Douleur, doute et silence : le quotidien des familles de disparus au Mexique

Asphyxié par le crime organisé, l’impunité judiciaire et le manque de moyens pour mener à bien les enquêtes policières et médico-légales, le Mexique a reconnu que plus de 100 000 citoyens avaient disparu depuis 1964.

Les photographies de citoyens disparus au Mexique affichées sur la Glorieta de la Palma, dans la ville de Mexico. Profitant de la décision du conseil municipal de remplacer l'arbre qui donne son nom à ce rond point par un cyprès, un mouvement populaire a vu le jour en mai 2022 à l'initiative des familles des disparus afin de le renommer la Glorieta de las y los desaparecidos (le rond-point des disparus).

PHOTOGRAPHIE DE Anthony Coyle
De Anthony Coyle
Photographies de Anthony Coyle
Publication 15 sept. 2022, 16:01 CEST

Nous sommes le 21 juin 2009, le Mexique célèbre la fête des Pères. Eduardo Toyota, 13 ans, s'apprête à disputer la finale du championnat de football des jeunes dans la capitale du pays, sur le terrain du quartier d'Atlampa. Ses deux sœurs et sa mère l'encouragent depuis les gradins. Habituellement, Eduardo Toyota Senior emmène sa famille au restaurant, dans les boutiques et au cinéma les jours de match. Aujourd'hui, cet ingénieur en télécommunications est en voyage d'affaires à Nuevo Laredo, dans l'État du Tamaulipas, avec huit autres ingénieurs de la compagnie de téléphone Nextel. Malgré tout, Eduardo Junior sait qu'il recevra un appel pour lui demander le résultat du match dès le coup de sifflet final, mais l'appel se fait attendre. Le lendemain, le téléphone finit par sonner. La femme de l'un des ingénieurs annonce la nouvelle à la mère d'Eduardo : leur appartement a été mis à sac. Traces de bottes sur la porte, draps déchirés, meubles et lampes renversés sur le sol ; les ingénieurs ont disparu.

La femme et les enfants de l'ingénieur en télécommunications Eduardo Toyota, disparu en 2009 lors d'un voyage d'affaires dans l'État du Tamaulipas. « Nous avons participé à des groupes de travail et de nombreuses lois ont été rédigées. Le gouvernement nous a ouvert les portes, mais il ne nous a pas donné la réponse que nous cherchons, » assure la mère, Marina Armenta.

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Les histoires de disparitions comme celle-ci, le Mexique en compte plus de 100 000 depuis 1964, comme l'a reconnu au mois de mai dernier le gouvernement d'Andrés Manuel López Obrador. La grande majorité s'est produite après 2006, date de l'arrivée au pouvoir de Felipe Calderón, dont la toute première mesure a été de déclarer la guerre au trafic de drogues et au crime organisé à travers un modèle militarisé de sécurité publique. Il y a quelques semaines, le ministère public général de la République annonçait l'arrestation de Jesús Murillo Karam, procureur général du Mexique à l'époque de la plus médiatisée des disparitions : celle des 43 étudiants de l'école d'Ayotzinapa en 2014. Des mandats d'arrêt ont également été lancés pour 20 militaires, 44 officiers de police, 5 fonctionnaires et 14 membres d'un cartel de narcotrafiquants.

Eduardo est convaincu que les trafiquants mexicains ont enlevé son père pour « construire un réseau clandestin de télécommunications. » Lui et sa famille ont accepté depuis longtemps que les recherches menées en vain depuis des décennies ne conduisent qu'à une seule issue. « Architectes, ingénieurs… ils les enlèvent pour les mettre au travail et dès qu'ils n'en ont plus besoin, ils les font "disparaître" brutalement, ils les enterrent dans des cimetières clandestins ou les brûlent à l'acide, » me raconte Eduardo d'un air détaché, sans la moindre émotion, assis sur le canapé en compagnie de sa famille.

« Notre unique source d'espoir, ce sont les recherches encore menées à ce jour dans les fosses communes. Par amour pour lui, nous poursuivons les recherches et faisons tout notre possible pour le retrouver. Nous voulons la justice et la vérité ; savoir ce qui lui est arrivé, » déclare une femme dont les treize dernières années d'existence ont été consacrées à parcourir en cercles concentriques les différents États du pays : « J'ai suffisamment cherché et maintenant je passe le relais à mes enfants. C'est à leur tour. »

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La famille d'Eduardo Toyota possède deux dossiers d'enquête remplis de détails et de photographies de l'appartement où le père de famille a été aperçu pour la dernière fois. Plus de treize années ont passé, mais aucun progrès n'a été réalisé dans l'enquête. Sur cette image, le fils d'Eduardo, Marina et Katya parcourent l'un des dossiers.

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Les enfants d'Eduardo Toyota affichent sur leur bras un tatouage en hommage à leur père, disparu lors d'un voyage d'affaires en 2009.

Photographies de Anthony Coyle

CRISE MÉDICO-LÉGALE

Il est possible que plus de la moitié des disparus aient déjà été localisés, sans avoir été identifiés. L'Organisation des nations unies (ONU) évoque une « crise médico-légale » et estime à 52 000 le nombre de corps non identifiés à travers les morgues, les fosses communes, les universités et les refuges dans un pays marqué par des « services de médecine légale insuffisants ». Malgré l'augmentation considérable des disparitions de femmes et d'enfants à des fins d'exploitation sexuelle enregistrée ces dernières années selon le Comité sur les disparitions forcées de l'ONU, la grande majorité des cas concerne encore à ce jour des hommes de 15 à 40 ans.

En août, le gouvernement a annoncé l'arrestation de Jesùs Murillo Karam, procureur général à l'époque de la plus médiatisée des disparitions : celle des 43 étudiants de l'école d'Ayotzinapa. Des mandats d'arrêt on également été lancés pour 20 militaires, 44 policiers, 5 fonctionnaires et 14 membres d'un cartel de narcotrafiquants. Sur l'image, un monument à la mémoire des disparus sur l'avenue Paseo de la Reforma dans la ville de Mexico.

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Selon la déclaration de l'ONU fondée sur les observations d'une délégation d'experts dans 13 des 32 États mexicains, « il faudrait 120 ans pour identifier les restes humains » déjà exhumés au Mexique. Parmi ces dépouilles anonymes, 71,73 % se situent dans les États de la Basse-Californie, de Mexico, du Jalisco, de Chihuahua, de Tamaulipas et du Nuevo León. Durant la visite du Comité, entre le 15 et le 26 novembre 2021, 112 personnes supplémentaires ont disparu. D'après le rapport de l'ONU publié en avril 2022, 2 à 6 % du total des disparitions ont donné lieu à des procédures pénales, desquelles 36 ont abouti à des condamnations sur l'ensemble du pays.

À 28 ans, Lizeth Cardona est une étudiante en sociologie devenue spécialiste des complexités bureaucratiques inhérentes à la recherche d'un proche disparu. Avec sa sœur, elle assiste à des exhumations dans les cimetières tous les quatre mois et reçoit des dossiers à examiner tous les trois mois dans leur quête de renseignements sur le sort de leur père, Gersain Cardona, vendeur de peinture.

Il a disparu il y a 13 ans avec onze autres commerciaux lors d'un séjour à Piedras Negras, dans l'État du Coahuila. La dernière fois que Lizeth a entendu la voix de son père, c'était au téléphone pour lui faire savoir qu'il partait à la recherche du minibus dans lequel six de ses collègues avaient disparu la veille : « Ce sont mes amis, je ne peux pas les abandonner. » Le propriétaire des minibus était le premier à contacter la police ; son corps a été retrouvé criblé de balles en 2013. Trois ans plus tard, la mère de Lizeth, Demetria Martinez, était emportée par une complication de son diabète alors qu'elle cherchait son mari.

Lizeth Cardona, fille d'un marchand de peinture disparu en 2009 avec 11 autres personnes à Piedras Negras, dans l'État du Coahuila. « Nous, les membres de la famille, nous avons appris à leur donner les pistes d'enquête car eux, les autorités, ne savent pas, ne peuvent pas ou disent qu'il y a déjà trop d'affaires, pas assez de temps ou de ressources. J'ai porté plainte contre le bureau du procureur au niveau fédéral et cela n'a rien changé depuis six ans. Nous devons tout faire. »

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Depuis des années, les lourdeurs de la bureaucratie entravent les progrès de Lizeth. Après avoir soumis le dossier de son père auprès d'un cabinet national du procureur en avril, elle a reçu une convocation pour un nouvel entretien au mois de juin qui s'est encore une fois révélé infructueux. Pour l'heure, Lizeth attend le prochain examen de son dossier, prévu pour la fin d'année. « Nous leur avons laissé le temps de tout examiner, mais je n'attends plus rien de leur part. C'est juste de la paperasse, du travail de bureau, » me raconte Lizeth, accompagnée de son partenaire, dans un café de l'emblématique Torre Latinoamericana. Sa sœur est absente car « elle ne supporte plus d'évoquer cette histoire ». Autour de nous jaillissent les artères et l'océan de gratte-ciel inondant les collines de Mexico City, si bien qu'il est presque impossible de voir où se termine cette ville de neuf millions d'habitants (plus de 20 millions si l'on compte l'ensemble de la métropole). « Nous demandons plus de ressources au gouvernement. Au départ, je pensais que mon cas était le seul à progresser aussi lentement, puis j'ai réalisé que la situation était la même au sein de mon collectif ; les affaires progressent, mais il n'y a pas de réponse, aucun moyen de savoir qui les a enlevés, où ils les ont emmenés, où ils se trouvent ni même s'ils sont vivants ou morts, » témoigne Lizeth, également activiste de la plateforme Búscame.

Fin 2020, le Coahuila est devenu le premier État mexicain à adopter une loi facilitant la localisation, la récupération et l'identification médico-légale des corps retrouvés. Le texte avait pour but de simplifier les procédures d'exhumation des tombes clandestines et de fonder le Centre pour l'identification des restes humains qui a lui-même inspiré la création du Centre national pour l'identification humaine, approuvé en avril 2022. En 2019, le Coahuila était également le premier État à décréter la Déclaration d'absence, une loi empêchant les autorités de renoncer aux enquêtes avant d'avoir éclairci le devenir des disparus.

Cela dit, la directive la plus importante d'entre toutes date de 2017 : la loi générale sur les victimes de disparition forcée. Le point culminant de ce labyrinthe institutionnel est la création d'un nouvel organe destiné à superviser les efforts du gouvernement pour localiser les disparus : la Commission nationale de recherche. À la tête de la commission depuis 2019, Karla I. Quintana explique la situation actuelle par téléphone à National Geographic Espagne en la décomposant selon trois axes principaux : « intersection de différents types de violence, » le crime organisé, les homicides, les féminicides, le trafic ; « l'impunité judiciaire », 98 % des disparitions ne sont pas résolues ; et une « crise de la sécurité » : « La crise des disparitions est liée aux crises de violence dont souffre le pays, elles-mêmes étroitement liées au crime organisé, avec la participation des autorités, surtout des autorités municipales, même si cela existe également au niveau fédéral et étatique. »  

D'après Quintana, contrairement à des pays comme l'Argentine et le Guatemala, le Mexique dispose d'une législation « bien plus ouverte » en ce qui concerne les critères pour déclarer une disparition. Pour comprendre cela, il est nécessaire de saisir la différence entre une personne disparue (en raison d'un crime) et non localisée (pour des raisons inconnues). La loi de 2017 a rendu obligatoire de considérer comme personne disparue toute personne non localisée dont les proches sont sans nouvelles depuis plus de trois jours. Le gouvernement a créé un site Web mis à jour quotidiennement sur lequel est consultable une base de données détaillée des cas de disparition au Mexique. Après avoir dépassé les 100 000 personnes disparues et non localisées au mois de mai, le chiffre dépasse actuellement les 105 500 cas, « cela ne signifie pas que plus de 5 500 personnes ont disparu depuis le mois de mai, mais plutôt que les bureaux des procureurs nous ont signalé 5 500 disparitions, » explique Quintana, suggérant que certaines de ces personnes disparues manquaient déjà à l'appel auparavant.

María del Rosario Morales Galván cherche son frère, sourd et muet, depuis le 23 février 2012. Il a disparu à l'âge de 39 ans avec quatre autres personnes sourdes et muettes à Piedras Negras, dans l'État du Coahuila. « Il vendait des livres de recettes, des contes et des rosaires. Il a dû abandonner la ville de Mexico car trop de monde abusait de lui, lui extorquait de l'argent pour l'autoriser à vendre dans la rue. « Dix années sont passées et pas une une seule piste a émergé, mais certains soupçonnent qu'ils auraient été confondus avec des membres d'un cartel rival, les Zetas, » explique-t-elle. Sur la photo, Maria pose chez elle, avec une image de son frère devant le petit autel dédié à son père.

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Comme à son habitude le 10 mai, jour de la fête des Mères au Mexique, Lizeth s'est rendue à la marche traditionnelle organisée par les familles des disparus sur l'avenue Paseo de la Reforma à Mexico. Filles, sœurs, grands-mères et mères composent la grande majorité d'un mouvement également marqué par une indéniable réalité : au Mexique, 10 féminicides sont commis chaque jour. En 2022, le mois de mai était différent.

À l'occasion du remplacement de l'arbre qui donne son nom au rond-point de La Palma, un collectif a organisé un événement visant à renommer l'intersection « Las y los desaparecidos ». Au terme d'une grande marche, les participants ont collé les photographies des disparus sur les clôtures d'un site de construction, mais le conseil municipal a ordonné le retrait de toutes les pancartes, ce à quoi les familles ont répondu par une nouvelle marche et un nouveau collage de photos. Les autorités ont cédé, pas les manifestants. J'ai eu la chance d'être au Mexique au moment de ces événements qui ont finalement conduit au changement de nom du rond-point. Après ma rencontre avec Lizeth, je me suis rendu sur le rond-point en fin d'après-midi, à l'occasion d'un autre rassemblement pour lequel chaque participant devait apporter des bougies et d'autres photos des membres de leur famille.

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Les activistes des associations de proches des disparus se rassemblent sur la Glorieta de la Palma dans la ville de Mexico, le 19 mai 2022. Sur l'image, plusieurs familles peignent l'inscription « + de 100 000 DESAPARECIDOS ».

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À 71 ans, Marta Beatriz Vega recherche son mari depuis plus de 45 ans : « Nous ne comprenons pas comment le gouvernement a pu échapper pendant tant d'années à sa responsabilité face aux citoyens. Ils doivent assurer la sécurité des citoyens et ce n'est pas le cas. Nous ne sommes pas libres. Nous sommes pris au piège d'un pays que nous aimons, et c'est pour cette raison que nous sommes encore là. »

Photographies de Anthony Coyle

À la tombée de la nuit, une cinquantaine de femmes bloque la circulation et se met au travail. Pendant que certaines peignent un immense « 100 000 desaparecidos » (100 000 disparus) à même la route, d'autres proclament à l'unisson « Hermano, escucha, tu hermana está en la lucha » (Frère, écoute, ta sœur se bat pour toi) et scandent « La gente, mirando, también está apoyando » (Le peuple, témoin, nous soutient également). Pour conclure le rassemblement, les femmes forment une ligne devant le rond-point et racontent, l'une après l'autre, le jour où leur vie a basculé.

Du haut de ses 71 ans, Marta Beatriz Vega originaire du Sinaloa se démarque des autres femmes par ses cris déchirants de douleur. Cela fait 45 ans qu'elle recherche son mari. « Ce sont nos trésors perdus, » me confiera-t-elle plus tard, en privé, les yeux rougis par les larmes. Sans laisser le temps au silence de s'installer, comme une femme qui a passé plus de la moitié de sa vie à formuler les mêmes revendications, Marta Beatriz poursuit : « Qui peut affirmer que les disparitions n'affectent qu'une seule personne ? C'est l'ensemble de la société qui se retrouve privée d'un membre. Je ne comprends pas cette indifférence face à l'horreur et à l'abomination causées par la disparition d'une personne. Si nous sommes 130 millions de Mexicains, comment font les 129 autres pour être indifférents à la douleur du reste d'entre nous ? »

« Ils ne sont ni morts ni vivants, tout comme nous, perdus dans les limbes, » me dit-elle, avant de m'assurer qu'elle compte bien poursuivre ses recherches : « Je ne m'arrêterai que le jour où je serai rappelée par le Créateur. » Sollicitée par une autre activiste, elle me dit au revoir avec une immense gratitude : « Ici, chaque histoire est un savant mélange d'amour et de douleur ; car la douleur nous atterre et l'amour nous relève. La vie nous exhorte à vivre. Elle nous force à avancer. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.es en langue espagnole.

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