Au Pérou, les secrets du tombeau oublié des Huaris

Plusieurs siècles avant les Incas, les hauts plateaux du littoral péruvien étaient dominés par les Huaris. Les pilleurs ont saccagé la plupart de leurs sites, à l'exception d'une tombe royale récemment mise au jour...

De Editors of National Geographic
Publication 1 mars 2022, 11:24 CET
Pair of smiles

Deux jarres en céramique, ornées de visages souriants, figuraient parmi plus de mille objets récupérés dans la tombe d'El Castillo.

PHOTOGRAPHIE DE Robert Clark/National Geographic

Il y a plus de mille ans sur les côtes de l'actuel Pérou, le site d'El Castillo de Huarmey figurait parmi les lieux les plus sacrés de la région ; Miłosz Giersz en avait la ferme conviction. Cet archéologue rattaché à l'université de Varsovie s'était pourtant vu déconseiller de mener des fouilles à cet endroit, à coup sûr une perte de temps et d'argent pour certains. L'immense colline avait déjà succombé aux pilleurs en quête de trésors et de tombeaux oubliés. Situé à quelques kilomètres de l'océan et à quatre heures de route au nord de Lima, ce site autrefois sacré était recouvert de cratères lui donnant l'apparence d'un paysage lunaire où les ossements d'un autre temps côtoyaient les déchets de notre monde.

À El Castillo de Huarmey, au Pérou, une équipe d'archéologues péruviens et polonais a fouillé une tombe royale intacte en 2013. Contenant le corps d'une reine, la tombe d'El Castillo de Huarmey a révélé la riche culture du peuple Wari.

PHOTOGRAPHIE DE Newscom/Alamy/ACI

Aux yeux de Giersz, ces débris n'avaient aucune importance, il était obnubilé par les fragments de textile et de poterie qui jonchaient les flancs de la colline. Ces objets provenaient d'une civilisation péruvienne méconnue, les Huaris, dont le territoire se situait plus au sud. En 2010, Giersz et une petite équipe de chercheurs ont commencé leur enquête en analysant le sous-sol à l'aide d'un magnétomètre et en prenant des photographies aériennes depuis un appareil-photo attaché à un cerf-volant. Leurs résultats ont révélé un détail qui avait échappé à plusieurs générations de pilleurs de tombes : les contours discrets de remparts ensevelis le long d'un éperon rocheux, au sud de la zone.

(À lire : La bière psychotrope, une arme politique dans le Pérou du 9e siècle ?)

Avec l'aide de l'archéologue péruvien Robert Pimentel Nita, Giersz et son équipe ont lancé des fouilles à cet endroit et les contours discrets se sont transformés en immense labyrinthe de tours et de murailles dispersées sur toute la partie sud du site. Arborant autrefois des nuances écarlates, le complexe tentaculaire semblait être un temple Huari dédié au culte des ancêtres.

Couche après couche, le déblayage du site révèle un labyrinthe de pièces délimitées par des murs en briques crues autour du tombeau royal d'El Castillo de Huarmey, au Pérou.

PHOTOGRAPHIE DE Milosz Giersz/National Geographic

À l'automne 2012, alors que l'équipe creuse sous une épaisse couche de briques trapézoïdales, elle fait une découverte à laquelle peu d'archéologues andins s'attendent : un tombeau royal jamais visité par les pilleurs. À l'intérieur, quatre femmes de l'élite huari sont enterrées, peut-être des reines ou des princesses, accompagnées de 54 autres individus de haute lignée, six sacrifices humains et plus d'un millier d'objets funéraires de la meilleure facture, allant des boucles d'oreille en or aux bols en argent en passant par les haches en alliage de cuivre, les broderies raffinées et les céramiques richement décorées.

 

LES HUARIS

L'histoire des Huaris commence au 7e siècle dans la vallée péruvienne d'Ayacucho, bien avant l'émergence de la civilisation inca, à une époque marquée par les sécheresses et la crise environnementale. Dans ces conditions difficiles, ils sont devenus des maîtres de l'ingénierie en bâtissant des aqueducs et des canaux pour irriguer leurs cultures en terrasses.

Non loin de l'actuelle ville d'Ayacucho, ils ont fondé leur grande capitale, aujourd'hui connue sous le nom de Huari. À son apogée, Huari comptait près de 40 000 habitants, soit deux fois la population de Paris à l'époque. Depuis leur place forte, les guerriers huaris ont réussi à étendre leur territoire sur des centaines de kilomètres le long des Andes et dans les déserts côtiers, un territoire reconnu par de nombreux archéologues comme le tout premier empire de l'Amérique andine qui allait bientôt se prolonger à l'ensemble des Andes et des côtes péruviennes.

Les chercheurs s'interrogent depuis longtemps sur la façon dont les Huaris ont pu construire et gouverner ce vaste et turbulent royaume, que ce soit par la conquête, la persuasion ou une combinaison des deux. Contrairement à la plupart des puissances impériales, les Huaris ne disposaient pas de système d'écriture et n'ont laissé aucune histoire narrative, mais les incroyables trouvailles du tombeau d'El Castillo, pourtant situé à plus de 800 km de la capitale des Huaris, ont permis de combler de nombreuses lacunes.

Pikillacta était l'un des établissements les plus grands et les plus impressionnants de l'empire Huari. Les fouilles ont mis au jour un vaste complexe avec plus de 700 édifices.

PHOTOGRAPHIE DE Mark Green/Alamy

Une fois la domination des Huaris fermement établie sur la région, le nouvel empereur a ordonné la construction d'un palais au pied du mont El Castillo et au fil du temps, lui et ses successeurs ont progressivement transformé la colline escarpée en un temple vertigineux dédié à leurs ancêtres. Afin de côtoyer la dynastie royale dans l'au-delà, les nobles se sont octroyé des parcelles au sommet pour construire leur propre mausolée. Une fois tout l'espace occupé, ils ont construit des terrasses en escalier sur les versants de la colline en les remplissant de tours funéraires et de tombes.

Comme nous l'explique Giersz, El Castillo était si important pour les nobles huaris qu'ils ont « exploité toute la main-d'œuvre locale. » Dans le mortier des derniers murs mis au jour, on distingue des empreintes humaines, certaines laissées par des enfants de onze ans. Lorsque la construction s'est achevée, entre le 10e et le 11e siècle, une immense nécropole aux nuances écarlates surplombait la vallée. Même si ses habitants avaient tous rendu leur dernier souffle, El Castillo envoyait aux vivants un puissant message politique : l'envahisseur huari était devenu le maître des lieux. « Pour prendre possession d'un territoire, vous devez montrer que vos ancêtres sont inscrits dans ce territoire, » nous explique l'archéologue Krzysztof Makowski. « C'est la philosophie andine. »

Les montagnes et vallées accidentées de la région d'Ayacucho, situées à quelque 9 000 pieds au-dessus du niveau de la mer, ont vu naître la culture Wari il y a environ 1 400 ans.

PHOTOGRAPHIE DE Bert de Ruiter/Alamy/Age Fotostock

LE TOMBEAU

La chambre funéraire intacte découverte en 2013 se situe sur le versant ouest de la nécropole. Les bâtisseurs huaris avaient taillé dans la colline une pièce souterraine, celle-ci a ensuite été transformée en tombeau impérial. Les personnes inhumées dans la chambre étaient presque toutes des femmes et des jeunes filles, emportées en l'espace de quelques mois, probablement de mort naturelle. Quatre d'entre elles semblaient être de plus haut rang que le reste des occupants.

Entourée d'objets luxueux, la momie d'une femme issue de la noblesse nous a offert de précieux détails sur les rites funéraires des Huaris. Avant son inhumation, la reine de Huarmey a été habillée d'une tunique et d'une écharpe en lin finement tissé, son visage maquillé d'un pigment rouge, ses oreilles et ses bras parés de ses bijoux les plus précieux. Le corps a ensuite été placé en position fœtale puis enveloppé de différentes couches : un tissu, puis une couverture rayée, un filet de cordes tressées et enfin une dernière couverture. L'analyse de la momie montre que la reine aurait eu environ 60 ans au moment de sa mort.

PHOTOGRAPHIE DE Fernando G. Baptista/National Geographic Creative

À leur mort, ces quatre femmes issues de la noblesse ont reçu les plus grands honneurs. Leurs suivantes les ont habillées de robes et de châles richement brodés ; elles ont maquillé leur visage d'un pigment rouge sacré et les ont parées des bijoux les plus précieux, de leurs boucles d'oreille en or à leurs colliers en perles de cristal. Leurs corps ont été installés en position fœtale, comme le voulait la coutume chez les Huaris, puis enveloppés de différents tissus pour former un paquet funéraire.

Des offrandes d'un grand raffinement ont été placées dans la chambre funéraire : des tissus plus précieux que l'or ; des cordes nouées, appelées quipus, utilisées pour recenser les biens impériaux ; et les ossements d'un condor des Andes, un oiseau étroitement lié à l'aristocratie, si bien que l'un des titres de l'empereur huari aurait été Mallku, ou « condor » en langue andine.

Cette statuette en céramique peinte représente un guerrier huari assis sur un radeau.

PHOTOGRAPHIE DE Robert Clark/National Geographic

Il semble que les Huaris accordaient autant d'importance au rang social dans la vie que dans la mort. Les domestiques ont disposé les femmes de plus haut rang dans trois chambres latérales privées. La plus éminente d'entre elles, une femme de 60 ans environ, était entourée de rares objets de luxe, parmi lesquels plusieurs paires de boucles d'oreille, une hache cérémonielle en bronze et une coupe en argent. L'objet le plus luxueux d'entre tous était sans aucun doute un ensemble d'aiguilles à tricoter en or. Les femmes huaris étaient des tisserandes hors pair et produisaient des vêtements dignes des tapisseries les plus complexes avec un titrage plus fin que les célèbres artisans flamands et néerlandais du 16e siècle.

Considérée comme la reine de Huarmey, sa dépouille a révélé de plus amples détails sur la vie d'une femme de haut rang dans la culture huari. D'après l'analyse de son squelette, elle aurait passé la majeure partie de son temps assise, tout en utilisant intensivement le haut de son corps, les marques d'une vie consacrée au tissage. Il lui manquait également quelques dents, ce qui concorde avec la consommation régulière de chicha, une boisson alcoolisée et sucrée à base de maïs réservée à l'élite.

Les femmes de noblesse inférieure ont quant à elles été inhumées dans une pièce commune, le long des parois. Hormis quelques exceptions, on retrouve sous chacune d'entre elles un coffret en rotin de la taille d'une boîte à chaussure contenant un nécessaire à tisser avec les outils favoris des Huaris pour leur création textile.

Toutes les femmes enterrées à El Castillo étaient clairement dévouées à cet art. Une fois le tombeau prêt à être scellé, les ouvriers ont versé plus de 30 tonnes de gravier puis recouvert la chambre funéraire d'une imposante couche de briques en adode, de quoi garantir la tranquillité du tombeau pendant les siècles à venir et nous permettre de redécouvrir la richesse, le savoir et la tradition des Huaris dans un état de conservation remarquable.

De nos jours, les chercheurs n'ont aucune certitude quant au déclin de l'empire Huari. La théorie la plus répandue voudrait qu'une sécheresse dévastatrice ait frappé la région vers l'an 1000. Il semblerait toutefois que la civilisation ait connu une fin éclair : sur un site dédié à la fabrication de céramiques, les potiers semblent avoir abandonné leurs outils du jour au lendemain, peut-être chassés par un envahisseur inconnu. Cela n'a pas empêché les Huaris de laisser une empreinte indélébile dans l'histoire en faisant naître une idée dont les Andes se souviendraient longtemps : la fondation d'un empire. C'est avec l'émergence des Incas, 400 ans plus tard, que cette idée allait de nouveau ressurgir.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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