénomène.

De Marie-Amélie Carpio, National Geographic
Photographies de Franck Leandri. © Drac Corse.
Publication 24 août 2022, 16:57 CEST
L’alignement de pierres dressées de Stantari, à Sartène, illustre une dernière phase du mégalithisme corse vers ...

L’alignement de pierres dressées de Stantari, à Sartène, illustre une dernière phase du mégalithisme corse vers la fin de l’âge du Bronze. Il se compose de stèles et de statues-menhirs armées.

 

PHOTOGRAPHIE DE Franck Leandri. © Drac Corse.

À l'ombre des grands ensembles comme Stonehenge, en Angleterre, ou Carnac, en Bretagne, le mégalithisme a aussi prospéré en Corse. Dolmens, menhirs, coffres, cercles de pierres, statues-menhirs... les monuments de pierre hérissent l'île du nord au sud. On en recense aujourd'hui 800, répartis sur 140 sites, dont les plus vastes alignent 200 à 300 menhirs. Si leur typologie est similaire à celle que l'on retrouve ailleurs en Europe, ils composent en Corse un mégalithisme à taille humaine, où les pierres dressées dépassent rarement 3 m de haut. Ces énigmatiques silhouettes pétrifiées ont alimenté nombre de légendes, où se mêlent diable, ogres et trésors cachés. Bien qu'elles conservent une grande part de mystère, la recherche éclaire peu à peu leur genèse.

Des travaux récents ont ainsi permis de préciser la chronologie du phénomène. « Il s'étend sur trois millénaires, avec une forme de continuité entre les premiers alignements mégalithiques du néolithique, vers 4 500 avant notre ère, et l'émergence des statues-menhirs à la fin de l'âge du bronze, vers 1200 avant J-.C. » note l'archéologue Franck Leandri, directeur régional de la DRAC (Direction Régionale des Affaires culturelles) de Corse.

Certaines constructions ont une vocation clairement établie. Ainsi des coffres et des dolmens, au rôle funéraire. Mais les défunts concernés restent l'objet de conjectures. « Les coffres semblent relever d'une architecture dédiée à quelques individus, probablement des chefs, des guerriers valeureux..., tandis que les dolmens pourraient marquer le passage à des sépultures communautaires, avance Franck Leandri. Mais cela reste une supposition. Ces monuments n'ont livré que très rarement des restes osseux. Le sol est trop acide pour permettre leur conservation et les sites ont aussi été détériorés par des pilleurs en quête de trésors. »

Typologie des statues-menhirs de Corse.

PHOTOGRAPHIE DE Franck Leandri. © Drac Corse

Outre ce lien avec les morts, des pratiques cultuelles devaient s'adosser aux mégalithes, probablement en lieu avec le soleil. Toutes les pierres levées sont ainsi orientées à l'est. Si la nature précise des croyances qui leur étaient attachées nous échappe, l'archéologie révèle une grande stabilité idéologique : beaucoup de sites ont été fréquentés sur près de trois millénaires. « Tout au long de la période, une grande partie d'entre eux sont réaménagés, recyclés, parfois reconstruits, souligne Franck Leandri. Le site de Monte Revincu, dans la région d'Agriate, abrite par exemple d'abord un coffre lithique dans un cercle de pierre ; puis un dolmen un peu plus aérien vient s'installer sur cette architecture. Certaines dalles couvrant des dolmens sont aussi transformées en orthostates (dalle sur chant soutenant une couverture, ndlr) et nombre de stèles néolithiques deviennent des statues-menhirs à l'âge du bronze. Un tel phénomène illustre non seulement une appropriation culturelle mais sans doute aussi la volonté de réinvestir les lieux. »

La disposition des mégalithes dans certains endroits stratégiques du paysage – cols, sources, gués, cours d'eau – alimente cette interprétation. Autre indice de ce rôle de marqueur territorial, leur association à des sites d'habitations. Les fouilles récentes menées sur le gisement de Monte Revincu ont d'ailleurs montré qu'aménagement des monuments mégalithiques et de l'habitat villageois pouvait survenir de façon contemporaine. Sur place, le même type de dalles en granit a ainsi été utilisé pour former les dolmens et pour le soubassement des habitations.

Gauche: Supérieur:

Vue aérienne du dolmen du Monte Revincu-Casa di l’Urca (Santo-Pietro-di-Tenda).

 

Droite: Fond:

Le dolmen du Monte Revincu-Casa di l’Urcu (Santo-Pietro-di-Tenda). Ce monument est implanté sur une sépulture en coffre.

 

Vers 1200 av J.-C, un certain nombre de ces monuments vont aussi aller de pair avec les habitats fortifiés apparus quelques siècles plus tôt. La période voit l'essor des mégalithes les plus spectaculaires et emblématiques de la Corse, les statues-menhirs. Une centaine d'exemplaires de ces statues anthropomorphes ont été recensés dans l'île. De taille humaine, ou légèrement plus haute, les personnages sculptés se singularisent par des visages aux traits individualisés. Bon nombre d'entre eux sont aussi figurés avec toute une panoplie guerrière : armes (poignards ou épées), casques et cuirasses. Représentant probablement des guerriers, à moins qu'elles n'incarnent des divinités ou des héros mythiques, ces statues traduisent dans la pierre les temps troublés qui les ont vu naître.

« L'âge du bronze constitue une période mouvementée en Méditerranée, explique Franck Leandri. C'est l'époque de la chute de puissants États, parmi lesquels Mycènes, de grandes catastrophes naturelles, mais aussi d'échanges longues distances entre le nord de l'Europe et le Proche-Orient, qui génèrent des conflits pour l'appropriation des biens précieux qui circulent. L'émergence des statues menhirs reflète cette période d'insécurité ».

La Corse, quoique relativement repliée sur elle-même, baigne aussi dans ce monde méditerranéen traversé par les richesses et les conflits. Une sépulture sous-abris mise au jour à Campu Stefanu en témoigne, qui contenait des parures avec des perles en verre du Proche-Orient et de l'ambre de la Baltique. Les guerriers de pierre rappellent quant à eux par leur style les productions contemporaines de la Méditerranée orientale. Leurs armes font écho à celles des Mycéniens et leurs silhouettes rappellent étrangement des guerriers sculptés à la même époque sur un bas-relief du temple égyptien de Medinet Habu à Karnak.

En 2018, un personnage inédit a rejoint le cortège d'individus pétrifiés de l'île. Remontant au IVe millénaire av J.-C., cet être pourvu de cornes figure sur une stèle découverte à Balchiria, près de Sartène. Guerrier ou divinité, son style pourrait trahir une influence de la Sardaigne voisine.

La stèle décorée de Balchiria (Sartène).

Le phénomène mégalithique cesse d'être alimenté dans l'île à l'âge du bronze final, mais ses vestiges  ne disparaissent pas pour autant de l'horizon mental ou architectural. Malgré la lutte décrétée contre le paganisme et les adorateurs de pierre par l'empereur Constantin au 4e siècle, les sites continueront d'accueillir des pratiques païennes. Certaines statues-menhirs sont aussi récupérées dans la construction de plusieurs églises locales.

« Cela se produit aussi ailleurs, note Franck Leandri. Des dolmens au Portugal et des menhirs en Bretagne sont réutilisés dans les édifices religieux. Les cultes en lien avec les mégalithes ont longtemps perduré, d'où l'intérêt pour l'Église de se réapproprier ces monuments en les christianisant. »

Dans la population, les mégalithes resteront liés aux forces occultes jusqu'à l'époque moderne. Les dolmens, désignés sous les noms de stazzona di u diavolu (forge du diable) ou tola di u turmentu (table de sacrifice), sont associés au diable ou aux ogres. Quant aux menhirs, baptisés stantari (figés en corse), la tradition en fait des personnages pétrifiés par Dieu pour prix de leurs péchés et des monuments hantés par les spectres. Les statues-menhirs, plus volontiers associées à la fertilité, ont en revanche échappé à ce parfum de souffre.

Gauche: Supérieur:

Les alignements de menhirs de Palaghju (Sartène), depuis le nord.

 

Droite: Fond:

Le dolmen de Fontanacccia (Sartène).

 

Aujourd'hui encore, les mégalithes sont fréquentés à certaines périodes, notamment lors des fêtes de fin d'année, où se tiennent entre autres des prières pour éloigner le mauvais œil.

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