Cet atlas très rare a sauvé la vie du pirate Bartholomew Sharpe

Butin d’une immense valeur, l’atlas espagnol volé a malgré lui sauvé la vie d’un boucanier anglais du 17e siècle.

De Betsy Mason, Greg Miller
Les pirates anglais étaient fous de joie lorsqu’ils s’emparèrent d’un atlas de navigation espagnol. Les cartes figurant à l’intérieur de ce dernier furent ensuite utilisées pour créer des versions anglaises, à l’instar de cette carte du Guatemala, qui représente un volcan visible depuis sa côte pacifique. Elles furent présentées au roi d’Angleterre Charles II.

Cet extrait est issu du nouveau livre National Geographic All Over the Map, dans lequel vous découvrirez les cartes les plus incroyables au monde, réunies par Betsy Mason et Greg Miller, les auteurs de la série “All Over the Map”. Découvrez notre collection de livres National Geographic

 

En 1680, le pirate anglais Bartholomew Sharpe et 300 hommes traversent l’isthme de Panama, situé en Amérique centrale, s’emparent du navire espagnol le Trinidad, qu’ils utilisent pour piller des vaisseaux espagnols le long de la côte pacifique de l’Amérique centrale et du Sud. Si leurs exploits sont connus, c’est principalement parce que, chose étonnante, ce groupe de boucaniers savaient lire et écrire : cinq hommes de l’équipage, dont Sharpe, tenaient des journaux de bord détaillés.

À partir de leurs récits, nous savons que l’un des trésors les plus précieux dont ils se sont emparés n’était ni de l’or, ni de l’argent, mais un atlas espagnol de cartes marines. Par la suite, Sharpe commanda une copie illustrée en couleur et en anglais de l’atlas volé, qu’il présenta au roi d’Angleterre. Ce cadeau lui permit certainement de rester libre et d’avoir la vie sauve.

C’est au large de l’Équateur que le vol audacieux a eu lieu. Tôt dans la matinée du 29 juillet 1981, l’un des hommes de Sharp repéra les voiles d’un navire espagnol. Les pirates le prirent en chasse, tuèrent le capitaine espagnol lors d’un échange de coups de feu et s’emparent du navire le Rosario. À bord, ils découvrirent des centaines de jarres de vin et de brandy, quelques fruits et un peu d’argent. Ils transférèrent leur butin sur le Trinidad avant de couper le mât du Rosario et de le laisser dériver alors que 40 membres d’équipage sont toujours à bord. Pensant qu’il s’agissait d’étain, les pirates abandonnèrent 700 plaques d’un métal de couleur grisâtre. À leur grand regret, ils apprendront plus tard qu’il s’agissait en fait d’argent brut : le butin aurait été « le plus important amassé de tout le voyage », écrit un membre d’équipage.

En revanche, ils ne s’étaient pas trompés quant à la valeur d’un autre objet trouvé à bord du Rosario. Dans son journal, Sharpe le décrit comme « un manuscrit espagnol d’une extraordinaire valeur. » L’un de ses hommes écrit qu’il s’agissait d’un « grand livre rempli de cartes maritimes décrivant de façon exacte et très précise tous les ports, bras de mer, ruisseaux, fleuves, caps et littoraux de la mer du Sud, ainsi que toutes les navigations généralement effectuées par les Espagnols sur cet océan. »

Par « mer du Sud », l’homme fait référence à l’océan Pacifique. Vasco Núñez de Balboa, le premier européen à avoir atteint l’océan Pacifique par le Nouveau-Monde, avait traversé l’étroite bande de terre du Panama séparant l’Atlantique et le Pacifique en 1513, chose que fit par la suite Sharpe et bien d’autres. Balboa donna à l’océan le nom de mer du Sud car la route terrestre allait du nord vers le sud. (À lire : L'épave d'un navire espagnol du 17e siècle retrouvée au large du Panama.)

150 ans plus tard, ces eaux étaient toujours sous le contrôle des Espagnols et les Anglais voulaient désespérément obtenir une part du gâteau. C’est pour cette raison que l’atlas maritime espagnol, ou derrotero, avait tant de valeur. Au cours de l’affrontement les opposant aux pirates, l’équipage du Rosario avait tenté de jeter le livre par-dessus bord, mais Sharpe réussit à mettre la main dessus. Dans son journal, il n’indique pas comment il y est parvenu, mais il affirme que les Espagnols ont pleuré lorsqu’il s’en est emparé.

Après leur confrontation avec le Rosario, les hommes de Sharpe ont continué de piller les navires le long de la côte pacifique, causant d’importantes pertes financières pour l’Espagne, la destruction de 25 embarcations et provoquant la mort de plus de 200 hommes. Sharpe et ses hommes finirent par rentrer en Angleterre. Pour ce faire, ils naviguèrent jusqu’au sud et firent le tour de l’extrémité de l’Amérique du Sud, devenant ainsi les premiers Anglais à le faire depuis l’ouest du continent.

Le pirate Bartholomew Sharpe engagea William Hack, un cartographe londonien, pour créer un atlas s’inspirant d’un derrotero ou routier espagnol qu’il avait volé. Cette carte, ajoutée par Hack pour montrer la route maritime empruntée par Sharpe et ses hommes pour faire le tour de l’Amérique du Sud, figure dans une version de 1684 de l’atlas qui a été présentée au roi Charles II.

Des ennuis attendaient Sharpe lorsqu’il rentra à Londres en 1682. L’ambassadeur d’Espagne, furieux de la mort du capitaine du Rosario, exigea que Sharpe soit jugé et pendu pour piraterie. Lors de son procès, deux personnes livrèrent un témoignage irréfutable à son encontre. Pourtant, à la surprise générale, Sharpe fut acquitté.

Le derrotero l’aurait sauvé. En effet, depuis le début, Sharpe savait que l’atlas intéresserait beaucoup le roi Charles II. Lorsque le procès débuta, le roi l’avait déjà vu et des dispositions avaient été prises pour qu’une copie anglaise soit fabriquée.

William Hack, cartographe et ancien navigateur qui fut peut-être lui-même un pirate, fut engagé pour redessiner les cartes. Dans un essai d’Edward Lynam, ancien conservateur des cartes à la British Library, on apprend qu’Hack avait de toute évidence décidé qu’il était plus sûr de gagner sa vie « en récupérant des informations secrètes et passionnantes auprès de boucaniers sans employeur au-dessus d’une bouteille de brandy dans une taverne locale, puis de les vendre aux membres du gouvernement et de l’aristocratie. »

Hack a réalisé plusieurs copies d’un atlas de la mer du Sud d’après le derrotero du Rosario. Il se serait également inspiré dans une moindre mesure d’un derrotero volé par le pirate Henry Morgan.

Carte d’une copie de 1685 de l’atlas de Hack représentant le littoral de l’Amérique du Sud autour de Concepción, dans le Chili actuel. Sur la gauche de la carte, Hack a indiqué que le fleuve Itata « est densément peuplé d’Espagnols et d’Italiens qui sont amis. »

Si les dessins colorés d’Hack sont semblables à ceux d’un enfant, ses précisions écrites à la main relatives aux vents dominants, aux mouillages sûrs et aux monuments locaux vus depuis la mer ont sans doute étaient très utiles pour la navigation. Le long du littoral des Amériques, il représente des dizaines de ports. Les collines verdoyantes parsemées d’arbres et d’habitations constituent un élément fréquent de ses dessins, de même que l’occasionnel volcan en éruption représenté sur sa carte du Guatemala.

La première copie, qui contenait un mot de Sharpe, fut bien évidemment offerte au roi. Par ce geste, le pirate avait fait preuve de jugeote : au lieu d’être pendu, Sharpe se vit proposer la position de capitaine dans la Royal Navy et de commander un navire qui devait retrouver le trésor d’un bateau espagnol ayant coulé aux Bahamas. Il s’agissait d’une mission très importante, mais peut-être trop ennuyeuse pour Sharpe. À la place, il retourna aux Amériques par lui-même et repris sa vie de criminel par intermittence. Il resta un pirate dans l’âme jusqu’à la fin de sa vie.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeograhic.com en langue anglaise.

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