Cicéron, l'idéaliste qu'il fallait abattre

Il croyait aux valeurs de la République romaine, née quatre siècles avant lui. Mais les mots, qu’il maîtrisait si bien, ne lui furent d’aucun secours dans un contexte politique entre alliances et trahisons.

De José Miguel Baños, Professeur de philologie latine à l'Université Complutense, Madrid
Avocat, homme politique et philosophe, Cicéron est passé dans l’histoire pour sa défense des valeurs républicaines et son refus de la tyrannie qu’ont incarnée à ses yeux César, puis Marc Antoine. Galerie des Offices, Florence
Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine

 

À 60 ans, âge auquel, pour des Romains, un homme est déjà un vieillard, Marcus Tullius Cicero, ou Cicéron, est convaincu que sa carrière politique est terminée. Bien loin sont ses années glorieuses d’avocat pourfendeur des politiciens corrompus et des ennemis de l’État, tel Catilina, le patricien dont il a démasqué la conspiration devant le Sénat 15 ans plus tôt. Il a ensuite assisté, impuissant, à l’ascension de Pompée et de César, généraux et chefs de parti qui vont finalement provoquer une guerre civile en se disputant le pouvoir. Cicéron les critique tous deux, surtout César, pour leurs ambitions quasi monarchiques, contraires au vieil idéal républicain que lui-même a toujours défendu. En 48 av. J.-C., après la victoire de César sur son rival, l’orateur revient à Rome, mais il ne participe que de loin à la vie politique : s’il a cru un temps que César pouvait restaurer la République, la réalité dissipe tout espoir à mesure que, nommé dictateur sur l’approbation du Sénat, il accumule en sa personne un pouvoir quasi absolu.

L’ostracisme politique de Cicéron coïncide aussi avec une période personnelle difficile. Peu après son retour à Rome, au début de l’année 46 av. J.-C., il divorce de son épouse Terentia, après 30 ans de mariage. Sa femme a dilapidé une grande partie de la fortune familiale dans des investissements douteux, ce qui pousse Cicéron à contracter un nouveau mariage avec Publilia, une jeune fille de bonne famille, dont il divorce pourtant six mois plus tard. Comme si cela ne suffisait pas, à la mi-février 45 av. J.-C., il perd sa fille adorée Tullia, qui vient de divorcer de Dolabella, un proche collaborateur de César, et a donné le jour en janvier à un fils qui mourra aussi peu après. Conséquence de tous ces événements, Cicéron sombre dans une grave dépression.

Trop de déboires et de malheurs, que Cicéron tentent de surmonter, comme à d’autres moments de sa vie, en se réfugiant dans sa passion pour la littérature. L’orateur s’adonne à une activité à la fois frénétique et absorbante, occupé à la rédaction de quelques-uns de ses ouvrages rhétoriques les plus importants (Brutus ou dialogue sur les orateurs illustres et De l’orateur, par exemple). Surtout, il entreprend le projet de vulgariser la philosophie grecque en latin pour le public romain.

Tandis que Cicéron se reclut dans ses propriétés d’Astura, de Tusculum, de Puteoli ou d’Arpinum, un groupe de conjurés organise l’attentat qui coûtera la vie à Jules César. Bien que très étroitement liés à l’orateur - en particulier Marcus Brutus, sur qui Cicéron a exercé une tutelle intellectuelle décisive -, ils ne l’informent pas de leur projet, sans doute parce qu’ils connaissent son caractère dubitatif et sa répugnance à commettre des actions violentes. Or, Cicéron est présent à la séance du Sénat des ides de mars 44 av. J.-C., au cours de laquelle César est assassiné à coups de poignard.

Le Jeune Cicéron lisant, fresque de Vincenzo Foppa de Brescia, datée vers 1464.

Sa réaction est un mélange de surprise et d’horreur, mais aussi de joie contenue : dans sa correspondance privée et dans les discours qu’il rédige ensuite contre Marc Antoine, les Philippiques, l’orateur exprime sa fierté que Brutus, en levant le poignard qu’il avait planté dans le corps de César, ait crié le nom de Cicéron comme invocation de la liberté retrouvée. Mais la joie non dissimulée de Cicéron à la mort de César est brève, car c’est Marc Antoine qui finit par contrôler la situation à Rome : lors des honneurs funèbres rendus au dictateur, il enflamme la foule et la lance contre les assassins de celui qui fut son chef et ami. Craignant pour leur vie, Brutus et Cassius quittent Rome.

Cicéron, contraint lui aussi de quitter la ville, déplore sur un ton de plus en plus amer l’inactivité de « nos héros » - les conjurés -, leur manque de décision depuis le jour de l’assassinat de César, leur incapacité à affronter Marc Antoine et leur absence de projets pour l’avenir. Lui, au contraire, n’est pas disposé à se rendre. Convaincu que la survie de la République est en jeu, il décide de s’ériger en meneur du Sénat dans une lutte acharnée contre Marc Antoine. Comme s’il n’avait rien à perdre, délaissant les doutes et l’indécision d’autres moments de sa vie, Cicéron se montre implacable vis-à-vis de son ennemi. Il plaide pour des actions beaucoup plus drastiques et violentes que les meneurs de la conjuration qui, selon ses propres dires, ont agi avec le courage d’un homme, mais avec la tête d’un enfant.

 

LA « MARIONNETTE » OCTAVE

Malgré tout, lorsque peu après Decimus Brutus, un autre conjuré, défie Marc Antoine depuis la Gaule cisalpine, mettant les Romains face à la menace d’une nouvelle guerre civile, Cicéron a un moment de défaillance. Tout lui paraît perdu. La République, avoue-t-il dans une lettre adressée à son ami Atticus, est « un bateau complètement défait ou, mieux, désagrégé : aucun plan, aucune réflexion, aucune méthode ». Désespéré, il décide de quitter l’Italie et de partir pour la Grèce. Mais il ne parvient pas à effectuer ce voyage, car une tempête inopportune l’en empêche alors qu’il a déjà embarqué. Cicéron réfléchit et décide de retourner à Rome. Il a reçu des nouvelles encourageantes, selon lesquelles la situation aurait repris un cours plus tranquille, car Marc Antoine semble disposé à renoncer à son exigence : que Decimus Brutus lui livre la Gaule cisalpine. De plus, Cicéron pense que, face à l’inaction des conjurés, il pourra utiliser un jeune homme de 18 ans, récemment entré en politique, comme bélier dans son affrontement avec Marc Antoine.

Ce jeune homme est Caius Octavius, petit-fils d’une sœur de Jules César, que le dictateur avait désigné comme son héritier dans son testament. Octave reçoit la nouvelle de l’assassinat de César alors qu’il se trouve à Apollonie, dans l’actuelle Albanie, et il entreprend aussitôt le voyage pour débarquer à Brindisi, dans le sud de l’Italie. Une fois arrivé, il tente de gagner la confiance des vétérans des légions césariennes, mais aussi de personnages influents tels que Cicéron. C’est pourquoi, dans sa marche vers Rome, il s’arrête pour s’entretenir avec l’orateur dans sa villa de Puteoli. Il le comble d’attentions, conscient que son appui peut lui être utile dans ses projets politiques.

Cicéron démasque Catilina, tableau de Cesare Maccari (1840-1919) « Ils quittèrent tous le banc sur lequel il était assis » (Plutarque, Vie de Cicéron, XVI (trad. Ricard: XXI))

Cicéron se sent flatté de voir ce jeune homme « qui [lui] est totalement dévoué », et il se convainc qu’il pourra l’utiliser comme frein aux ambitions de Marc Antoine. Ainsi, lorsqu’il apprend qu’en l’absence de Marc Antoine Octave s’est présenté à Rome avec les vétérans de deux légions pour parler devant le peuple et revendiquer ses droits, Cicéron s’en félicite : comme il le raconte à son ami Atticus, « ce garçon a donné une bonne raclée à Antoine ».

Octave lui-même le convainc de revenir à Rome et, sous son autorité, de prendre la tête de la lutte contre Marc Antoine. Une fois revenu, Cicéron profite du départ de Marc Antoine, en route pour la Gaule cisalpine, pour convaincre les nouveaux consuls Hirtius et Pansa de déclarer ouvertement la guerre à celui-ci en rédigeant ses Philippiques. Cette attitude énergique s’oppose au désir du Sénat d’épuiser les voies de négociation et de tenter de convaincre Marc Antoine d’abandonner le siège de la ville de Modène, où Decimus Brutus résiste à grand-peine dans l’attente des troupes du Sénat. Celles-ci arrivent un mois plus tard et, avec les forces d’Octave, remportent deux victoires décisives. Quand arrive la nouvelle, l’euphorie s’empare de Rome, et Cicéron, le grand vainqueur du moment, est porté en triomphe de sa maison au Capitole puis aux Rostres du Forum, la tribune des orateurs, d’où il s’adresse, exultant, au peuple romain.

Mais, de nouveau, la joie de Cicéron est éphémère. Marc Antoine parvient à sauver une partie de ses légions et établit bientôt une alliance avec Lépide, gouverneur de la Gaule narbonnaise. De plus, au lieu de poursuivre son ennemi, Octave décide de réclamer pour lui-même le consulat et, quand le Sénat refuse, il n’hésite pas à traverser le Rubicon, comme l’avait fait son père adoptif César, et à marcher sur Rome avec ses légions. Impuissants, les sénateurs sont contraints de céder. Une nouvelle fois, Cicéron voit un chef militaire profiter de la puissance de ses troupes pour piétiner la légalité républicaine. Par ailleurs, Octave a des raisons de se méfier de Cicéron, car il est arrivé à ses oreilles qu’il semble conspirer contre lui : « Ce garçon [Octave] doit être loué, honoré et éliminé », aurait affirmé l’orateur en privé.

Abattu et sachant que la cause de la République est définitivement perdue, Cicéron se retire dans ses propriétés du sud de l’Italie. De là, il contemple impuissant le rapprochement d’Octave avec Lépide et Marc Antoine, et la constitution de ce que l’on appelle le « second triumvirat », en 43 av. J.-C. Cet accord n’est pas seulement un revers politique pour Cicéron : il le menace personnellement. En effet, les triumvirs établissent une longue liste de sénateurs et de chevaliers qu’ils condamnent à mort et à la confiscation de leurs biens. La soif de vengeance fait que sur cette liste ne sont même pas respectés les liens familiaux : Lépide sacrifie son propre frère Paulus et Antoine, son oncle Lucius César. Dans le cas de Cicéron, c’est finalement Octave qui cède devant le vindicatif Marc Antoine. Plutarque le raconte : « La proscription de Cicéron est celle qui a entraîné entre eux les plus grosses discussions, car Antoine n’acceptait aucune proposition si Cicéron n’était pas le premier à mourir […]. On dit qu’[Octave], après être resté ferme pendant deux jours sur la défense de Cicéron, a fini par céder le troisième jour, l’abandonnant traîtreusement. »

La Mort de Cicéron - François Perrier, huile sur toile vers vers 1635. Ce tableau de François Perrier représente le moment où, après avoir intercepté avec ses hommes la litière de Cicéron, Herennius s’apprête à le décapiter. Musée d’État, Bad Homburg.

Cicéron se trouve dans sa villa de Tusculum en compagnie de son frère Quintus, quand il apprend que tous deux figurent sur la première liste de proscrits. Emplis de craintes, ils partent aussitôt pour la villa d’Astura, afin de s’y embarquer pour la Macédoine et de re joindre Marcus Brutus. Or, à un moment, Quintus retourne sur ses pas pour aller chercher des provisions pour le voyage. Dénoncé par ses esclaves, il est assassiné quelques jours plus tard avec son fils. Arrivé à Astura, Cicéron, en proie à l’angoisse et au doute, trouve un bateau, mais il débarque au bout de 20 milles de navigation et, à la surprise générale, marche une trentaine de kilomètres en direction de Rome pour retourner dans sa villa d’Astura et, de là, être conduit par mer à sa villa de Formies, où il reprend des forces avant d’entreprendre sa traversée finale pour la Grèce.

 

LE PHILOSOPHE FACE À LA MORT

Trop de doutes. Trop tard. En apprenant que les soldats d’Antoine sont sur le point d’arriver, Cicéron se fait emmener en toute hâte, à travers les bois, au port de Gaète pour ré-embarquer. Les soldats trouvent la maison vide, mais un esclave du nom de Philologus leur indique le chemin pris par Cicéron. Nous sommes le 7 décembre 43 av. J.-C., et Plutarque décrit ainsi la scène : « […] Les meurtriers arrivèrent ; c’étaient le centurion Herennius et le tribun militaire Popilius, que Cicéron avait autrefois défendu dans une accusation de parricide. […] Cicéron, ayant entendu la troupe que menait Herennius courir précipitamment dans les allées, fit poser à terre sa litière ; et, portant la main gauche à son menton, geste qui lui était ordinaire, il regarda les meurtriers d’un œil intrépide. Ses cheveux hérissés et poudreux, son visage pâle et défait par une suite de ses chagrins firent peine à la plupart des soldats mêmes, qui se couvrirent le visage pendant qu’Herennius l’égorgeait : il avait mis la tête hors de la litière et présenté la gorge au meurtrier. Il était âgé de 64 ans. Herennius, d’après l’ordre qu’avait donné Antoine, lui coupa la tête et les mains avec lesquelles il avait écrit les Philippiques. »

Tête et mains que Marc Antoine ordonne d’exposer comme trophées visibles de tous sur les Rostres, la tribune même des orateurs où, quelques mois plus tôt, Cicéron avait été acclamé par la foule.

Stefan Zweig, qui non sans raison consacre à Cicéron le premier chapitre de son ouvrage Les Très Riches Heures de l’humanité paru en France en 1939, conclut ainsi son récit : « Aucune accusation formulée par le grand orateur depuis cette tribune contre la brutalité, contre le délire du pouvoir, contre l’illégalité, ne parle de façon aussi éloquente contre l’éternelle injustice de la violence que cette tête muette d’un homme assassiné. Méfiant, le peuple se rassemble autour des Rostres profanées. Abattu, honteux, il s’écarte à nouveau. Nul n’ose protester – c’est la dictature – mais un combat se livre dans leur poitrine, et, troublés, ils baissent les yeux devant le symbole tragique de leur République crucifiée. »

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