Une grande société sans élites ? Le mystère de la civilisation de l’Indus

Une nouvelle étude avance que la civilisation de la vallée de l'Indus pourrait avoir été la société la plus égalitaire du monde antique. Mais les chercheurs sont très partagés.

De Andrew Chapman
Publication 5 juin 2026, 09:08 CEST
Vue sur le stupa de Mohenjo-Daro, un monument en forme de dôme. Les chercheurs se demandent ...

Vue sur le stupa de Mohenjo-Daro, un monument en forme de dôme. Les chercheurs se demandent si cette civilisation de la vallée de l'Indus était la société la plus égalitaire du monde antique. 

PHOTOGRAPHIE DE Nadir Siddiqui

Vue sur le stupa de Mohenjo-Daro, un monument en forme de dôme. Les chercheurs se demandent si cette civilisation de la vallée de l'Indus était la société la plus égalitaire du monde antique. 

PHOTOGRAPHIE DE Nadir Siddiqui

Mohenjo-Daro, l'un des principaux centres de la civilisation de la vallée de l'Indus, dites civilisation harappéenne, était méticuleusement organisée, avec des systèmes de traitement des eaux, un réseau urbain structuré et des constructions en briques standardisées. Ses habitations, de taille similaire, disposaient même d'un système ancien de plomberie intérieure. 

Cependant, malgré cette organisation méticuleuse, de nombreuses composantes de cette métropole antique, notamment son système d'écriture et son organisation sociale, restent un mystère. Des fouilles ont récemment été menées dans la cité antique, après une interruption de plusieurs décennies, et les chercheurs se penchent à nouveau sur certaines des questions les plus essentielles concernant Mohenjo-Daro, notamment celle de savoir si elle comptait des dirigeants d'élite, ou non. 

Une nouvelle étude, publiée au mois de mai dans la revue Antiquity, a révélé que le centre cosmopolite avait peut-être constitué un cas unique d'égalitarisme dans le monde antique, du moins d'après les preuves archéologiques dont nous disposons à ce jour. 

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Mohenjo-Daro était la plus grande cité de la civilisation antique de la vallée de l'Indus. D'importantes ...

Mohenjo-Daro était la plus grande cité de la civilisation antique de la vallée de l'Indus. D'importantes fouilles ont été menées sur le site depuis sa mise au jour dans les années 1920. Ce site se situe dans le district de Larkana, dans la province du Sind au Pakistan. 

PHOTOGRAPHIE DE Sarah Caron
Les dimensions typiques des constructions de la civilisation de la vallée de l'Indus, en particulier celles ...

Les dimensions typiques des constructions de la civilisation de la vallée de l'Indus, en particulier celles de la cité de Mohenjo-Daro, respectaient une proportion de 4:2:1. Les briques mesuraient environ 28 x 14 x 7 centimètres, avec quelques variations pour la construction de puits, de fours ou de canalisations. Les briques étaient cuites au four afin qu'elles soient plus résistantes à l'humidité et aux fortes pluies.

Photographies de Sarah Caron
Gauche: Supérieur:

Mohenjo-Daro était la plus grande cité de la civilisation antique de la vallée de l'Indus. D'importantes fouilles ont été menées sur le site depuis sa mise au jour dans les années 1920. Ce site se situe dans le district de Larkana, dans la province du Sind au Pakistan. 

Droite: Fond:

Les dimensions typiques des constructions de la civilisation de la vallée de l'Indus, en particulier celles de la cité de Mohenjo-Daro, respectaient une proportion de 4:2:1. Les briques mesuraient environ 28 x 14 x 7 centimètres, avec quelques variations pour la construction de puits, de fours ou de canalisations. Les briques étaient cuites au four afin qu'elles soient plus résistantes à l'humidité et aux fortes pluies.

Photographies de Sarah Caron

John Hubert Marshall, directeur de l'Archaeological Survey of India (ASI, ou Service archéologique d'Inde) qui a supervisé les premières fouilles des cités de la vallée de l'Indus dans les années 1920, a constaté l'absence de palais, de tombes royales et de statues ou monuments associés aux élites. 

Cependant, depuis les fouilles de John Hubert Marshall, de nombreux chercheurs ont remis en cause l'existence d'une société sans dirigeants. Dans les années 1960, plusieurs anthropologues influents ont tenté d'inscrire l'évolution de toutes les sociétés dans un modèle unique, suivant une progression linéaire allant des tribus aux États. Par conséquent, de nombreux archéologues en ont conclu que la civilisation harappéenne devait avoir une classe dirigeante mais que la preuve de son existence n'avait simplement pas encore été mise au jour.

Néanmoins, Adam Green, archéologue à l'université de York, en Angleterre, et coauteur de cette nouvelle étude, pense que, si des dirigeants avaient mené cette société antique, ils seraient déjà apparus dans les vestiges archéologiques. « Les rois ne sont pas discrets », relève-t-il. 

Les résultats de l'étude d'Adam Green suggèrent que la cité harappéenne de Mohenjo-Daro s'est développée pour devenir l'un des premiers grands centres urbains du monde et qu'elle est même devenue plus égalitaire, et pas l'inverse. 

 

LES ARTEFACTS ET LES RUINES LAISSÉES PAR UNE SOCIÉTÉ ANTIQUE

En 2020, Adam Green a publié un argumentaire en faveur de l'égalitarisme harappéen dans Journal of Archaeological Research. Il y avançait qu'après cent ans de recherches sur cette civilisation, l'absence de preuves de l'existence d'une élite ne constituait pas une lacune dans les données scientifiques. « Parfois, l'absence de preuves est en réalité la preuve même de l'absence », affirmait-il. 

Certains de ses pairs en sont beaucoup moins convaincus. Dans un article publié en 2022 dans Archaeology Magazine, plusieurs chercheurs s'accordaient à dire que les Harappéens n'avaient peut-être pas eu de souverain unique mais ils ne pensaient pas qu'il s'agissait pour autant d'une société égalitaire.

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Cette réplique de Dancing Girl (la danseuse) est une sculpture préhistorique en bronze réalisée par moulage ...

Cette réplique de Dancing Girl (la danseuse) est une sculpture préhistorique en bronze réalisée par moulage à la cire perdue entre 2300 et 1751 avant notre ère à Mohenjo-Daro.

PHOTOGRAPHIE DE Sarah Caron

Cette réplique de Dancing Girl (la danseuse) est une sculpture préhistorique en bronze réalisée par moulage à la cire perdue entre 2300 et 1751 avant notre ère à Mohenjo-Daro.

PHOTOGRAPHIE DE Sarah Caron

Toutefois, Adam Green constate de nombreuses indications matérielles d'égalité. Il souligne par exemple que des objets associés à la richesse, tels que des perles et des bracelets, ont été mis au jour dans de nombreuses habitations des cités harappéennes comme Mohenjo-Daro et Harappa.

Les fouilles de zones potentiellement résidentielles ont également permis de mettre au jour des milliers de sceaux en pierre finement sculptés, qui étaient utilisés pour protéger les biens et dans le cadre des échanges commerciaux entre les différents sites de la vallée de l'Indus. Dans d'autres sociétés de l'époque, comme la Mésopotamie, des sceaux similaires étaient généralement centralisés dans de grands bâtiments tels que des temples et des palais, où les dirigeants entreposaient leurs biens. 

Adam Green constate également des indices d'une gouvernance collective dans l'architecture de la cité. À Mohenjo-Daro, les bâtiments dépourvus des caractéristiques des habitations de la cité, telles que les foyers et les cours intérieures, étaient situés à des carrefours importants et dotés d'entrées sur plusieurs côtés, ce qui les rendait ouverts et accessibles. Il soutient qu'il s'agissait d'espaces publics où les habitants pouvaient se réunir, négocier et se coordonner. 

 

COMMENT LES SPÉCIALISTES DU MONDE ANTIQUE MESURENT-ILS L'INÉGALITÉ ?

Adam Green a vérifié ses théories sur l'égalitarisme de la civilisation de la vallée de l'Indus lorsqu'il a rejoint un groupe de chercheurs chargés de retracer les modèles d'inégalité sur plus de 20 000 ans. Ce projet, baptisé Global Dynamics of Inequality (GINI), étudie la répartition des richesses dans 4 000 villes dans le monde entier et attribue à chacune d'elles un chiffre appelé coefficient de Gini. Les scores vont de 0 à 1, qui correspondent respectivement à l'égalité totale et à l'inégalité maximale. 

En observant un seul quartier de Mohenjo-Daro, les chercheurs étudiant l'inégalité dans le monde antique ont ...

En observant un seul quartier de Mohenjo-Daro, les chercheurs étudiant l'inégalité dans le monde antique ont calculé un indice qui révèle une société très égalitaire. 

PHOTOGRAPHIE DE Sarah Caron

En observant un seul quartier de Mohenjo-Daro, les chercheurs étudiant l'inégalité dans le monde antique ont calculé un indice qui révèle une société très égalitaire. 

PHOTOGRAPHIE DE Sarah Caron

Pour analyser l'égalité dans la vallée de l'Indus, Adam Green et ses collègues ont étudié les habitations mises au jour lors de fouilles menées au début du 20e siècle. Ils ont utilisé la taille de ces habitations comme indicateur de la richesse, en partant du principe que les différences de taille reflétaient des inégalités. 

Lorsque le coefficient de Gini de Mohenjo-Daro a été calculé et publié dans la base de données du projet GINI en 2025, il s'élevait à 0,44. Bien que ces résultats montrent que la civilisation harappéenne était plus égalitaire que les autres cités d'Asie occidentale de l'époque, telles que Ur (0,71) et Ougarit (0,67), ce chiffre restait « plus élevé que ce à quoi je m'attendais », indique Adam Green. Ce dernier soupçonnait toutefois que ce chiffre était faussé par un ensemble de données couvrant près de 1 000 ans, entre 2500 et 1900 avant notre ère. 

Dans l'étude récemment publiée, les chercheurs ont suivi l'évolution de ce coefficient au fil du temps dans un seul quartier de Mohenjo-Daro où les données disponibles leur ont permis de classer les habitations en fonction de leur ancienneté. Si le coefficient de Gini s'établit à environ 0,39 en 2500 avant notre ère, il chute à 0,32 vers le milieu de la période de la civilisation en 2300 avant notre ère. En 2100 avant notre ère, période de plus forte croissance de la cité, le coefficient atteignait 0,23, un niveau aussi bas que les communautés néolithiques plus petites et bien moins complexes. 

Cette augmentation apparente de l'égalité a également coïncidé avec un renforcement de l'organisation communautaire et une prospérité croissante, avec par exemple la mise en place d'un réseau de rues et la construction d'habitations plus standardisées dotées de cours et de plateformes de bains, ce qui laisse penser à Adam Green que la société de la vallée de l'Indus est devenue plus égalitaire au fil du temps. 

 

DES QUESTIONS RESTENT EN SUSPENS... 

Certains pairs d'Adam Green considèrent que ce regard nouveau sur l'inégalité à Mohenjo-Daro n'est qu'une donnée intrigante. 

Parmi les artefacts mis au jour à Mohenjo-Daro, on trouve des taureaux près de leur mangeoire ...

Parmi les artefacts mis au jour à Mohenjo-Daro, on trouve des taureaux près de leur mangeoire ou de leur abreuvoir (en haut), une représentation de la pratique religieuse dans la vie urbaine (à gauche) et une figurine représentant un animal (à droite). 

PHOTOGRAPHIE DE Sarah Caron

Parmi les artefacts mis au jour à Mohenjo-Daro, on trouve des taureaux près de leur mangeoire ou de leur abreuvoir (en haut), une représentation de la pratique religieuse dans la vie urbaine (à gauche) et une figurine représentant un animal (à droite). 

PHOTOGRAPHIE DE Sarah Caron

« Je trouve ces résultats intéressants. Si l'on considère la taille des habitations comme un indicateur, ils démontrent réellement une évolution au cours du temps parallèlement à un accroissement de l'activité commerciale dans les rues », explique Danika Parikh, archéologue à l'université du Sussex qui n'a pas participé à la nouvelle étude mais qui a déjà collaboré avec ses auteurs. « Mohenjo-Daro est un site exceptionnel, il serait donc très intéressant de replacer ces résultats dans leur contexte en les comparant à d'autres cités de la vallée de l'Indus ».

Elle a mentionné des recherches menées à Harappa, une cité de la vallée de l'Indus située à environ 650 kilomètres de là, qui ont mis en évidence des traces de violence et des disparités en matière de santé qui suggèrent que cette ville aurait connu des inégalités plus marquées qu'à Mohenjo-Daro.

Selon Uzma Rizvi, chercheuse spécialisée dans la civilisation harappéenne à l'Institut Pratt qui n'a pas participé à l'étude, « l'intérêt de ce type d'études réside dans le fait que, la civilisation de la vallée de l'Indus étant très vaste, nous avons besoin d'autant d'approches que possible ».

Elle se demande si la taille des habitations peut servir d'indicateur de richesse à elle seule, sans tenir compte du contexte global de leur utilisation, mais elle souligne que l'approche d'Adam Green ne doit pas être écartée. « Nous ne sommes pas obligés d'être tous d'accord », affirme-t-elle, en ajoutant que l'étude de la taille des habitations de la cité antique pourrait fournir des indices sur le fonctionnement de cette société.

D'autres spécialistes de la civilisation affirment que des travaux supplémentaires sur le terrain pourraient remettre en cause l'argumentaire d'Adam Green.

Vues d'en haut, les habitations et les rues de Mohenjo-Daro sont visibles dans les moindres détails. ...

Vues d'en haut, les habitations et les rues de Mohenjo-Daro sont visibles dans les moindres détails. L'identification de nouvelles zones résidentielles pourrait permettre aux chercheurs de mieux comprendre à quel point la vie était égalitaire dans cette société antique. 

PHOTOGRAPHIE DE Nadir Siddiqui

Vues d'en haut, les habitations et les rues de Mohenjo-Daro sont visibles dans les moindres détails. L'identification de nouvelles zones résidentielles pourrait permettre aux chercheurs de mieux comprendre à quel point la vie était égalitaire dans cette société antique. 

PHOTOGRAPHIE DE Nadir Siddiqui

Massimo Vidale, archéologue à l'université de Padoue, qui n'a pas participé à l'étude, estime que les banlieues en périphérie des villes de la civilisation harappéenne, qui n'étaient pas construites sur des buttes comme les zones fouillées à ce jour, sont toujours enterrées dans les sédiments, ce qui remettrait en cause l'interprétation égalitaire d'Adam Green. « Les gens du peuple vivaient sous ce qui est aujourd'hui recouvert d'une couche de vase et de boue de 8 mètres d'épaisseur », affirme-t-il.

Selon Massimo Vidale, aucune classe élitiste ne s'est démarquée car les seuls quartiers fouillés à ce jour étaient ceux des élites. 

« Les gens aiment rêver de sociétés égalitaires du passé », indique-t-il. « Ce ne sont que des vœux pieux ».

 

RECONSIDÉRER CE QUE NOUS SAVONS DES SOCIÉTÉS ANTIQUES

En dehors de la vallée de l'Indus, les chercheurs découvrent de nouvelles preuves de l'existence de sociétés dépourvues de dirigeants despotiques. 

Gary Feinman, archéologue au musée Field à Chicago, collaborateur d'Adam Green mais qui n'a pas participé à la nouvelle étude, étudie Monte Albán, un centre urbain qui existait dans le sud du Mexique vers l'an 500 avant notre ère. Cette communauté présente également peu de preuves de l'existence de dirigeants et affiche un coefficient de Gini de 0,38.

Gary Feinman ne croit pas en la nécessité d'une autorité centralisée pour mener à bien des exploits de coopération, tels que la construction d'un réseau de rues. 

« C'est faux, c'est tout simplement faux », affirme-t-il. « Les gens peuvent accomplir des choses sans un dirigeant autoritaire ».

Dans le cadre de ses recherches, il a mis en évidence tout un spectre de hiérarchie politique dans le monde antique, allant de la gouvernance collective au régime autocratique. « Nous avons constaté que plus l'organisation est démocratique ou collective, plus le niveau d'inégalité est faible ». 

Gary Feinman, Adam Green et d'autres pensent que, grâce à cette vue d'ensemble de l'inégalité à travers le temps et l'espace, les sociétés antiques plus égalitaires pourraient servir de modèles aux sociétés modernes. Au cours des trois dernières décennies, les coefficients de Gini ont augmenté dans près de 90 % des économies avancées et près de la moitié de la population mondiale vit dans des régions où les inégalités ne cessent de croître. 

« Les gens doivent savoir que les inégalités ne sont pas inévitables », affirme-t-il. « Il s'agit d'un phénomène que nous laissons collectivement se produire ».

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise. 

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