Comment les sœurs Trung ont libéré le Vietnam de la domination chinoise

Du haut de leurs éléphants de combat, les sœurs Trung ont évincé la dynastie Han en 40 après J.-C. Elles sont depuis devenues des icônes pour les Vietnamiens.

De Nhung Tuyet Tran
Publication 6 sept. 2021, 15:35 CEST
embroidery

Depuis près de 2 000 ans, les sœurs Trung et leurs éléphants sont des sujets populaires dans l'art vietnamien, comme cette broderie de 1999 de Tam Coc, au Vietnam.

PHOTOGRAPHIE DE Halia Tran-adams

Des jardins d'un temple de la banlieue de Hanoï, au Vietnam, au sud de la Californie, en passant par Paris et Sydney, les Vietnamiens de tous horizons célèbrent chaque année l'anniversaire de la mort de deux femmes téméraires du premier siècle de notre ère.

Les sœurs Trung sont chaque année fêtées le sixième jour du deuxième mois lunaire. Souvent représentées à dos d'éléphants, ces deux femmes ont mené le soulèvement contre la dynastie Han (206 av. J.-C.-220 ap. J.-C.) en 40 après J.-C., 1000 ans avant l'émergence d'un État indépendant.

Un temple dédié aux sœurs Trung a été érigé dans leur lieu de naissance, Me Linh, au nord-ouest de Hanoï dans le delta du fleuve Rouge.

PHOTOGRAPHIE DE Alamy, ACI

Au-delà des commémorations éphémères, plusieurs sources historiques montrent que pendant près de 2 000 ans, les sœurs Trung ont été érigées au rang de gardiennes spirituelles de leur patrie.

Aujourd'hui encore, les Vietnamiens et les personnes issues de la diaspora vietnamienne continuent à rendre hommage aux sœurs Trung. Les relations longues et complexes du pays avec ses voisins du nord, les multiples interventions étrangères, une guerre civile atroce qui a divisé les familles et les a dispersées à travers le monde, et un héritage matrilinéaire, expliquent en grande partie la fierté qu'inspirent encore ces deux femmes.

 

LES SŒURS REBELLES

Au premier siècle de notre ère, la dynastie Han s'étendait dans le delta du fleuve Rouge et les plaines au sud, la « préfecture de Giao Chi ». Le contrôle de ce territoire a permis aux Chinois d'accéder aux ports et aux ressources naturelles de la région tout en offrant une zone tampon importante entre leur empire et celui des Chams au sud.

En l'an 40 de notre ère, Trưng Trắc, la fille aînée d'un chef local, et sa sœur, Trưng Nhị, rallièrent une armée d'aristocrates pour protester contre les nouvelles taxes imposées par les autorités chinoises. À dos d'éléphants de combat, elles marchèrent sur la capitale de la préfecture de Giao Chi, gagnant rapidement le soutien de plus de 65 villes et districts de la vallée du fleuve Rouge. Le gouverneur local, décrit dans les sources historiques comme « cruel et cupide », eut à peine le temps de s'échapper.

Les sœurs se déclarèrent bientôt souveraines du pays et abolirent les nouvelles taxes du gouverneur. La rébellion représentait une telle menace pour l'autorité Han sur ses frontières méridionales que l'empereur fit paraître un édit leur déclarant la guerre. Il envoya ses meilleurs généraux, dont Ma Huan et Duan Zhi pour mettre fin à l'insurrection.

Ces généraux ordonnèrent aux districts du sud de l'empire de fournir « des charrettes et des bateaux, de réparer des bateaux et des ponts, d'ouvrir les voies navigables et de reconstituer les stocks de céréales » pour servir l'effort de guerre. Malgré une armée de plus de 10 000 soldats, il fallut à la dynastie Han plus de deux ans pour vaincre les sœurs Trung.

Personne ne sait exactement ce qui est arrivé aux deux sœurs. Certaines sources suggèrent qu'elles se sont suicidées pour ne pas subir le déshonneur d'être capturées par l'ennemi. D'autres rapportent que Ma Huan a capturé et décapité les deux sœurs avant d'envoyer leurs têtes à l'empereur. Il captura et réduisit en esclavage plus de 300 autres dirigeants autour du delta du fleuve Rouge et les emmena dans le district du Hunan.

Quel que fût le destin précis des sœurs Trung et de leurs partisans, la victoire de Ma Huan en 43 après J.-C. marqua également un tournant dans la domination impériale chinoise dans la région. Après avoir réprimé le soulèvement, Ma Huan mit en œuvre des réformes qui placèrent le territoire sous contrôle militaire direct. Pendant près de 900 ans, les Viêts, ancêtres des Vietnamiens ont vécu en tant que sujets des États impériaux chinois successifs jusqu'à ce qu'ils obtiennent finalement leur indépendance en 939.

 

UNE HISTOIRE FAMILIALE

L'histoire héroïque des sœurs Trung a pour racines profondes le mythe originel central du peuple viêt, enraciné dans un héritage de résistance à l'agression étrangère et un passé matrilinéaire. Pendant des siècles, les historiens vietnamiens ont retracé la lignée des deux sœurs des royaumes dynastiques jusqu'au héros civilisateur Shennong, aussi important pour l'histoire mythologique vietnamienne que chinoise.

L'histoire vietnamienne, les mythes et les légendes rapportent que Shennong avait deux fils (ou petits-fils), et qu'au soir de sa vie, il aurait légué à son fils aîné le contrôle des terres du nord et envoyé le plus jeune régner sur le peuple du Lac, sur les terres côtières du sud (à proximité du delta du fleuve Rouge). 

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    Cette merveille naturelle est connue sous le nom de « baie d'Halong » (en vietnamien : Vịnh Hạ Long, littéralement « descente du dragon »). Selon la légende, la queue du Seigneur Dragon a créé ces îles rocheuses alors qu'il descendait au large des côtes du nord du Vietnam.

    PHOTOGRAPHIE DE THNH CHUNG NGUYN/EYEEM/GETTY IMAGES

    Kinh Duong Vuong est mentionné dans les chroniques dynastiques comme le premier souverain du peuple Lac. Il descendit au Palais des mers, où il rencontra la princesse de ce royaume, qui lui donna un fils, Lạc Long Quân le « seigneur dragon ». Reconnaissant le talent de son fils, Kinh Duong Vuong laissa Lạc Long Quân gouverner, apprendre aux gens à cultiver la terre et à se vêtir. Une fois sa mission terminée, le Seigneur Dragon s'en retourna dans les mers.

    Pendant ce temps, un roi du nord, voyant que le peuple du Lac était sans souverain, envahit les terres du sud. Ce roi n'ayant aucun amour pour le peuple du sud, parcourut le monde à la recherche de richesses et abandonna sa femme, Âu Cơ, une fée des montagnes, parmi le peuple du Lac. Le peuple du Lac, souffrant, appela à l'aide le Seigneur Dragon, le suppliant de revenir pour les sauver. Entendant sa détresse, Lạc Long Quân sortit des mers pour protéger son peuple. L'envahisseur fut repoussé vers le nord, où sa lignée, et la lignée du nord de Shennong, s'éteignirent.

    Pendant ce temps, la fée des montagnes Âu Cơ tomba amoureuse du magnifique Seigneur Dragon. De leur union naquit un sac de cent œufs, qui craquèrent pour laisser venir au monde cent fils sains et forts.

    Leur union ne dura cependant pas. Le Seigneur Dragon dit à Âu Cơ : « Je viens d'une lignée de dragons et j'appartiens aux peuples de la mer ; tu es de race féerique et tu appartiens au peuple de la terre. Nous ne pouvons pas vivre ensemble éternellement. » Le Seigneur Dragon emmena 50 de leurs fils dans l'eau pour gouverner les mers. La légende raconte que lorsqu'il descendit dans les eaux, sa queue battante créa les formations terrestres qui composent les magnifiques îles de la baie d'Ha Long. Les 50 autres fils sont restés sur la terre ferme avec leur mère et sont devenus les rois Hung du peuple du Lac, dont les Viêts pensent être les descendants.

    Little Saigon dans le comté d'Orange, en Californie, abrite une grande communauté vietnamienne-américaine. Cette fresque murale décrit l'histoire du peuple vietnamien et l'union entre le seigneur dragon et la fée des montagnes.

    PHOTOGRAPHIE DE Madeleine Tran

    La légende du Seigneur Dragon et de la Fée des Montagnes est le mythe fondateur du peuple viêt et établit des origines ancestrales encore plus illustres que celle de leurs voisins chinois. Il met en lumière deux thèmes marquants de l'histoire du Vietnam : la résistance à l'agression étrangère et les revendications d'une histoire matrilinéaire. Relier la lignée des sœurs Trung au mythique Seigneur Dragon et à Âu Cơ en a fait des ancêtres du peuple Viêt, léguant à leurs descendants cet esprit de résistance. La part d'histoire, de mythe ou de légende qui entoure les sœurs Trung dépend de qui étaient les conteurs et des objectifs qu'ils espéraient atteindre.

     

    HISTOIRES ET LÉGENDES

    Ce qui a été conservé sur les sœurs Trung, telles qu'elles sont connues dans les textes apocryphes, bouddhistes et historiques, donne à voir leur importance dans l'imaginaire vietnamien. Les sœurs Trung apparaissent pour la première fois dans les sources historiques quatre siècles après leur victoire éphémère, lorsque l'historien chinois Fan Ye (398-445) compila les archives historiques de la dynastie des Han postérieurs. Il identifia les sœurs par leur nom et décrivit Trac comme « extrêmement héroïque et courageuse », une expression généralement associée aux hommes. Il a par ailleurs rapporté que le mari de Trung Trac était vivant au moment de la rébellion, suggérant qu'il avait suivi les sœurs sur les champs de bataille. La possibilité qu'un époux ait suivi sa femme au combat a conduit certains chercheurs à y voir la preuve d'un passé matrilinéaire et matriarcal.

    Les historiens viêts des dynasties ultérieures ont immortalisé les sœurs Trung pour leur bravoure et leur résilience contre l'occupation Han et pour la création d'une république, eût-elle été de courte durée.

    En 1272, Le Van Huu, l'historien de la cour de la dynastie Tran (1225-1400), a inscrit les sœurs Trung dans les histoires dynastiques officielles, faisant de leur royaume l'un des premiers royaumes vietnamiens, et les historiens depuis lors lui ont emboîté le pas. 

    Le Van Huu a probablement utilisé les mêmes sources que Fan Ye pour raconter son histoire, mais il écrivit sous une dynastie vietnamienne qui faisait face à ses propres menaces étrangères, et l'agrémenta donc de détails. Huu estima que les sœurs Trung avaient été mise en échec par la puissance des forces Han et le manque de courage de leurs partisans, qui les avaient abandonnées parce qu'ils ne croyaient pas que des femmes guerrières pourraient vaincre les envahisseurs. 

    En 1479, l'historien de la dynastie Le (1428-1789) Ngo Si Lien, qui édita la chronique originale de Le Van Huu, revint sur l'héritage des sœurs. Trois ans seulement après leur défaite, les habitants construisirent un temple pour honorer les sœurs et, en cas de besoin, leur demander de l'aide. Même dans la mort, le peuple viêt aimait à penser que les sœurs Trung le protégeaient.

    Des historiens de la cour comme Le Van Huu et Ngo Si Lien ont manipulé les détails de l'histoire des sœurs rebelles, s'en servant comme canevas. Plutôt que de suivre l'histoire de Fan Ye selon laquelle le mari de Trac était vivant, ces historiens ont affirmé qu'elle avait initié le soulèvement pour venger sa mort. Ce faisant, ils ont transformé la Trac « farouche et courageuse » en une épouse « vertueuse et dévouée ». Valoriser les vertus d'épouse de Trac leur a également permis de condamner les hommes qui ne répondaient pas aux critères de bravoure militaire. Les hommes qui n'avaient pas, ou n'avaient pas pu, se soulever contre les envahisseurs étrangers ne pouvaient s'approcher des sœurs guerrières.

    Photographiées à Saigon en 1957, des femmes jouent le rôle des sœurs Trung dans le défilé Hai Ba Trung qui honore ces héroïnes nationales.

    PHOTOGRAPHIE DE Hi-Story, Alamy Images

    Les textes bouddhistes suggèrent que les sœurs Trung et le soulèvement qu'elles ont inspiré ont joué un rôle important dans la communauté locale Thien (Zen) au 14e siècle. Vers 1379, Le Te Xuyen, un fonctionnaire bouddhiste et gardien des textes religieux, a compilé un texte qu'il a appelé les « Esprits disparus du royaume Viêt ». Il y racontait des histoires de fantômes et d'esprits qui protégeaient le peuple vietnamien, ses terres et le monde bouddhiste contre les envahisseurs.

    Après la mort des sœurs au combat, Le Te Xuyen raconte que la population locale a érigé un temple afin de pouvoir faire des offrandes aux esprits des sœurs. Une année, lors d'une grande sécheresse, l'empereur Ly Anh Tong (r. 1138-1145) ordonna aux maîtres Thien d'accomplir des rituels pour faire tomber la pluie ; quand la pluie vint, le roi fut satisfait. Une nuit, il rêva de deux femmes vêtues de tuniques vertes, de pantalons et de chapeaux rouges, qui montaient des chevaux d'acier et tiraient les pluies derrière elles. Quand il leur demanda qui elles étaient, elles lui répondirent : « Nous sommes les sœurs Trung, nous avons répondu à ta demande et avons fait pleuvoir. »

    À son réveil, le roi ordonna la restauration de leur temple et fit des offrandes pour honorer leurs esprits. 

    Au cours des siècles suivants, les empereurs ajoutèrent des titres honnorifiques au culte des sœurs Trung. D'autres narrateurs confirmèrent la popularité des sœurs Trung dans l'imaginaire populaire. En 1492, le savant confucéen Vu Quynh retranscrit avec force détails l'apparition qu'avait eue l'empereur Ly. Des contes comme celui des sœurs Trung, selon Vu Quynh, n'avaient pas été écrits « dans des livres, mais gardés dans le cœur des gens et avaient été inscrits dans la langue des hommes ».

    Vu Quynh n'avait qu'en partie raison, car avant et après ses écrits, de nombreux historiens vietnamiens ont inscrit l'histoire des sœurs Trung dans l'histoire de leur pays. Les écrivains ultérieurs – des historiens de la cour aux prêtres catholiques en passant par les écrivains nationalistes et les universitaires postcoloniaux – ont continué à s'appuyer sur les détails de leur histoire comme un appel de ralliement pour résister à l'agression étrangère.

    La pratique s'est poursuivie jusque dans l'ère moderne. Au milieu du 20e siècle, lorsque l'État a été séparé en une République démocratique du Viêt Nam (au Nord) et une République du Viêt nam (au Sud), et que les habitants des deux pays peinaient à s'accorder sur l'avenir de leur pays, ils trouvèrent un terrain d'entente dans les actes héroïques des sœurs Trung. Des deux côtés du 17e parallèle, la ligne de démarcation établie par les accords de Genève en 1954, les images de bataille des sœurs sont devenues un motif artistique de prédilection pour les affiches de propagande, les monuments et les timbres-poste. Lorsque les vietnamiens faisaient des offrandes aux deux sœurs dans les temples de la vallée de la rivière Rouge, les citadins de Saigon organisaient des défilés avec des éléphants vivants. 

    Après la réunification du pays en 1975, les sœurs Trung ont continué à jouer un rôle important dans l'imaginaire commun. Bien que les Vietnamiens de la diaspora ne partagent pas nécessairement la vision politique de l'État national actuel, ils ont trouvé un terrain d'entente en célébrant un moment emblématique de leur passé, lorsque deux sœurs parvinrent à renverser les oppresseurs étrangers.

    Nhung Tuyet Tran est professeur agrégé à l'Université de Toronto, spécialisé dans l'histoire de l'Asie du Sud-Est.

    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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