Comment les archéologues ont découvert la mythique ville de Troie

La récente découverte de Tenea, une ancienne ville grecque construite par les survivants de la guerre de Troie, confirme la fascination du public pour les poèmes épiques d'Homère.

De Oscar Martínez
Cette magnifique selle du XVIe siècle montre les Troyens transportant le cheval de bois dans l'enceinte de leur ville, ignorant les ennemis grecs cachés à l'intérieur. Galerie Ambrosiana, Milan

L'archéologue allemand Heinrich Schliemann se trouvait en Turquie à la fin du 19e siècle, avec en tête une quête plutôt excentrique. Il était en train de creuser un tell - une colline artificielle formée par des ruines sur le site connu sous le nom de Hisarlik, qui n’était alors connu que de quelques spécialistes. Au fur et à mesure qu'il creusait, Schliemann nourrissait l'espoir de mettre au jour les fondations de l'antique cité de Troie.

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Seulement voilà, la cité de Troie n'a sans doute jamais existé. Le célèbre poète grec Homère a popularisé les Troyens et leur ville dans L'Iliade et L'Odyssée, des poèmes épiques datant du VIIIe siècle avant notre ère. Ces œuvres racontent l'histoire d'une guerre de dix ans opposant Troyens et Grecs, menée par des personnages intemporels comme les rois Priam et Agamemnon, les guerriers héroïques Hector et Achille, d'Ulysse, survivant débrouillard, et enfin d'Énée, personnage loyal. Les poèmes dépeignent avec force détails des batailles sanglantes, des aventures fantastiques, des actes héroïques aux conséquences souvent tragiques. Mais Troie a-t-elle jamais existé ? Schliemann s'est évertué à le prouver.

Et il l'a fait. Hisarlik est maintenant communément désigné comme étant le cadre des épopées contées par Homère. Des études ont révélé que le monticule de trente mètres de hauteur contient non pas une, mais neuf cités troyennes, chacune construite sur les ruines de la précédente. Aujourd'hui, les archéologues considèrent que Troie VI - le sixième niveau de ruines en partant de bas en haut - est probablement la cité troyenne décrite par Homère. Cette ville serait datée entre 1700 et 1250 av. J.-C.. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que ses habitants ont vécu une période mouvementée.

Au cours des siècles, Troie a été détruite à plusieurs reprises, mais une nouvelle ville se dresserait à chaque défaite sur les ruines de la dernière. On y a vécu jusqu'à l'époque romaine. Les ruines sont encore visibles aujourd'hui, à environ 220 km au sud-ouest d'Istanbul.

À l'est se trouvait l'empire hittite en déclin et à l'ouest, les puissants Grecs mycéniens. Troie elle-même était à un emplacement stratégique, contrôlant l'entrée de l'actuel détroit des Dardanelles. Quiconque occupait Troie contrôlait le trafic le long de cette voie commerciale très fréquentée, ce qui évidemment suscitait maintes convoitises.

Ménélas et Hector s'affrontent sur le corps d'Euphorbe, un héros de Troie déchu. Céramique, VIIe siècle av. J.-C., British Museum, Londres

 

LES RACINES DE LA GUERRE

Cependant la représentation de Troie par Homère est plus passionnelle que politique. Tout commence par l'histoire d'amour entre le prince troyen Pâris et la belle Hélène, femme du roi spartiate Ménélas, frère du puissant Agamemnon, chef des forces grecques. Les deux amants s'enfuient à Troie, déclenchant la guerre entre les nations et le siège de dix ans que les Grecs ne parvinrent à remporter qu'avec la fameuse ruse du cheval de Troie. En réalité, les motifs d'une telle guerre étaient probablement plus pragmatiques. Qu'il y ait ou non eu une Hélène, si belle que son visage valait de lancer à sa poursuite un millier de navires, la valeur commerciale et stratégique de Troie en faisait de toute façon une cible de choix pour ses envieux voisins.

Les Troyens avaient anticipé les menaces extérieures. Ils avaient construit un mur de défense et même creusé de profondes tranchées pour bloquer les chariots de guerre. L'apogée de la violence semble avoir été atteinte vers 1250 av. J.-C.. Les vestiges archéologiques montrent des signes d'une violente attaque et d'un incendie dévastateur. Mais impossible de dire qui étaient les assaillants, ou si la destruction avait été causée par une seule bataille ou par une série d’attaques au fil du temps. Là où les certitudes de l'archéologie s'estompent, nous ne pouvons que nous tourner vers la poésie ancienne pour imaginer la chute de Troie. C'est dans ces écrits notamment que l'on apprend la ruse des Grecs pour entrer par surprise dans Troie, menant la cité à sa perte.

L'Iliade d'Homère prophétise la chute de la ville de Troie, mais ne décrit par sa destruction. Dans la suite, L'Odyssée, la fin de la guerre est mentionnée dans un retour en arrière. Au fil des siècles, d'autres auteurs ont ajouté des éléments au récit original, mais seuls des fragments de leurs œuvres ont survécu au passage du temps. Celles-ci incluent deux chapitres du Sac de Troie, un texte datant du VIIe siècle avant JC, qui fait référence à la ruine de la citadelle. Des récits plus détaillés des derniers jours de Troie ont été écrits des siècles plus tard. Parmi ceux-ci on compte l’Énéide de Virgile, au premier siècle avant J.-C. et la Suite d'Homère de Quintus Smyrnaeus, écrite au cours du troisième siècle de notre ère. Quintus commence son récit là où se termine l’Iliade d’Homère : les obsèques de Hector, fils de Priam et héritier du trône de Troie.

Dans l'Énéide de Virgile, le prêtre troyen Laocoon met en garde contre le cheval de bois : " Je crains les Grecs, même lorsqu'il s'agit d'offrandes. "

 

LA CHUTE DU HÉROS

Selon Quintus, la ville semblait condamnée après la mort d'Hector, le plus grand guerrier troyen. Mais d'aucuns nourrissaient l'espoir d'une victoire en attendant l'arrivée d'alliés pour lever le siège. Les premiers renforts furent les Amazones menées par la reine Penthésilée, mais les guerrières ne purent pas ralentir l'irrépressible avancée d'Achille. L'un des récits les plus mémorables du Cycle troyen est sans doute le duel opposant Achille à Penthésilée : le héros grec tomba amoureux de sa redoutable adversaire au moment même où il plongea sa lance dans son flanc.

Après la chute de la ville, les femmes troyennes ont été réparties parmi les Grecs pour devenir des esclaves. Ce relief en ivoire du XVIIIe siècle montre Andromaque, la veuve d'Hector, avec son nouveau maître, le célèbre guerrier grec Néoptolème ou Pyrrhus.

Les Éthiopiens prirent la suite des Amazones. L’Éthiopie mentionnée par Homère est un lieu lointain situé au bord du mythique fleuve Oceanos, peut-être lié au Nil actuel, qui fournissait depuis longtemps des mercenaires aux pharaons égyptiens. L'armée éthiopienne, commandée par le roi Memnon, constituait désormais la dernière ligne de défense entre Achille et les portes de Troie. Les deux guerriers acceptèrent noblement de jouer le sort de la bataille en combat simple. Sous le soleil brûlant, ils esquivèrent les coups puissants de leurs lances respectives, puis sortirent leurs épées. Achille trouva finalement une faille dans l'armure de son rival. D'un coup sec, il lui ôta la vie.

La victoire d'Achille fut de courte durée. Le prince troyen Pâris avait observé le duel derrière les parapets des remparts. Au moment où Achille s'apprêtait à prendre d'assaut la ville, Pâris, guidé par le dieu Apollon, tira une flèche qui frappa Achille au niveau du talon, son seul point faible. (Dans sa petite enfance, sa mère tint Achille par le talon alors qu'elle le plongeait dans le Styx, dont les eaux rendaient invincibles ceux qui s'y plongeaient. Son talon, seule partie de son corps non protégée, n'était pas immunisé.) Les Grecs, horrifiés, venaient de perdre leur héros.

 

UNE RUSE PASSÉE À LA POSTÉRITÉ

Dix années de guerre sans fin semblèrent soudainement futiles aux assaillants : le commandant grec, le roi Agamemnon, sonna la retraite. C'est à ce moment de désolation qu'Ulysse intervint avec peut-être la plus célèbre ruse de guerre de l'histoire. Ulysse demanda aux Grecs de construire un énorme cheval de bois creux, qui cacherait un petit groupe de vaillants guerriers. L'armée grecque fit semblant de se retirer, navigua vers une île voisine et laissa le cheval de bois sur la plage, comme une offrande de paix. Le plan d'Ulysse reposait désormais sur le fait que les Troyens aient envie de rapporter ce cadeau dans l'enceinte de Troie ; une fois à l'intérieur, les soldats cachés sortirent la nuit, maîtrisant les gardes et ouvrant les portes de la cité. L'armée grecque, revenue dans l'obscurité, prit la ville d'assaut.

Cette amphore du septième siècle avant notre ère est la plus ancienne représentation connue du cheval de Troie et montre les guerriers grecs cachés à l'intérieur. Musée archéologique, Mykonos

En proie aux flammes, Troie tomba et ses défenseurs furent massacrés : le roi Priam fut abattu avec le reste de son armée. Selon Virgile, un seul guerrier troyen, Énée, réussit à s'échapper. Fuyant une ville mise à feu et à sang, il est représenté portant son père âgé et serrant la main de son fils alors qu'ils s'enfuient en Italie, où il va fonder une nouvelle Troie, la ville désormais connue sous le nom de Rome. Pendant ce temps, Pâris fut blessé par une flèche empoisonnée à laquelle seule la nymphe Œnone connaissait un antidote. C’était elle que Pâris avait abandonnée pour Hélène et, malgré ses supplications, elle refusa de l'aider et il succomba à ses blessures. Quant à Hélène elle-même, lorsque Ménélas leva son épée pour infliger le coup fatal à son épouse infidèle, elle ouvrit sa robe, révélant son corps nu. Captivé une fois de plus par son exceptionnelle beauté, Ménélas l'épargna.

 

LA PLUS CÉLÈBRE DES MONTURES

Le récit de la guerre de Troie fourmille de personnages mémorables, mais la figure la plus fascinante est sans doute celle qui ne parle pas : le cheval de bois. La ruse a souvent été reprise dans la littérature, la poésie, l'art ou au cinéma. Les théories sur le cheval de Troie abondent. Pour certains, il s'agit d'une représentation poétique des navires en bois sur lesquels les Grecs sont arrivés, qui a évolué pour devenir un aspect tangible du mythe. D'autres suggèrent qu'un troyen a trahi les siens, dessinant un cheval sur une porte secrète comme un signal lancé aux Grecs. D'autres soulignent que les chevaux étaient étroitement liés au dieu Poséidon, parfois appelé « secoueur de la terre ». L'animal symbolise-t-il un tremblement de terre qui aurait fait tomber les murs de Troie ?

Des spécialistes ont récemment avancé des théories plus pragmatiques, notamment celle selon laquelle le cheval de bois était en fait un outil de siège. Un tel dispositif est visible dans un bas-relief assyrien du palais d'Assurnasirpal II (883-859 av. J.-C.) à Nimrod. Ce « cheval assyrien » date de plusieurs siècles après la destruction de Troie VI, mais des documents écrits conservés dans les archives de Hattusa - la capitale de l'empire hittite - suggèrent que de telles machines de siège étaient utilisées dès le XVIIIe siècle avant notre ère.

Comment les archéologues ont découvert la mythique ville de Troie

Le dispositif décrit était un abri portable en bois d'environ huit mètres de long sur deux mètres de large, auquel était suspendu un bélier pointu de cinq mètres de long. Sous l'abri protecteur assiégeant les guerriers, on plaquait à plusieurs reprises le bélier contre le mur de la ville pour en affaiblir la structure. Les documents hittites font référence au dispositif utilisant des épithètes animales, telles que « âne sauvage » ou « bête à une corne ».

Ainsi, le cheval de Troie peut être considéré comme une arme de siège d’apparence équine. Mais même si l'on accepte cette explication, aussi satisfaisante soit-elle, de nombreuses questions demeurent : qui étaient les hommes qui ont attaqué Troie ? Et qui étaient les Troyens qui se sont battus si farouchement pour la sauver des flammes ?

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