Ce gouverneur américain a été destitué... car il s'en est pris au Ku Klux Klan

Il y a 150 ans, William Woods Holden, gouverneur de la Caroline du Nord, a réprimé une insurrection menée par des suprémacistes blancs - ce qui lui a coûté son poste.

De Alex Palmer
Publication 24 mars 2021 à 12:43 CET
William W. Holden

William Woods Holden fut le premier gouverneur républicain élu par le peuple de Caroline du Nord, en 1868, après la réadmission de l’État dans l’Union en 1867. Il remplaça le Conseil des commissaires de Raleigh par des représentants républicains, dont deux Afro-Américains. La répression du Ku Klux Klan qu'il décida en 1870 conduisit à son procès en destitution en 1871.

Photo par Albert Barden, collection Albert Barden, Archives d'État de Caroline du Nord, Raleigh, Caroline du Nord.

Photographie de Archives d'État de Caroline du Nord

Il y a cent cinquante ans, le Ku Klux Klan de Caroline du Nord prenait de l'ampleur. Des groupes d'hommes masqués parcouraient l'État, terrorisant et assassinant des citoyens noirs et des représentants du gouvernement opposés au Klan. Le gouverneur William W. Holden, un républicain qui soutenait le droit de vote des Noirs (il y était cependant opposé avant la guerre civile), a tenté de mettre fin à l'anarchie en faisant appel aux responsables locaux et aux membres du parti conservateur-démocrate, une coalition d'opposants à la reconstruction (période suivant la guerre de Sécession (1861-1865), ndlr). Mais les outrages se sont multipliés, culminant en une série d'assassinats très médiatisés. 

En mai 1869, un groupe d'hommes a abattu et tué le shérif O.R. Colgrove du comté de Jones. Peu de temps après, ML Shepard, le juge de paix du comté, a été abattu et plusieurs de ses hommes ont été blessés. En février 1870, le conseiller municipal Wyatt Outlaw, principal dirigeant noir du comté d'Alamance, a été lynché par une soixantaine de membres de la White Brotherhood (Fraternité blanche, ndlr), aux abords du palais de justice de la ville de Graham. Les assassins ont laissé une note sur la porte du maire républicain, lui indiquant qu'il était le prochain sur la liste.

Les journaux conservateurs ont minimisé la violence ou prétendu que c'était le fait de membres de l'Union League se faisant passer pour le Klan. Si des accusations étaient formulées, les suspects étaient rapidement relâchés grâce à des alibis fabriqués de toutes pièces, l'intimidation de témoins et des jurys truqués.

Le coup de grâce fut le meurtre du sénateur républicain John W. « Chicken » Stephens. Le sénateur fut pris en embuscade au palais de justice du comté de Caswell, où il fut attaqué et assassiné par des membres du Klan. Lorsque son corps fut découvert, les autorités prirent peu de mesures pour identifier les coupables (on découvrit plus tard que l'homme qui avait causé la mort de Stephens n'était autre que l'ancien shérif du comté).

« À Caswell et Alamance, le Klan a pratiquement renversé le gouvernement », indique William C. Harris, historien basé en Caroline du Nord et auteur d'une biographie de Holden. « Le meurtre de Stephens est ce qui a poussé les républicains à bouger. »

Holden et les républicains de l'État convinrent que la seule solution envisageable était l'intervention militaire. Le gouverneur proclama Alamance et Caswell en état d'insurrection et déclara la loi martiale. Holden demanda alors au président Ulysses Grant d'intervenir, mais la lenteur de la réponse fédérale conduisit le gouverneur à former une milice d'État. 

 

LA GUERRE KIRK-HOLDEN

Holden demanda l'aide de George Washington Kirk, un colonel qui avait commandé des troupes de l'Union dans la région pendant la guerre civile. Kirk était connu parmi les conservateurs de l'État comme « un bandit de la guérilla de l'est du Tennessee », qui avait fait main basse sur les biens des partisans confédérés dans les montagnes de l'ouest de la Caroline du Nord.

« Kirk n'était pas le meilleur choix pour apaiser les choses », estime M. Harris.

Kirk rassembla plus de six cents soldats et, en quelques semaines, en juillet 1870, plus de cent membres du Klan soupçonnés de violence furent arrêtées - y compris de nombreuses personnalités en vue. Holden tenta de les présenter devant des tribunaux militaires. Malgré les craintes du public qui redoutait d'assister à une escalade de la violence, peu de sang coula pendant la guerre Kirk-Holden, comme on la surnomme depuis. Mais le contrecoup de l'opération fut violent.

Tract électoral pour William W. Holden, Caroline du Nord, sur lequel on peut lire : "Pour la Constitution", 1868.

Photographie de Everett Collection Historical, Alamy

Les opposants à Holden y virent un acte scandaleux de tyrannie ou, au mieux, une tactique d'intimidation des électeurs avant les élections au Congrès de l'État qui devaient se tenir en août cette même année. Même le New York Times, très favorable à la répression du Klan, critiqua la façon dont « l'exécutif d'un État reconstruit peut usurper des fonctions non prévues par la Constitution en vertu de laquelle il a été élu, et devenir le maître despotique d'un peuple qu'il est censé servir. »

Holden leva la loi martiale peu de temps après les élections et révoqua les proclamations d'insurrection le 10 novembre, mais ses rivaux n'appelaient pas la réconciliation de leurs vœux.

Lorsque les législateurs nouvellement élus se réunirent, ils votèrent à soixante voix contre quarante-six la destitution de Holden. Le gouverneur devait répondre de huit actes d'accusation, dont la déclaration illégale d'insurrection et le déni des droits procéduraux des personnes arrêtées.

 

LE PROCÈS DU GOUVERNEUR HOLDEN

Le procès de Holden commença en janvier 1871. Les procureurs, une équipe prestigieuse qui comprenait deux anciens gouverneurs de Caroline du Nord, appelèrent à la barre soixante-et-un témoins et dépeignirent Caswell et Alamance comme des lieux de paix, qualifiant par là-même les mesures prises par Holden d'inconstitutionnelles.

La défense dressa un portrait inverse, appelant à la barre cent treize témoins, dont d'anciens membres du Klan, qui racontèrent les nombreuses atrocités auxquelles ils avaient assisté et la mise en échec des autorités locales qui peinaient à prendre des mesures. Les descriptions des meurtres de citoyens noirs et de leurs alliés blancs faisaient clairement la démonstration que ces exactions étaient des tentatives de renverser la loi elle-même.

Quant à la constitutionnalité des actions de Holden, ses avocats firent valoir que la loi Shoffner, adoptée l'année précédente, permettait au gouverneur de recourir à la milice d'État (bien qu'elle n'autorisait pas l'utilisation de tribunaux militaires).

Dans les derniers jours de son procès, le gouverneur se précipita à Washington pour plaider sa cause.

« Holden a rencontré des républicains au Congrès », dit Harris. « Il a rencontré le président Grant, qui commençait à changer d'avis. Il commençait à penser qu'il y avait une insurrection à grande échelle, car toutes les preuves de la violence du Klan ressortaient en Caroline du Nord et dans d'autres États du Sud. »

Tiré d'une gravure (d'après une photographie) parue dans « The Existing Conflict » de G. B. Raum. La photographie originale a été réalisée en 1870 pour F. G. Hester, sous-maréchal américain en Caroline du Nord.

Photographie de Schomburg Center for Research in Black Culture, Jean Blackwell Hutson Research & Reference Division/The New York Public Library

Mais le soutien fut trop tardif. Le 22 mars 1871, quarante-quatre jours après le début du procès, le Sénat rendit son verdict. Il fut reconnu coupable de six actes d'accusation. Il fut cependant déclaré non coupable des deux accusations selon lesquelles il avait illégalement proclamé les comtés d'Alamance et de Caswell en état d'insurrection. 

Par ce verdict, Holden devint le premier gouverneur américain à être destitué. Il fut immédiatement démis de ses fonctions de gouverneur et se vit interdire la prise de nouvelles fonctions dans l'État.

 

L'HÉRITAGE DE SA DESTITUTION

La destitution de Holden eut un impact durable. Six jours à peine après la condamnation du gouverneur, le Congrès vota l'Enforcement Act, également connu sous le nom de First Ku Klux Klan Act, donnant au président le pouvoir légal d'appliquer la première section du quinzième amendement dans tous les États-Unis, garantissant que « le droit de vote des citoyens des États-Unis ne sera dénié ou limité par les États-Unis, ou par aucun État, pour des raisons de race, couleur, ou de condition antérieure de servitude. »

Les témoignages clés du procès Holden aurait facilité l'adoption du Third Force Act.

« Le témoignage de la Caroline du Nord a été essentiel pour démontrer qu'il y avait une conspiration violente que les autorités locales ne pouvaient pas ou ne voulaient pas réprimer », explique Harris. « Cela a affecté tout le Sud et a permis pendant un certain temps de supprimer ce type de violences. »

Bien que le « gouverneur scalawag » ait été une cible privilégiée des conservateurs de Caroline du Nord pendant des décennies après sa destitution, l'héritage de Holden a été révisé avec le mouvement des droits civiques.

En 2011, l'État de Caroline du Nord a gracié rétroactivement le gouverneur pour son engagement contre le Klan. L'effort visait à annuler formellement la décision vieille de 140 ans et à revaloriser l'héritage de Holden.

« C'était quelqu'un qui essayait vraiment de rassembler le Sud pendant cette période de reconstruction », déclare Floyd McKissick, Jr., un ancien sénateur de l'État de Caroline du Nord qui a milité pour sa grâce. « Il fallait un certain courage politique pour résister à cela, et il a payé le prix fort pour être du bon côté de l'Histoire. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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