Assassins, la secte médiévale qui a inventé le terrorisme

Au 12e siècle, depuis son imprenable forteresse, le Vieux de la montagne fait régner la terreur sur le monde musulman et parmi les croisés. Au service de ce dissident chiite, une redoutable communauté de guerriers fanatisés.

De Mathieu Tillier, professeur d'Histoire de l'islam médiéval, université Paris-Sorbonne

Cet article a initialement paru dans le magazine Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine

 

« Ce vieillard, qui se nommait Alaodin, entretenait hors de ce lieu certains jeunes hommes courageux jusqu’à la témérité, et qui étaient les exécuteurs de ses détestables résolutions. Il les faisait élever dans la loi meurtrière de Mahomet, laquelle promet à ses sectateurs des voluptés sensuelles après la mort. Et afin de les rendre plus attachés et plus propres à affronter la mort, il faisait donner à quelques-uns un certain breuvage, qui les rendait comme enragés et les assoupissait. » Ainsi Marco Polo, qui avait voyagé en Orient, décrivait-il la stratégie machiavélique de Hasan-i Sabbah, chef d’un groupe politico-religieux resté dans l’histoire sous le nom d’« Assassins ». Après leur avoir fait entrevoir, sous les effets d’une drogue, les délices du paradis destinés aux martyrs de l’islam, il envoyait ses guerriers fanatisés commettre des attentats, dont ils avaient peu de chance de sortir vivants.

Mais avant d’entrer dans la légende par le biais de récits populaires, les Assassins constituèrent l’un des multiples groupes issus du chiisme, et il convient de remonter aux premiers temps de l’islam pour comprendre leur histoire.

 

DANS L'ATTENTE DE L'IMAM CACHÉ

L’islam, né de la prédication de Mahomet entre 610 et 632, avait connu un schisme majeur dès la fin des années 650, en raison du désaccord des premiers musulmans quant à la direction de la nouvelle communauté. En 661, le clan arabe des Omeyyades s’appropria la direction de l’empire en formation et instaura une succession dynastique au califat. De nombreux musulmans considéraient cependant les califes omeyyades comme des usurpateurs : l’authentique souverain, l’Imam capable de les mener au salut dans l’au-delà, ne pouvait être qu’un membre de la famille du Prophète. Ce dernier n’ayant pas laissé de fils, les divergences sur la personne du candidat idéal furent nombreuses. Au milieu du VIIIe siècle, après une série de révoltes chiites avortées, le descendant d’un oncle du Prophète, al-Abbas, parvint à s’emparer du califat au terme d’une « révolution » partie des confins iraniens : la dynastie des Abbassides était née. Mais les déçus du nouveau régime affirmaient qu’il y avait eu erreur sur la personne : le véritable Imam n’était point descendant d’al-Abbas, mais celui d’Ali, cousin de Mahomet et quatrième calife, qui avait épousé l’une de ses filles, Fatima, avec laquelle il avait engendré la seule descendance masculine du Prophète.

Les chiites n’étaient pourtant pas unanimes sur l’identité de l’Imam. La branche aujourd’hui majoritaire, celle des duodécimains ou imamites, en vint à reconnaître une lignée de 12 imams, dont le dernier disparut en 874 : il ne mourut point, mais s’occulta, son retour étant attendu pour la fin des temps. En l’absence de l’Imam, les chiites duodécimains renoncèrent à renverser le calife abbasside et s’accommodèrent des pouvoirs en place. Une autre branche, celle des ismaéliens, reprit le flambeau de la contestation politique. Ces chiites, adeptes d’une interprétation ésotérique de l’islam et de ses textes sacrés, ne reconnaissaient à l’origine qu’une lignée de sept imams et attendaient eux aussi le retour du dernier, le mahdi, qui abolirait toutes les lois de l’islam, afin d’instaurer sur terre la religion du paradis originel, celui où vivait Adam avant sa chute.

Considérés comme de dangereux hérétiques par les autres musulmans, les ismaéliens constituaient à la fin du IXe siècle un mouvement clandestin, qui organisait une propagande souterraine par le biais de missionnaires, souvent des marchands qui profitaient de leurs voyages pour initier les mécontents à leur doctrine et préparer le passage à l’action armée.

La propagande ismaélienne prit tout particulièrement au Maghreb, grâce au missionnaire Abu Abd Allah, qui parvint à rallier autour de lui les tribus berbères de la Tunisie et de l’est de l’Algérie actuels. Sa révolte contre les Aghlabides, dynastie vassale des Abbassides, aboutit à la proclamation d’un nouveau califat en 909 : Ubayd Allah, l’un des principaux chefs de la mouvance ismaélienne, fut reconnu comme le mahdi attendu. Il se disait descendant d’Ali et de Fatima, et la dynastie qu’il instaura est aujourd’hui connue comme celle des Fatimides. Le calife-imam fatimide prétendait à un pouvoir universel : il se voulait le seul souverain légitime de l’Islam, et entendait mettre fin au règne des Abbassides.

L’expansionnisme fatimide aboutit à la prise de l’Égypte en 969, puis d’une partie de la Syrie. Mais l’objectif suprême, celui de Bagdad, capitale des Abbassides, ne fut jamais atteint. L’arrivée des Fatimides au pouvoir marque la première grande confrontation géopolitique entre sunnites et chiites, chaque camp luttant pour imposer sa domination sur le monde musulman. Bien que leur projet de conquérir l’Orient abbasside n’ait jamais abouti, les Fatimides continuèrent d’y envoyer des missionnaires, formés au dogme ismaélien dans la mosquée d’al-Azhar, au cœur de leur nouvelle capitale égyptienne, Le Caire.

 

L’HÉRITIER DU TESTAMENT SECRET

Le calife-imam fatimide n’était pas perçu par les ismaéliens comme un homme ordinaire : éclairé par la lumière divine, il était impeccable et infaillible, et apparaissait comme l’interprète suprême de la loi musulmane. L’Imam devait désigner son héritier parmi ses fils, mais cette désignation demeurait cachée jusqu’à sa mort. Alors, seulement, le dépositaire du testament secret révélait-il son contenu. Ce principe rigoureux de transmission du pouvoir devait être à l’origine de plusieurs schismes, dont celui qui donna naissance au mouvement des Assassins.

À la fin du XIe siècle, le calife fatimide n’était plus aussi puissant qu’un siècle plus tôt. Les crises économiques et la guerre civile l’avaient obligé, en 1073, à confier l’administration civile à un militaire d’origine arménienne. Désormais, l’essentiel des pouvoirs était aux mains de vizirs « de sabre et de plume », susceptibles de s’immiscer dans les délicates affaires de succession au califat. Ainsi, en 1094, le vizir al-Afdal profita-t-il de la mort du calife al-Mustansir pour mettre sur le trône le plus inexpérimenté des fils de ce dernier, al-Musta‘li. Le vizir entendait profiter de la jeunesse du nouveau calife pour renforcer son propre pouvoir et gouverner à sa place. Il évinça de la sorte un autre fils du défunt calife : Nizar, que d’aucuns considéraient comme l’héritier légitime, bénéficiaire du testament secret de son père. Nizar se révolta et s’enfuit à Alexandrie. La rébellion fut de courte durée : les troupes envoyées par le vizir assiégèrent la ville et eurent tôt fait de s’emparer de Nizar, qui fut emmuré vif.

C’est alors qu’entre en scène Hasan-i Sabbah. Ce dernier n’était, à l’origine, que l’un des nombreux missionnaires envoyés par les Fatimides en territoire abbasside. Apprenant la crise qui secouait le régime égyptien, Hasan-i Sabbah refusa de reconnaître le nouveau calife : il prétendit avoir entendu de la bouche même d’al-Mustansir que son successeur désigné était Nizar. Il entraîna à sa suite nombre d’ismaéliens répartis entre la Syrie et la Perse. En l’absence de l’Imam Nizar, dont nul n’avait retrouvé le corps, Hasan-i Sabbah devint l’autorité suprême des nizarites. Il était la hujja, la « preuve » vivante de l’existence de l’Imam occulté.

 

UN ASCÈTE VÉNÉRÉ COMME UN SAINT

Hasan-i Sabbah s’était déjà illustré par son action violente contre les Seldjoukides sunnites, des Turcs qui dominaient à cette époque l’Orient abbasside. En 1090, il s’était emparé de la forteresse d’Alamut, au sommet d’une montagne du nord de l’Iran. Retranché dans ce nid d’aigle, il organisait des attaques ciblées contre ses ennemis sunnites. C’est ainsi qu’en 1092, l’un de ses émissaires, déguisé en soufi, avait approché le vizir seldjoukide Nizam al-Mulk et l’avait poignardé à mort. Après 1094 et jusqu’à sa mort en 1124, Hasan-i Sabbah s’efforça d’organiser en un État cohérent les territoires qu’il contrôlait.

Résistant aux offensives des sultans seldjoukides, lui et ses successeurs qui, à partir du quatrième, s’approprièrent le titre d’Imam, parvinrent à assassiner deux califes abbassides (al-Mustarchid en 1135 et al- Rachid en 1138), ainsi que de multiples personnalités sunnites. Les Assassins menèrent également des actions en Égypte, où ils réussirent à éliminer le calife fatimide al-Amir, neveu de Nizar, en 1130. La crainte qu’ils inspiraient poussa de nombreux notables à enfiler une cotte de mailles sous leurs vêtements. 

Quant à Hasan-i Sabbah, il se distinguait par son ascétisme. Il imposait un mode de vie puritain à ses coreligionnaires et n’hésita pas à faire exécuter deux de ses fils, l’un pour homicide et le second pour ivrognerie. Ses écrits, en persan, contribuèrent à définir un ismaélisme réformé, imprégné de philosophie, qui insistait sur l’autorité absolue de l’Imam. Après sa mort, il fut considéré comme le grand maître du dogme nizarite, et son tombeau devint un sanctuaire. La doctrine nizarite évolua par la suite. En 1164, son quatrième successeur, lui aussi nommé Hasan, proclama la « résurrection » : la loi islamique, que les seigneurs d’Alamut avaient jusquelà continué de faire appliquer, était abolie, et l’Imam instaurait symboliquement le retour au Paradis originel. Ce dogme de la résurrection plaçait l’Imam au centre de la piété nizarite : représentant de Dieu sur terre, il se substituait pratiquement au Prophète Mahomet. Au XIIIe siècle, les Imams nizarites abandonnèrent en partie cette doctrine pour se rapprocher du sunnisme, et les adeptes dissimulèrent généralement leurs croyances sous le vernis de la mystique soufie;

La légende prétend que les sbires de Hasan-i Sabbah agissaient sous l’effet de la drogue. Le terme d’Assassins, qui en vint à désigner le mouvement, viendrait de l’arabe hashishi, « buveur de haschisch ». La décoction de cannabis que le maître faisait boire à ses disciples pour qu’ils entrevoient les délices du paradis les aurait incités à rechercher le martyre. Il n’existe cependant aucune preuve qu’ils consommaient de la drogue : c’est sans doute pour les déprécier que les autres musulmans en vinrent à les traiter de « drogués ». Les sources médiévales les désignent plutôt sous le vocable de fida’iyyun, « ceux qui sont prêts au sacrifice », que l’on retrouve aujourd’hui pour désigner les « fedayins » de certains mouvements politico-militaires.

 

RETRANCHÉS FACE AUX MONGOLS

L’épithète hashishi, dont dérive le français « assassin » par assimilation avec les pratiques meurtrières des nizarites, apparut en Syrie. Dès le début du XIIe siècle, les missionnaires d’Alamut s’y emparèrent d’une série de places fortes, à partir desquelles ils continuèrent de planifier leurs assassinats politiques, visant tant les Ayyubides que les croisés de la côte levantine. Le plus célèbre de ces nizarites syriens, Rachid al-Din Sinan, avait étudié dans sa jeunesse à Alamut, où il était devenu un proche compagnon d’un des successeurs de Hasan-i Sabbah. Nommé chef des nizarites de Syrie, il prit ses quartiers dans diverses forteresses, comme Masyaf, d’où il œuvra à la consolidation de la communauté, poursuivant les attentats contre ses ennemis, mais empruntant aussi la voie de la diplomatie. Pris en tenaille par les croisés et les principautés sunnites, il dut un temps concéder un tribut aux Templiers et aux Hospitaliers pour mieux résister à Saladin qui, à partir de 1174, entreprit d’établir son hégémonie sur la Syrie. Ses relations avec les croisés, qui le connurent bientôt sous le sobriquet de « Vieux de la montagne », se dégradèrent cependant vers la fin de sa vie. Il parvint à faire assassiner le roi de Jérusalem, Conrad de Montferrat, en 1192.

Très populaire auprès des ismaéliens de Syrie, Sinan mena ses activités pendant une trentaine d’années, en relative autonomie par rapport au pouvoir d’Alamut. Il semble néanmoins n’avoir jamais revendiqué le titre d’Imam, réservé aux successeurs de Hasan-i Sabbah. La forteresse d’Alamut, réputée imprenable, tomba pourtant en 1256 sous les coups des Mongols. Hulagu, frère du khan Möngke, s’en empara sur la route qui le menait à Bagdad, qu’il ravagea deux ans plus tard, mettant fin au califat abbasside. La communauté nizarite s’étiola peu à peu au Moyen-Orient. C’est dans le sous-continent indien, où des missions avaient été envoyées depuis Alamut, que le nizarisme finit par se réorganiser, dans la communauté des Khojas. Au XIXe siècle, l’imamat fut transféré dans l’Inde britannique, et l’Imam actuel, l’Aga Khan, réside aujourd’hui entre Londres et Paris.

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