La faune, inépuisable source d’inspiration pour les anciens Égyptiens

Avec un alphabet qui ressemble à un bestiaire et des divinités souvent dotées d’une tête animale, les Égyptiens du temps des pharaons étaient obnubilés par la faune.

De Manon Meyer-Hilfiger, National Geographic
Publication 22 nov. 2022, 10:15 CET
La déesse lionne Sekhmet.

La déesse lionne Sekhmet.

PHOTOGRAPHIE DE Thomas Leplus, CC BY-NC-SA 2.0

Des dieux à tête de chien ou de scarabée, des hiéroglyphes qui font la part belle aux images de crocodiles ou d’ibis, des taureaux vénérés comme des incarnations de divinités sur terre...Autant de signaux qui montrent combien, au temps des pharaons, les animaux occupaient une place bien particulière. Les Égyptiens, excellents observateurs de la riche faune qui les entouraient, avaient remarqué les caractéristiques de chaque animal, et en avaient déduit des symboles du divin. Pascal Vernus, égyptologue, co-auteur avec Jean Yoyotte du Bestiaire des Pharaons, ouvrage paru aux éditions Perrin, a consacré six ans de sa vie à l’étude de la place des bêtes dans l’ancienne Égypte. Entretien.

Pascal Vernus, égyptologue, co-auteur avec Jean Yoyotte du Bestiaire des Pharaons, paru aux éditions Perrin.

PHOTOGRAPHIE DE Pascal Vernus

En Égypte antique, pourquoi les dieux avaient-ils des têtes d’animaux ?

Selon les habitants de l’époque, le monde était régi par un certain nombre de principes : la naissance, la croissance, la prospérité, le déclin, la mort puis la renaissance. Ces axiomes pouvaient s’actualiser dans les nombreux animaux d’alors, que les Égyptiens avaient pris le temps d’observer et d’analyser. Selon eux, les dieux ont choisi des animaux pour figurer leurs pouvoirs. Par exemple : le scarabée représentait le principe de renaissance. Les anciens Égyptiens avaient remarqué que ce petit insecte poussait une boule d’excréments contenant ses œufs pour la déposer dans un trou. Après éclosion, un nouveau scarabée en sortait pour s’envoler. Voilà une histoire semblable à la destinée du soleil. L’astre, rond comme la boule du scarabée, ressurgit des ténèbres chaque matin pour monter vers le ciel. C’est ainsi que le dieu Khépri, maître du soleil et de la renaissance, est représenté avec une tête de scarabée. L’insecte vivant, lui, n’est ni adoré ni divinisé mais considéré comme un réceptacle de ce principe, un symbole. Il ne contient qu’une petite partie de cette puissance astrale, qui l’excède largement. Autre exemple : la déesse Nekhbet qui, avec sa tête de vautour, symbolise la protection pharaonique. L’origine de cette représentation ? Le vautour était connu pour étendre ses ailes afin de protéger ses petits du soleil et de la chaleur. Ainsi, les hommes avaient besoin des dieux pour la pérennité de la vie sur terre, et les dieux avaient besoin des hommes pour qu’ils fassent des rituels afin d’entretenir les grands principes de l’existence.

Haroèris à tête de faucon : À droite, le dieu Haroèris à tête de faucon inscrit les années de règne du pharaon, debout à gauche.

PHOTOGRAPHIE DE Pascal Vernus

Comment expliquer qu’ils choisissent un animal plutôt qu’un autre pour en faire des symboles d’une divinité ?

Ce sont des sélections qui leur appartiennent, des choix arbitraires : nous n’aurions peut-être pas fait les mêmes ! Dans certains cas, les dieux pouvaient avoir deux représentants. Ainsi, le dieu Thot, celui de la mesure, de la sagesse et de la parole était symbolisé soit par un ibis, soit par un babouin. Les Égyptiens avaient remarqué la régularité des pas de l’ibis, et la similarité des cris de babouins avec ceux des êtres humains. D’autres dieux étaient figurés par plusieurs animaux pour signifier des caractéristiques ambivalentes. Ainsi, la déesse Sekhmet, celle de la furie vengeresse, est représentée par une lionne – et non pas un lion car ce sont les femelles qui chassent. Grâce aux rituels des humains, cette divinité pouvait être apaisée et devenir la déesse Bastet, à tête de chatte, symbolisant la douceur et l’apaisement. Nous avons pu établir tout cela grâce aux textes, notamment religieux, qu’il est possible de déchiffrer depuis Champollion.

Les anciens Égyptiens étaient tellement intéressés par les animaux qu’ils en ont fait une manière d’écrire.

Oui, les hiéroglyphes utilisent les représentations animales de deux manières. D’une part, pour symboliser une idée. Ainsi le crocodile pourra signifier « féroce, agressif ». Mais ces dessins de la faune peuvent aussi être employés de manière phonétique, à la façon d’un rébus. Certains animaux expriment un son, d’autres un symbole, d’autres encore cochent les deux cases. C’est une grammaire complexe, qu’avec l’habitude, nous avons pu décoder. Si d’autres cultures ont pu investir leur environnement, en particulier la faune, de symboles, le génie de l’ancienne Égypte est de l’avoir fait de manière systématique et ostentatoire.

La chouette était un hiéroglyphe pour noter le son m par rébus.

PHOTOGRAPHIE DE Pascal Vernus

À partir du 4e ou 3e siècle avant J-C ; les animaux vivants sont vénérés comme des dieux, au lieu d’être simplement des symboles. Pourquoi ?

Les Égyptiens ont eu, au fil du temps, de plus en plus besoin d’objets concrets dans la religion. Il est plus aisé de vénérer un taureau en chair et en os qu’une représentation ! C’est ainsi qu’à cette époque, des endroits dans les temples furent aménagés pour des animaux vivants, que le prêtre sélectionnait parce qu’il croyait distinguer chez eux des marques spéciales. On leur vouait ensuite un culte toute leur vie. On pouvait alors élever un taureau dans ces espaces religieux, que l’on pensait être le dieu Apis, divinité de la fertilité. Au moment de leurs morts, ces animaux sacrés jouissaient de funérailles incroyables. Les fidèles venaient leur offrir un représentant de l’espèce momifié, dans l’espoir que ce dieu leur accorde des faveurs depuis l’au-delà. Pour satisfaire la demande, des milliers d’animaux étaient donc massacrés ! Un autre exemple : dans le lac Fayoum, un crocodile fut identifié comme le dieu Sobek, élevé et nourri avec toutes les attentions. Ces égards pour la bête devinrent une attraction touristique pour les Grecs et Romains, qui en rendirent compte, ébahis, dans des récits de voyage.

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