Brésil : pour transporter le fer mondial, ces 890 kilomètres de rails bouleversent d’innombrables vies
Pendant des années, un photographe a immortalisé la vie de communautés ébranlées par une ligne de fret ferroviaire qui traverse la jungle montagneuse pour rejoindre les ports de la façade atlantique.

À Piquiá de Baixo, les habitants jouent dans une rivière polluée par les usines sidérurgiques des alentours qui traitent le minerai de fer extrait de la Mina de Carajás, la plus grande mine de fer du monde. Un train chargé de matière première traverse le pont environ toutes les vingt minutes.
À Piquiá de Baixo, les habitants jouent dans une rivière polluée par les usines sidérurgiques des alentours qui traitent le minerai de fer extrait de la Mina de Carajás, la plus grande mine de fer du monde. Un train chargé de matière première traverse le pont environ toutes les vingt minutes.
À la lisière de la forêt amazonienne de l'État du Pará, dans le nord du Brésil, se trouve la plus grande mine de fer de la planète. Les métaux extraits des profondeurs de la Mina de Carajás entrent dans la fabrication d'appareils et d'objets du quotidien vendus aux quatre coins du globe.
Chaque année, des tonnes de matières premières sont extraites de la mine de Carajás (près de 100 millions de tonnes rien qu'en 2020). Une quantité telle qu’il est presque impossible dans le monde d'aujourd'hui de passer à côté de ce matériau gris et fuligineux, lustré et étincelé dans notre machine à laver, qui est souvent le produit du commerce mondial. Mais comment transporter une telle quantité de fer ? Surtout lorsque l'on sait qu'elle part d'une mine en plein cœur de la forêt sous la forme de minerais pour arriver sous forme d'acier à un port maritime à partir duquel elle peut ensuite être expédiée dans les endroits les plus reculés du monde ?
La réponse se trouve dans une ligne ferroviaire de 892 kilomètres de long qui s’étend de la mine, profondément enfouie dans la jungle montagneuse, jusqu’au port de Ponta de Madeira à São Luís, au bord de l’océan Atlantique. Le train, qui transporte le métal dans des wagons de marchandise, traverse la région, franchit les rivières grâce des ponts à tréteaux et s'arrête aux raffineries installées sur son chemin.
Le « Grand projet Carajás », propriété de Vale S.A., la société minière brésilienne chargée de l’exploitation industrielle de la mine et de la voie ferrée, est étroitement surveillé par les organisations internationales de défense des droits humains et de l'environnement, qui l’accusent d’abus et de violations bouleversant la vie des nombreuses communautés résidant le long de la voie ferrée.
Certaines habitations ont été jugées insalubres à cause des grondements constants des trains ; d’autres ont été déplacées pour laisser passer les rails, contraignant des personnes à déménager. Des habitants ayant traversé les rails à des endroits non sécurisés ont été écrasés.
Dans le village de Piquiá de Baixo, particulièrement touché par le chemin de fer et où des aciéries furent construites dans les années 1980, presque 65 % de la population locale souffre désormais de problèmes respiratoires, d’après une étude de 2012 de la Fédération internationale des droits humains, citée en 2020 dans un rapport de l’ONU, après une visite du Conseil des droits de l’homme dans la région.
D’autres personnes ont développé des maladies ophtalmologiques et dermatologiques ainsi que des brûlures à cause de résidus et de déchets toxiques mal éliminés provenant de « fonte brute », un produit intermédiaire issue de la transformation du fer en acier.
Ces trois dernières années, le photographe brésilien Ian Cheibub a passé plusieurs mois à suivre la voie ferrée et à passer du temps avec les communités vivant le long des rails. Les photographies, prises originellement en noir et blanc, dévoilent un monde transformé par la ligne de fret ferroviaire.

Des habitants de la communauté de Mutum II au Brésil essaient de pêcher dans ce qu’il reste d’une rivière ayant été détournée pour la construction d’une voie ferrée de 892 kilomètres, qui part de la mine de Carajás et traverse de nombreuses communautés rurales pour atteindre le nord du Brésil. La communauté de Mutum II est l’une des nombreuses communautés touchées par le chemin de fer de Carajás, mis en service à la fin des années 1970.
Des habitants de la communauté de Mutum II au Brésil essaient de pêcher dans ce qu’il reste d’une rivière ayant été détournée pour la construction d’une voie ferrée de 892 kilomètres, qui part de la mine de Carajás et traverse de nombreuses communautés rurales pour atteindre le nord du Brésil. La communauté de Mutum II est l’une des nombreuses communautés touchées par le chemin de fer de Carajás, mis en service à la fin des années 1970.

Des enfants jouent à Santa Rosa dos Pretos, l’un des nombreux quilombos du Brésil (des communautés formées par des Africains ayant fui l’esclavage). À Santa Rosa dos Pretos, le chemin de fer de Carajás a asséché l’unique rivière des alentours.
Des enfants jouent à Santa Rosa dos Pretos, l’un des nombreux quilombos du Brésil (des communautés formées par des Africains ayant fui l’esclavage). À Santa Rosa dos Pretos, le chemin de fer de Carajás a asséché l’unique rivière des alentours.

Zacarias, l’un des plus anciens habitants de la communauté de Mutum II, récupère de l’eau d’un robinet. L’accès à l’eau est devenu la principale préoccupation de la communauté depuis que l’agrandissement de la ligne de Carajas a asséché sa rivière.
Zacarias, l’un des plus anciens habitants de la communauté de Mutum II, récupère de l’eau d’un robinet. L’accès à l’eau est devenu la principale préoccupation de la communauté depuis que l’agrandissement de la ligne de Carajas a asséché sa rivière.

Des habitants de Mutum II fabriquent de la farine pour la vendre dans la municipalité voisine de Arari.
Des habitants de Mutum II fabriquent de la farine pour la vendre dans la municipalité voisine de Arari.

Amjire Parkateje se tient devant deux rondins avant un rite ancestral pratiqué tous les mois sur le territoire indigène Mãe Maria. Il explique que Dieu a fait le Samauma (l'arbre) pour la course indigène.
Amjire Parkateje se tient devant deux rondins avant un rite ancestral pratiqué tous les mois sur le territoire indigène Mãe Maria. Il explique que Dieu a fait le Samauma (l'arbre) pour la course indigène.

Edna Teresa Belfort se repose sur un hamac dans une maison du quilombo Santa Rosa dos Pretos. Ses habitants, dont les ancêtres ont échappé à l'esclavage et ont fondé la communauté, se battent depuis longtemps pour obtenir des droits de propriété sur leurs terres.
Edna Teresa Belfort se repose sur un hamac dans une maison du quilombo Santa Rosa dos Pretos. Ses habitants, dont les ancêtres ont échappé à l'esclavage et ont fondé la communauté, se battent depuis longtemps pour obtenir des droits de propriété sur leurs terres.

Zacarias da Silva, connu sous le nom de Zazinha, porte un costume traditionnel Bumba-meu-boi dans sa maison à Mutum II, une communauté particulièrement touchée par la voie ferrée de Carajás. Bumba-meu-boi est un festival brésilien populaire qui mélange les héritages indigènes et africains. Lorsque la voie ferrée de Carajás fut agrandie, de nombreux habitants durent fuir pour trouver du travail ailleurs et le festival local ne fut plus célébré.
Zacarias da Silva, connu sous le nom de Zazinha, porte un costume traditionnel Bumba-meu-boi dans sa maison à Mutum II, une communauté particulièrement touchée par la voie ferrée de Carajás. Bumba-meu-boi est un festival brésilien populaire qui mélange les héritages indigènes et africains. Lorsque la voie ferrée de Carajás fut agrandie, de nombreux habitants durent fuir pour trouver du travail ailleurs et le festival local ne fut plus célébré.

Jose Antonio Dias Cardoso et sa femme Leonilda Cardoso présentent des portraits de leurs enfants, qui ont quitté le village de Piquiá de Baixo.
Jose Antonio Dias Cardoso et sa femme Leonilda Cardoso présentent des portraits de leurs enfants, qui ont quitté le village de Piquiá de Baixo.

Vue aérienne du port d’Itaqui à São Luis, au Brésil, où les tonnes de minerai de fer extraites des mines sont traitées avant d'être expédiées à l'étranger.
Vue aérienne du port d’Itaqui à São Luis, au Brésil, où les tonnes de minerai de fer extraites des mines sont traitées avant d'être expédiées à l'étranger.

Enzo Pires, du territoire de Santa Rosa dos Pretos, dort dans le lit de sa grand-mère.
Enzo Pires, du territoire de Santa Rosa dos Pretos, dort dans le lit de sa grand-mère.

Numéro de téléphone écrit sur le mur fissuré de la maison de Maria Pereira, 64 ans, à Marabá dans l’Etat du Pará, au Brésil. Le grondement des trains du chemin de fer de Carajás a fissuré de nombreuses habitations, dont certaines ont fini par s’effondrer.
Numéro de téléphone écrit sur le mur fissuré de la maison de Maria Pereira, 64 ans, à Marabá dans l’Etat du Pará, au Brésil. Le grondement des trains du chemin de fer de Carajás a fissuré de nombreuses habitations, dont certaines ont fini par s’effondrer.

Vêtements pendus dans la maison de João Reis. João, tout comme plus de 150 autres familles, a été éjecté de la maison où il a passé toute sa vie dans le quartier de Km 7 à Marabá lors de l’agrandissement de la ligne en 2018.
Vêtements pendus dans la maison de João Reis. João, tout comme plus de 150 autres familles, a été éjecté de la maison où il a passé toute sa vie dans le quartier de Km 7 à Marabá lors de l’agrandissement de la ligne en 2018.

Daguimar Jardim se tient devant la tombe de son père dans un cimetière qui fait désormais partie de la zone minière S11D. Lorsque la mine de fer a été découverte, les petits agriculteurs qui vivaient dans cette zone ont été déplacés. Une fois par an, ils se rendent au cimetière en sautant une clôture. Une forêt pousse désormais au-dessus des tombes.
Daguimar Jardim se tient devant la tombe de son père dans un cimetière qui fait désormais partie de la zone minière S11D. Lorsque la mine de fer a été découverte, les petits agriculteurs qui vivaient dans cette zone ont été déplacés. Une fois par an, ils se rendent au cimetière en sautant une clôture. Une forêt pousse désormais au-dessus des tombes.

Un mur dans le quartier du Km 7 à Marabá, au Brésil.
Un mur dans le quartier du Km 7 à Marabá, au Brésil.

Maison effondrée dans le quartier du Km 7 à Marabá, au Brésil.
Maison effondrée dans le quartier du Km 7 à Marabá, au Brésil.

Des jeunent jouent au football à Piquiá da Conquista, un nouveau site en construction destiné à reloger les habitants de Piquiá de Baixo.
Des jeunent jouent au football à Piquiá da Conquista, un nouveau site en construction destiné à reloger les habitants de Piquiá de Baixo.

Un cheval dans le terrain de football de Mutum II. Les habitants de cette communauté, isolée à cause de la voie ferrée de Carajás, comptent sur les chevaux pour transporter de l’eau et d'autres produits de base.
Un cheval dans le terrain de football de Mutum II. Les habitants de cette communauté, isolée à cause de la voie ferrée de Carajás, comptent sur les chevaux pour transporter de l’eau et d'autres produits de base.

Des garçons marchent le long de la voie ferrée de Carajás pour observer les animaux tués par le train. Ils couvrent leur tête avec leurs t-shirts pour atténuer l'odeur des carcasses en décomposition.
Des garçons marchent le long de la voie ferrée de Carajás pour observer les animaux tués par le train. Ils couvrent leur tête avec leurs t-shirts pour atténuer l'odeur des carcasses en décomposition.

Une femme passe sur le pont qui traverse la voie ferrée de Carajás dans le quartier du Km 7 à Marabá, au Brésil.
Une femme passe sur le pont qui traverse la voie ferrée de Carajás dans le quartier du Km 7 à Marabá, au Brésil.
Ian Cheibub est un conteur visuel installé au Brésil. Il réalise actuellement des reportages au Brésil pour des médias internationaux. Ses photographies et ses vidéos ont été publiées entre autres dans le magazine GEO, Der Spiegel, The Guardian, De Volkskrant, STERN, VICE et NRC.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
