Au Mexique, ces femmes rompent la tradition en prenant (littéralement) leur envol

Génération après génération, de plus en plus de femmes se joignent à la "danza de los voladores", un rituel mexicain séculaire et époustouflant qui était autrefois pratiqué exclusivement par les hommes.

De Jordan Salama
Photographies de Valeria Luongo
Publication 24 oct. 2022, 16:41 CEST
Des voladores se préparent à se lancer sur la place principale de Cuetzalan del Progreso, au Mexique.

Des voladores se préparent à se lancer sur la place principale de Cuetzalan del Progreso, au Mexique.

PHOTOGRAPHIE DE Valeria Luongo

CUETZALAN, MEXIQUE – La première fois que Jacinta Teresa s’est préparée à se lancer depuis l’imposant mât, il y a trente-quatre ans, elle a eu l’impression que le monde entier bougeait sous ses pieds. À plus de 45 mètres au-dessus du sol, le vent lui fouettait le visage avec force et rapidité.

« Les arbres bougeaient avec moi, l’église aussi », raconte Teresa, aujourd’hui âgée de 50 ans. Alors que le mât se balançait, elle avait peur de glisser. « J’avais l’impression que je n’avais pas assez de mains pour tenir bon. »

Teresa avait été mise à contribution par son oncle, lui-même volador, qui avait passé l’année précédente à l’encourager à participer à la danza de los voladores, la danse du volador, un rituel au cours duquel quatre personnes s’attachent par leurs jambes et leur taille, les bras tendus comme des oiseaux, et se jettent du haut d’un mât pour tourner autour de ce dernier jusqu’à atteindre le sol. Teresa s’est d’abord méfiée de cet exploit acrobatique mais, avec le temps, son intérêt a grandi, jusqu’au jour où elle a décidé d’essayer par elle-même. Si elle se lancait, Teresa rejoindrait un groupe petit mais croissant de femmes qui prennent part à cette tradition séculaire, autrefois pratiquée exclusivement par les hommes.

Les voladoras, comme on appelle ces femmes, vivent dans la petite ville de montagne de Cuetzalan et dans les villes environnantes, situées dans les collines accidentées de la Sierra Norte, dans l’est du Mexique. La plupart viennent de familles de voladores et apprennent de leurs parents plus âgés : un mode de transmission commun aux nombreuses traditions indigènes nées dans cette région. Certaines volent aux côtés de leurs pairs masculins, tandis que d’autres ont créé des troupes exclusivement féminines.

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Irene García, une voladora, a rencontré son partenaire au sommet du mât. L'une de ses filles, Nikté, 12 ans, a également commencé à pratiquer la danse à l'âge de 6 ans.

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Candy Palomo Hernández, une voladora de la ville de San Antonio Rayón dans l'État de Puebla, au Mexique, est membre du groupe Cohupapatanini.

Photographies de Valeria Luongo

Pendant longtemps, les voladoras ont fait l’objet de nombreuses critiques, le plus souvent de la part d’hommes impliqués dans l’activité. « Il y a des préjugés », explique Teresa, qui se considère comme faisant partie de la première génération de femmes voladoras. « Les gens ne disent pas toujours qu’ils sont contre à voix haute, mais ils nous lancent un regard, comme pour nous faire comprendre que c’est une danse pour les hommes, et non pas pour les femmes. »

Le plus souvent, ces oppositions sont dues à des stéréotypes de genre plus conservateurs, répandus dans les zones rurales du Mexique et de l’Amérique latine : l’idée, par exemple, que les femmes doivent donner la priorité aux tâches domestiques. D’autres sont également dues à des conceptions misogynes du sexe : les participants, quel que soit leur genre, doivent être abstinents pendant au moins une semaine avant de participer au rituel, et certains opposants craignent que la présence même des femmes ne « tente » leurs partenaires de vol masculins.

Yohualli Nikté Díaz, 12 ans, et son père Arturo Díaz posent ici dans leurs costumes d'aigle.

PHOTOGRAPHIE DE Valeria Luongo
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Yohualli Nikté Díaz s'entraîne à l'aide de soies aériennes chez elle à Cuetzalan del Progreso, au Mexique.

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Yohualli Nikté Díaz pose ici chez elle avec son costume d'aigle.

Photographies de Valeria Luongo

« Certaines personnes pensent encore que les femmes contaminent la danse lorsqu’elles ont leurs règles », ajoute Irene García, une voladora de 33 ans qui a rencontré son mari au sommet d’un de ces mâts, et qui encourage actuellement leur fille de 12 ans, Nikté, à suivre leurs traces. Selon elle, génération après génération, les choses deviennent un peu plus faciles grâce aux femmes qui précèdent. « Elles nous ont chacune un peu plus ouvert la voie. »

Les anthropologues qui ont longuement interrogé les voladoras et documenté leurs expériences reconnaissent que leur émergence dans cette ancienne tradition n’est pas révélatrice de tendances sociales plus larges dans la région. « Les mujeres voladoras de Cuetzalan ne représentent pas les combats des femmes pour l’égalité des genres », écrit Eugenia Rodríguez Blanco, anthropologue sociale et culturelle à l’université Miguel Hernández d’Elche, en Espagne.

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Fleurs déposées devant le mât à la suite d'une célébration religieuse à Zoactepan, un quartier de la municipalité de Xochitlán de Vicente Suárez, dans l'État de Puebla, au Mexique.

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Julisa Varela, une voladora âgée de 39 ans, et sa mère Veronica Vázquez posent devant leur maison à Zoactepan, au Mexique.

Photographies de Valeria Luongo

Ces dernières années, cependant, de plus en plus d’hommes de Cuetzalan ont commencé à soutenir l’inclusion des femmes dans cette danse. En ce sens, c’est la signification symbolique des voladoras qui est la plus frappante : en réussissant à occuper des espaces auparavant inaccessibles, les voladoras ont mis en évidence l’inutilité de l’exclusion des femmes dans ces espaces, et dans le rituel lui-même. « Elles ont tracé des chemins que d’autres pourront suivre », poursuit Rodríguez Blanco.

 

LES ORIGINES DE LA DANZA DE LOS VOLADORES

À bien des égards, Cuetzalan ressemble à une ville sortie tout droit du passé. Les plus âgés se frayent un chemin dans les rues presque verticales et glissantes, tandis que les corbeaux retournent sur leur perchoir dans les grands palmiers qui bordent la place, et qu’une vieille horloge marque le lent passage du temps. La plupart des habitants s’identifient comme des membres des communautés natives d’origine aztèque de Nahua et Totonac. La région qui entoure la ville est souvent perçue comme le berceau de plusieurs des traditions préhispaniques les plus sacrées encore pratiquées aujourd’hui.

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Le chapeau de Jacinta Teresa comporte une illustration de la Vierge de Guadalupe, la sainte patronne du Mexique.

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Le voile blanc et les plumes des chapeaux portés par les voladoras représentent la pureté, tandis que les serpentins colorés représentent les couleurs de l'arc-en-ciel.

Photographies de Valeria Luongo

La danza de los voladores est la plus spectaculaire de ces traditions. « C’est un rituel qui a vu le jour lors de sécheresses, pour demander de bonnes récoltes, pour demander la pluie », explique Teresa. Les quatre voladores, qui portent des uniformes à paillettes rouges et blanches et des chapeaux à plumes faits main, représentent les quatre points cardinaux : le nord, le sud, l’est et l’ouest. Un cinquième membre du groupe, le caporal principal, qui se tient au sommet du mât et joue de la flûte et du tambour, représente le Soleil. Ils accomplissent cet acte de beauté et de grâce pour les dieux, dans l’espoir que ces derniers leur rendent la pareille.

Ce qui symbolise peut-être mieux l’importance du rituel, c’est la hauteur de l’imposant kowpataninih : nom nahuatl du tronc d’arbre utilisé pour la danse rituelle, qui domine le centre de la place principale de la ville. Chaque année, vers le mois de septembre, un nouveau tronc est ramené de la forêt et placé là, au cours d’une cérémonie qui implique le sacrifice d’une dinde. Une fois fixé, le mât se dresse, presque à la hauteur de la coupole de l’Iglesia San Francisco, l’église principale de Cuetzalan.

Par un jour de brouillard, Julissa Varela Vázquez et María Azucena Vázquez montent sur le mât.

PHOTOGRAPHIE DE Valeria Luongo

« Si nous nous concentrons suffisamment là-haut, une alchimie nous relie tous les cinq », explique Teresa. « Nous allons faire tomber la pluie sur un endroit où il n’a pas plu depuis longtemps. »

 

BIEN PLUS QU’UNE SIMPLE DANSE

Seule une poignée de voladoras sont toujours prêtes à se lancer à Cuetzalan, ce qui en fait un groupe petit, mais puissant. Compte tenu de l’ampleur qu’a pris le rituel avec le temps, étant désormais couramment pratiqué dans des festivals au Mexique et dans le monde entier, les voladoras sont très recherchées pour avoir transformé leur tradition. Certaines sont contentes de pouvoir voyager dans de nouveaux endroits, comme les États mexicains voisins de Jalisco et Michoacán, mais aussi l’île de Madagascar, au large de la côte sud-est de l’Afrique. D’autres sont reconnaissantes des possibilités que leur offre cette danse dans une région rurale qui connaît de nombreuses difficultés économiques. « Cette danse m’a tellement apporté », confie Teresa. « Elle m’a donné tant de nouvelles expériences, de nouvelles possibilités de connaissances et d’apprentissage et, surtout, la chance de voir le monde. »

Jacinta Teresa montre une photo d'elle en tant que voladora, à l'âge de 19 ans. Elle a commencé à participer à la danza de los voladores à 16 ans, en 1988.

PHOTOGRAPHIE DE Valeria Luongo

Le courage des voladoras s’étend aussi bien à l’aspect social de la rupture des barrières de genre, qu’aux risques physiques réels de se jeter d’un mât de plus de 100 mètres de haut. « Quand le moment est venu de sauter, j’ai eu profondément peur », raconte Nikté Díaz García, la jeune fille de 12 ans qui apprend actuellement la tradition auprès de ses parents. « On a l’impression que l’on est sur le point de tomber dans le vide. Mais, en même temps, on sait qu’on est rattaché à quelque chose. »

C’est précisément ce que Teresa avait ressenti au sommet du mât, tant d’années auparavant. « Tranquila », lui a dit son oncle, qui était avec elle ce matin-là, la voix posée et calme.

Teresa a pris une profonde inspiration puis, les bras tendus, elle a pris son envol.

Jordan Salama est auteur et journaliste histoire en résidence pour National Geographic. Son premier livre, Every Day the River Changes, a été publié en 2021. Retrouvez-le sur Instagram.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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