Comment l’armée de terre cuite de l'empereur Qin a-t-elle été fabriquée ?

Projet d’envergure, la création des milliers de statues de guerriers grandeur nature qui protègent le mausolée du premier empereur de Chine s'est faite en plusieurs étapes.

De Marcos Martinón-Torres
Publication 10 mai 2021 à 12:03 CEST
Battle Ready

La fosse n°1 du mausolée de l’empereur Qin Shi Huangdi, érigé au 3e siècle av. J.-C., abrite le plus grand nombre de statues du site : des milliers de guerriers grandeur nature, façonnés en terre cuite. Mise au jour dans les années 1970, l’armée de terre cuite a été créée il y a 2 200 ans, pour protéger le premier empereur de Chine dans l’au-delà.

Photographie de OLEKSIY MAKSYMENKO/ALAMY/CORDON PRESS

C’était en 1974. Yang Zhifa, un agriculteur vivant dans l’est de la Chine, creusait un puits sur sa parcelle de terre abritant de fertiles vergers de plaqueminiers et de grenadiers lorsque sa pelle heurta quelque chose dans le sol. La tête d’un homme.

En l’examinant de plus près, Yang s’aperçut qu’elle était en terre cuite et alerta les autorités locales. Dans les mois qui suivirent, les archéologues chinois firent une découverte incroyable. Sous les vergers tranquilles de Yang gisait une armée fabriquée à la main, composée de milliers de soldats grandeur nature en terre cuite et de centaines de chevaux eux aussi sculptés. À leurs côtés, des chars et des armes en bronze.

Le lieu de découverte de ces statues se trouve à environ 1,5 km à l’est de la sépulture de Qin Shi Huangdi, premier empereur de Chine et l’un des personnages les plus importants de l’histoire du pays, mort au 3e siècle av. J.-C. Désormais inscrit au Patrimoine mondial de l’UNESCO, le site attire des millions de visiteurs chaque année et abrite, outre l’immense armée de terre cuite, des tombes appartenant à de vrais individus. S’étendant sur près de 65 km², il est considéré comme l’un des plus grands complexes funéraires au monde.

Jusqu’à présent, seules quatre fosses ont été fouillées. La première, qui est la plus vaste, contient l’infanterie. La seconde, qui représenterait un campement, abrite des archers, des chars, l’infanterie et la cavalerie. Bien plus petite, la troisième fosse dissimule de hauts responsables. La quatrième est vide : l’empereur serait mort avant que ne soient achevés les objets qu’elle devait renfermer.

Cet archer bande son arc désormais disparu. La statue a été mise au jour dans la section nord de la fosse n°2.

Photographie de ALAMY/CORDON PRESS

Depuis le début des fouilles, ce sont plus de 2 000 guerriers qui ont été exhumés. Mais cela ne représente qu’une fraction de l’armée complète, estimée à environ 8 000 hommes. Et selon les archéologues, d’autres fosses restent à découvrir. À l’origine peintes dans des couleurs vives, les statues aux visages et tenues variés représentent divers armes et rangs militaires. Leur fabrication 2 200 ans avant notre ère a exigé une main d’œuvre et des ressources immenses, grâce auxquelles l’armée de terre cuite est devenue une icône mondiale des prouesses militaires et artistiques de la dynastie Qin. (À lire : Des archéologues redonnent ses couleurs à l'armée d'argile de Chine.)

 

UNITÉ ET TYRANNIE

Né sous le nom de Zhao Zheng en 259 av. J.-C., le futur empereur n’avait que 13 ans lorsqu’il devint roi de la province du Qin. En 221 avant notre ère, il avait déjà conquis plusieurs autres provinces et s’était autoproclamé Qin Shi Huangdi (« le premier auguste empereur du Qin »). Son court règne fut marqué par des avancées majeures en matière de centralisation du pouvoir ; d’harmonisation des systèmes d’écriture, de poids et de mesure, monétaires et juridiques ; ainsi que par le début de la construction de la Grande Muraille de Chine. L’empereur est également connu pour ses actes de tyrannie, les autodafés de livres et la persécution des intellectuels.

Cette feuille d’album peinte au 18e siècle illustre des événements rapportés par Sima Qian, historien du 2e siècle av. J.-C. On y voit Qin Shi Huangdi brûler des textes confucéens et pousser des érudits dans une fosse. Bibliothèque nationale, Paris.

Photographie de GRANGER/AURIMAGES

L’immense mausolée que Qin Shi Huangdi se fit construire près de Xi’an témoigne des ressources qu’il avait à sa disposition. Selon certaines sources, des centaines de milliers d’ouvriers travaillèrent à la construction du complexe et des statues qu’il abrite. Le paysage dût aussi être altéré pour faire place à l’édifice ; le cours des rivières fut notamment détourné. Et une armée de bras fut sans doute nécessaire pour creuser les fosses accueillant les statues et transporter la terre.

La production des statues était un bijou de logistique et d’art. La plupart des guerriers mesurent 1,80 m et pèsent environ 200 kg. De près, leur beauté est encore plus frappante : les détails de leur coiffure, des traits de leur visage, des plis réalistes de leurs habits et des traces des pigments utilisés pour leur peinture se laissent alors découvrir. Les chercheurs se sont longtemps interrogés sur les méthodes employées pour la fabrication des statues. Afin de percer ce mystère, ils ont mené des expériences de rétro-ingénierie.

Cette prouesse est d’autant plus impressionnante au vu du contexte du règne de Qin Shi Huangdi. Supposons que ce dernier ait ordonné la construction du mausolée avant l’unification de la Chine et son autoproclamation comme empereur en 221 av. J.-C. Qin Shi Huangdi étant mort en 210 av. J.-C., l’ouvrage fut réalisé en l’espace de quelques années. Au cours du règne de l’empereur Qin, la Chine s’apparentait à une mosaïque de cultures, d’ethnies et de religions. L’idée d’un pouvoir politique autoritaire et centralisé, donnant des ordres depuis une capitale lointaine par l’intermédiaire de fonctionnaires, était considérée comme des plus étranges, extrêmement difficile à expliquer et à mettre en œuvre. (À lire : Les origines fascinantes de la route de la Soie.)

À leur création, les statues arboraient des couleurs vives et éclatantes.

Photographie de Illustration de William Borrego

 

À LA RECHERCHE DE L’IMMORTALITÉ

Le premier empereur de Chine se considérait comme le dirigeant d’un territoire immense et un monarque unifiant le monde des esprits. Des écrits révèlent que Qin Shi Huangdi convoitait des potions permettant de vivre plus longtemps et demanda à des émissaires de trouver ces précieux élixirs. Sa grandiose sépulture, qui avait pour vocation de rappeler aux générations futures la grandeur de l’empereur, témoigne de sa quête de l’immortalité.

Les archéologues n’ont pas encore exhumé le tertre funéraire de l’empereur. Sa création a exigé des ouvriers qu’ils creusent une fosse de 30 m de profondeur et construisent un sépulcre avant de les ensevelir sous un tertre pyramidal mesurant plus de 50 m de haut. Son contenu suscite de nombreuses spéculations. Selon Sima Qian, historien chinois du 2e siècle av. J.-C., des rivières de mercure et des pièges destinés aux profanateurs protégeraient la dépouille de l’empereur.

Comme l’attestent la conception du mausolée et les matériaux employés, l’empereur souhaitait s’entourer de ce dont il aurait besoin dans l’au-delà. Démonstration extraordinaire de la suprématie d’un nouveau souverain, capable de mobiliser tous les matériaux, ouvriers et connaissances nécessaires à la création d’un édifice à la splendeur et à l’ampleur inégalées, la construction du mausolée avait pour objectif de renforcer la puissance de l’empereur de son vivant.

Les forces de l’armée du 3e siècle de Qin Shi Huangdi n’étaient pas toutes en terre cuite. Tiré par quatre chevaux en bronze, ce magnifique char en bois et en bronze est dirigé par un cocher abrité sous un parasol en bronze. Il s’agit d’une des deux sculptures de chars mises au jour à proximité du tertre funéraire de l’empereur en 1980.

Photographie de PANORAMA MEDIA/AGE FOTOSTOCK

Les habitants des confins de la Chine des Qin eurent sans doute vent de ce projet ostentatoire. Celui-ci renforça l’aura mystique d’un empereur si riche et puissant qu’il pouvait créer une armée grandeur nature prête à le protéger pour l’éternité, faisant front en direction de l’est et des territoires qu’il avait si spectaculairement conquis.

 

UNE PRODUCTION DE MASSE

Comment a-t-il été possible de rassembler les matières premières, le savoir-faire technique et la main d’œuvre nécessaires à la création de milliers de soldats grandeur nature au 3e siècle av. J.-C. ? La fabrication de l’armée de terre cuite exigeait un système standardisé de production de masse, ainsi qu’une excellente organisation. Grâce à des études de rétro-ingénierie, une équipe d’archéologues (dont fait partie l’auteur de cet article) a tenté de reproduire sur la base de ses analyses scientifiques la méthode de fabrication de ces statues.

Selon les chercheurs, les ouvriers travaillaient en parallèle au sein de petites équipes pour produire différentes pièces. Ainsi, les guerriers n’étaient ni produits ni assemblés dans un seul atelier ; ils étaient assemblés un à un par des groupes distincts d’artisans, chacun dirigé par un maître-artisan. Une fois la peinture des statues achevée, ces dernières étaient acheminées jusqu’aux fosses. La méthode était la même pour les armes désormais disparues des soldats : chacune était conçue dans une armurerie différente et collectée avant d’être « attribuée » à sa statue. Si la création et la coordination de multiples ateliers nécessitent un investissement conséquent, cette solution tire son épingle du jeu en cas d’imprévus. Une nouvelle équipe pouvait être rapidement montée pour pallier les retards par exemple. (À lire : Vol du pouce d'un soldat de l'armée de terre cuite de Xi'an- Ce que l'on sait.)

Les couleurs vives peintes sur ce soldat enfoui dans le sol sont encore visibles. Ces pigments craignent l’exposition à l’air. Alors, les archéologues tentent de conserver les teintes vieilles de 2 200 ans.

Photographie de ROBERT BURCH/ALAMY/CORDON PRESS

L’armée de terre cuite de Qin Shi Huangdi ne compterait pas deux soldats identiques. S’il peut être difficile de croire que ces milliers de guerriers sont chacun le portrait d’un individu, il ne fait aucun doute qu’un travail colossal a été accompli pour leur attribuer des traits uniques. Selon certains chercheurs, les fabricants travaillaient avec une gamme définie d’apparences distinctes, qui, une fois mélangées, conféraient une impression d’individualité.

 

UN SITE DESTINÉ À RESTER SOUS TERRE

Chaque année, des millions de touristes viennent admirer les milliers de visages alignés devant eux. Un spectacle inoubliable, qui n’a cependant pas été créé pour être vu. Car ces guerriers sont des soldats de l’au-delà. L’expérience visuelle offerte aux visiteurs, qui ont vu sur les rangs interminables de soldats, est un privilège dont ne jouit pas l’empereur lui-même. Une fois les troupes de soldats placées en formation, les passages étaient recouverts de grosses poutres en bois, fermés avec des nattes de roseaux, puis ensevelis sous des tonnes de terre.

La fosse n°1 abrite la plus grande troupe de soldats du mausolée de Qin Shi Huangdi. Depuis leur découverte en 1974, les guerriers en première ligne ont été restaurés. Ceux qui se sont effondrés attendent leur tour à l’arrière. Jusqu’à présent, les fouilles se sont concentrées sur une fraction du vaste complexe funéraire. D’après les chercheurs, de nombreuses autres fosses restent encore à exhumer.

Photographie de MASSIMILIANO DE SANTIS/FOTOTECA 9X12

Le désir d’immortalité de Qin Shi Huangdi n’empêcha pas le mausolée monumental d’être exposé aux dangers peu après la mort de l’empereur. La dynastie Qin, qui ne tarda pas à s’effondrer, laissa place à celle des Han. Dans l’agitation causée par cette transition, les fosses furent endommagées par des inondations et des incendies.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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